Vendredi 23 mars 2007

La porte s’ouvre sur la vaste salle de contrôle déserte, inondée par la lumière spectrale des galaxies que nous traversons, la plupart du temps sans même nous en apercevoir.
Je reste un instant subjuguée par la beauté glacée et vertigineuse de l’espace, qui s’étire à l’infini à travers les hublots démesurés s'étalant le long des parois de métal, tout autour de moi.
Les dizaines d’écrans de contrôle, qui ronronnent paisiblement, me renvoient un scintillement fantomatique et j’observe la danse saccadée des milliers de petits voyants lumineux qui envahissent le tableau de bord. Je distingue dans la pénombre, la silhouette immobile du capitaine, qui quitte la barre et descend les quelques marches qui nous séparent, afin de me rejoindre. L'irrégularité de sa démarche témoigne encore de ce qu'il vient de traverser. De sombres ecchymoses se dessinent sous sa mâchoire, et semblent s’étendre le long de sa nuque. Son corps le trahit, mais comme à l’accoutumée, il ne laisse rien paraître.
Je ne sais quelle improbable justification donner à l’acte irréparable que j’ai commis quelques heures auparavant. Je ne peux que le contempler en silence. Je tente de chasser en vain la désagréable sensation de culpabilité qui ronge mes nerfs et acquiert une ampleur incontrôlable.
Il faut que je cesse de me mentir. Mon arrivée sur ce bâtiment a amorcé un engrenage infernal qu’il me faut interrompre. Je sens confusément au fond de moi que je ne suis pas étrangère aux risques inconsidérés qu'il a pris en se livrant aux humanoïdes. Mon entêtement permanent a fini par mener Zon aux portes de l’Arcadia, et des dizaines d’âmes se sont éteintes en raison de mes choix et de mes actes. Pourtant, Alfred va malgré tout mourir, tout cela n’aura rien changé à cette terrible fatalité. Et voilà que pour clore ce triste chapitre, j’ai organisé la fuite de notre plus fervent détracteur… Bon sang, mais comment continuer à porter le poids de cette succession d’erreurs ? Je dois mettre un terme à ce désastre, je dois réparer tout le mal qui a été fait.

Je comprends, lorsque son regard se pose sur moi, que tout ressentiment à mon égard s’est déjà évaporé. Ne reste que cette communion étrange et inexplicable qui nous a mystérieusement unis depuis le début. Une fois de plus son extraordinaire charisme me pétrifie, et je sais que jamais je ne pourrai aimer plus passionnément… Mais je dois absolument renier tout ce que mon âme écorchée me crie en silence. Il faut que j’abandonne tout espoir et que j’aille au bout de cette décision, qui surnage au fond de mon âme en de longues vagues sinueuses et entêtantes, depuis que j‘ai de nouveau posé un pied sur ce bâtiment. Je dois plonger au coeur de ce gouffre insondable qui n’attend que moi.


— Je pars, m’entends-je prononcer, sans bien y croire.
Est-ce bien ma voix ? Suis-je vraiment parvenue à articuler ces deux mots fatidiques ? L’éclair de surprise et d’incompréhension qui traverse son regard ne laisse aucun doute. Il me semble qu’il s'efforce de déchiffrer mon âme, tandis que la solennité du silence qui nous entoure me donne la sensation de suffoquer. Il faut absolument que je trouve la force de continuer, et c‘est d‘une voix vacillante que je tente une pathétique argumentation.
— Il existe encore tant d’innocents, tant d’idéaux à défendre… Tant d’êtres vivants croient toujours en toi, en ton courage et ta détermination, ta force, ta légende… 
Mon cœur se noie. Je peux le voir battre à travers ma tunique tant il martèle ma poitrine avec violence. J’ai du mal à poursuivre, les mots s’étranglent dans ma gorge, mais les paroles de la femme qui fut sa mère me reviennent soudain en mémoire, comme pour me convaincre que je fais le bon choix.
— Tant qu’il y aura des hommes capables de sacrifier leur vie pour ne pas te trahir, tant que brille au fond des yeux de tes compagnons cette flamme confiante et pure, ce fantastique enthousiasme et ce désir de vaincre, de… vivre, tu n’auras pas le droit de faiblir.
Je suis en train de sceller mon destin, de briser ce qui reste de ma vie, mais je n’ai pas d’autre choix. Je le dois à la mémoire de tous nos frères, morts sous l’étendard de la liberté, convaincus que leurs sacrifices n’étaient pas vains. Je le dois à l’innocence et la sublime pureté des enfants qui survivent encore au sein de l’enfer que nous leur avons bâti. Je le dois à l’univers entier, qui se déchire et s’affronte dans un formidable entrelacs d‘espoirs et de morts… Je lève les yeux vers lui, consciente de la douleur et de la fragilité que je suis en cet instant incapable de dissimuler.
— Et je suis… ta faiblesse, dis-je finalement, dans un souffle.

Il ne réagit pas, se contente de m’observer sans un mot, une main posée sur son épée, tandis que de nouveau seul le doux ronronnement des machines s’élève dans la vaste salle, qui me parait soudain presque hostile. Je suis incapable de détacher mon regard du sien, et il semble une fois de plus lutter contre une multitude de sentiments contradictoires. Il esquisse un sourire d’une insondable tristesse, qui enflamme soudain mes yeux, et je ne peux réprimer une larme silencieuse. Il m’a accordé de découvrir sa vulnérabilité, et je lui retourne en plein visage. Comment pourrait-il ne pas m’en vouloir ?
— Il est vrai… que j’ai peur pour toi plus que pour tous les autres… souffle-t-il, sans me quitter des yeux. Je frotte doucement mes épaules avec la paume de mes mains, comme pour m’assurer que je suis toujours cet être tangible, qui sacrifie tout ce pour quoi il vit encore.
— Trop de vies et d’espoirs sont en jeu… fais-je, d’une voix brisée.
Mes jambes vont se dérober tant l’émotion qui me submerge atteint son paroxysme. Je fixe le sol froid, laissant les mèches blondes de mes cheveux retomber en désordre, dissimulant mon expression, que je devine éperdue. Je tressaille lorsque sa voix s’élève dans un murmure, et son inflexion d’une équanimité contenue transperce mon coeur aussi sûrement que l’aurait fait une lame acérée.
— Tu es libre de quitter l’Arcadia quand tu le décides.
Je lis une souffrance sans nom et sans âge au fond de son regard. Je viens de le poignarder et tout son être s’est déjà refermé dans un mutisme destructeur. Je voudrais tant qu’il me serre dans ses bras une dernière fois, qu’il me permette de respirer sa peau pour garder ce souvenir à tout jamais gravé au fond de mon âme. Qu’il m’accorde un ultime baiser, un mot, quelque chose… Mais je sais qu’il n‘en fera rien.


Le verdict vient de tomber, brutal, froid et sans appel. C’est sans doute mieux ainsi. Il lui aurait suffi d’un souffle pour que je perde toute détermination. Il se détourne et rejoint la majestueuse barre de son vaisseau, plongeant son regard dans l’infini néant de l’espace. Je reste figée, tétanisée par la violence de ma propre décision et sa réaction si conforme à ce que je pouvais appréhender. Je l’observe une dernière fois, imprimant à jamais dans mon esprit les moindres détails de ses traits. S’il savait combien je l’aime, S’il savait comme je meurs…
Il a fermé les yeux, se drapant dans sa solitude et sa souffrance et il me semble percevoir le léger tremblement de ses mains, qui se crispent sur la barre. Mon cœur se déchire. Mon cœur vole en éclats… Je quitte les lieux, transie de douleur, priant pour entendre ses pas derrière moi, tout en implorant qu’il ne tente rien pour me retenir…

Je récupère en hâte quelques affaires et tombe nez à nez avec Ramis, en sortant de ma chambre. Il me jette un regard inquiet en apercevant mon paquetage sommaire.
— Mais que faites-vous ? Lui mentir serait vain et irrespectueux.
— Je vous quitte Ramis. Je n’ai plus rien à faire ici. 
— Quoi ? Mais pour aller où ? Votre vaisseau est perdu, et vous serez arrêtée dès que vous franchirez la frontière d’une planète de l’union ! 
— Et bien, je naviguerai vers une planète indépendante. 
— Mais il n’y a rien d’autre que quelques colons et de vieux truands sur ces planètes ! Je tente d‘avancer, mais il me barre la route. Commandant Ayana, je vous en prie ! Ne faites pas ça…
— Ramis, il faut que je parte. 
— Mais, pourquoi ? Je parviens enfin à faire quelques mètres, mais il me talonne. Pourquoi, commandant ? »
— Mes raisons ne concernent que moi, Ramis. 
Il agrippe mon bras et m’oblige à lui faire face.
— Et que faites-vous de nous ? De cet équipage déjà si affaibli ? Que faites-vous de Stelly ? Vous abandonnez cette fillette qui a déjà tant perdu… N’avez-vous aucun sentiment pour elle ? Pour nous ? 
— Je t’en prie, Ramis… 
— Ne ressentez-vous donc jamais rien ? Êtes-vous comme lui ?!
Je sens la colère vibrer dans sa voix, tandis qu’il me désigne les quartiers du capitaine.
— Ramis, je t’en prie… laisse-moi partir. Ce que je ressens ne changera rien au cours des choses… 
— Alors, restez commandant ! Son regard empli d’espoir lacère mon âme déjà en lambeaux.
— Je suis désolée, Ramis. 
Il comprend enfin que son entêtement est vain et baisse les yeux, me libère. Je n’ai pas le courage de soutenir son regard et m’éloigne en hâte. Je prends possession d’une navette de combat, y jette mon paquetage en m’efforçant de ne surtout pas réfléchir. J’effectue les manœuvres de départ dans une sorte de transe mécanique. Bientôt, les moteurs crachent leur puissance et le lancement me plaque au siège, tandis que je serre les dents pour ne pas m’effondrer en larmes. Je ferme les yeux et me retrouve en quelques secondes plongée au sein de myriades d’étoiles plus lointaines et étincelantes les unes que les autres.. Jamais l’immensité spatiale ne m’a parue aussi vide et impersonnelle.
Je tape une destination au hasard sur le petit écran de navigation et enclenche le pilotage automatique. Mes mains tremblent et les battements anarchiques de mon cœur semblent résonner à l‘intérieur de l‘habitacle restreint, accompagnés de mon souffle saccadé par l’émotion. Je sens le sang palpiter dans mes tempes et enfouis mon visage dans mes mains.
Un nœud douloureux enserre ma gorge. Il ne faut surtout pas que je me retourne. Je ne veux pas voir la silhouette élancée de l’Arcadia disparaître peu à peu dans le néant. C’est toute mon âme que j’abandonne à bord de ce magnifique vaisseau de guerre. J’ai tellement mal…
Monsieur Zon, vous auriez dû me tuer… Jamais je ne pourrai plus aimer, jamais je ne pourrai oublier, Herlock, ton image me hante déjà, et me hantera à tout jamais…

 

-FIN-
Vendredi 16 mars 2007

Le capitaine a requis notre présence sur le pont, en ce début de soirée. Ce concile imprévu me semble de bien mauvais augure. Personne n’ose briser le silence. Les regards furtifs et inquiets se croisent, dans la perspective de ce qui va nous être annoncé.Stelly est venue s’installer sur mes genoux, son petit visage appuyé contre ma poitrine. Je sais que l’angoisse la ronge, mais je ne peux rien faire pour soulager sa détresse, si ce n’est l’envelopper de la protection bienveillante qu’elle me réclame.


Les pas du capitaine résonnent bientôt dans le couloir, singulièrement irréguliers, accentuant l’austérité de notre attente. Il apparaît enfin et toutes mes appréhensions s’évanouissent. Malgré le bandage qui enserre son front et ses traits tirés, une aura extraordinaire accompagne chacun de ses gestes. Il n’a rien perdu de sa majesté, comme le confirme la nature de tous les regards qui se dirigent en direction de la porte.
— Nous sommes tous là, Capitaine, murmure Villars, en l’invitant respectueusement à s'asseoir.
Il ne bouge pas et fixe le médecin avec attention.
— Avant toute chose, docteur Villars, je voudrais connaître vos conclusions, en ce qui concerne l’état de santé d’Alfred. Je pense que chacun d'entre nous aimerait savoir à quoi s‘attendre.
Le médecin hésite un instant, indécis, et pousse un long soupir avant d’entamer son exposé, sur un ton à la neutralité médicale toute relative.
— Et bien voilà : cela fait malheureusement plusieurs jours que son état se dégrade. Au moment où je vous parle, il n’est plus en mesure de communiquer avec son entourage. Je ne comprends pas quel mal étrange le ronge, mais l‘évolution semble foudroyante. J’ai effectué tous les tests et tous les examens imaginables, employant même les quelques protocoles médicaux humanoïdes dont je dispose, mais je n‘ai absolument rien trouvé qui puisse m‘aiguiller. C’est un véritable mystère…
— Se peut-il qu’il subisse les effets d’une rechute du virus contracté chez Microteck ? hasarde Key
— Non. J’aurais découvert des souches résistantes dans ses cellules. Par contre, ses globules rouges et blancs se raréfient, et plus grave encore, ses plaquettes disparaissent très rapidement. J’ai déjà été contraint de juguler plusieurs hémorragies sous-cutanées, et son corps est en train de se couvrir d’ecchymoses. Sa moelle osseuse perd de sa densité de jour en jour.
C’est comme si son sang, et tout son organisme perdaient peu à peu toute… substance… Ses ondes cérébrales subissent des fluctuations totalement anormales. Les ondes Delta connaissent des pics incroyables, tandis que les ondes Bêta et Gama sont anormalement basses.  Quant aux ondes Alpha, elles sont quasiment inexistantes, ce qui parait inconcevable, mais… 
— Évitez-nous les détails scientifiques, Villars. Quel est votre avis sur ce qui lui arrive ? fais-je.
— Et bien, je dois reconnaitre que je n’y comprends rien. L‘analyse de son activité cérébrale démontre des oscillations totalement incohérentes, qui ne correspondent à rien de ce que j‘ai déjà pu observer auparavant chez l‘un de mes patients. Les bases de données médicales universelles ne m’apportent aucune réponse supplémentaire… Je dois avouer que je me sens absolument impuissant, répond-il, en levant des yeux d’une infinie tristesse, teintés de crainte, vers le capitaine, qui ne réagit pas. Je crains qu’il ne lui reste que peu de jours à vivre, car il s‘affaiblit rapidement, et en l‘absence de cause définie, je ne peux lui administrer de remède. Je suis vraiment désolé, Capitaine, je ne peux rien faire de plus… 
Herlock pose une main compatissante sur l’épaule de Villars, qui semble soulagé.
— Ne vous sentez pas coupable, mon ami. Vous n’y êtes pour rien.
Je suis stupéfaite par sa réaction. Je jurerais que le verdict de Villars ne le surprend guère… Il pose un regard accablé sur l’enfant qui sanglote en silence au creux de mes bras. Je frémis en imaginant toute la souffrance qui s’amoncelle en lui. Il balaie du regard le petit groupe d’hommes et de femmes qui l’observent avec un respect attentif et silencieux. Puis il décide enfin de prendre la parole, et l'assurance déterminée de sa voix me semble presque surréaliste.
— Mes compagnons, mes amis, je sais que vous êtes tous très affectés par ce que nous venons de traverser. C’est pourquoi je suis heureux de vous annoncer que l’oasis n’est plus qu’à dix-huit heures de vol. Nous allons nous y poser pour un long moment, afin de remettre en état l’Arcadia, qui a lui aussi beaucoup souffert de l’abordage. Le temps, pour vous aussi, de vous reposer et de… faire le deuil de toutes ces vies, qui nous ont été arrachées. Peut-être, déciderez-vous également de faire le point sur ce que vous désirez faire par la suite. Je comprendrais en effet, que certains d’entre vous choisissent de quitter l’Arcadia, pour une existence plus… paisible. Vous avez tous mérité de vivre autre chose que le combat perpétuel que suppose votre engagement à bord de ce bâtiment. Je veux que vous sachiez que j’apprécie la grande valeur de chacun d’entre vous, quel que soit votre choix. Je tiens également à rendre hommage à votre courage, votre grandeur d’âme et votre intégrité, qui sont dignes plus profond respect.
Un long silence s'installe, durant lequel il dévisage un à un les rescapés de son équipage brisé.
Son regard croise un instant le mien et je peux y lire une contradiction étrange avec la suite de son discours.
— Cependant, si vous choisissez de continuer la lutte, sachez que je ne renonce en rien à nos idéaux. Je poursuivrai jusqu‘au bout le combat, qui, j’en suis certain, aboutira un jour ou l‘autre à la libération de notre peuple et de tous les êtres vivants asservis par les humanoïdes et son sordide allié qu’est devenu le gouvernement terrien. Notre équipage est affaibli, mais d‘autres se fondent chaque jour, aux confins de l‘univers, et chaque jour, des hommes et des femmes se dressent face à l‘ennemi. C‘est pourquoi mon désir de combattre n‘est en rien émoussé, je tenais à ce que vous en ayez conscience.
Stelly a cessé de pleurer et écoute avec une dévotion muette les paroles du capitaine.
— Comment pourrions-nous aspirer à une vie paisible, tant que ces maudits humanoïdes annexeront des planètes et martyriseront notre peuple ! lance Ramis, du fond de la pièce.
Les visages se tournent vers le jeune homme et un fugace élan d’espoir illumine les traits du capitaine. Une flamme indomptable et communicative brille encore au fond de son regard…
— Nous n’abandonnerons jamais le combat, capitaine. Un jour nous serons assez forts pour libérer notre terre du joug de l’envahisseur ! reprend un jeune garçon, couvert de bandages. Ces quelques mots me donnent envie de hurler mon désespoir, mais je reste muette, envoûtée par l’enthousiasme fragile que je sens s’élever autour de moi.
— Pas besoin de réflexion, capitaine, nous ne déserterons pas l’Arcadia, ajoute Villars, avec un sourire complice. Il semble indiscutable, malgré tous les efforts qu’il fait pour le dissimuler, qu’une incontrôlable émotion s’empare du capitaine. Un sourire reconnaissant et enthousiaste éclaire son visage pâle et amaigri. Stelly saute de mes genoux et s’approche de lui. Il la prend dans ses bras, la dévisage comme s‘il la voyait pour la première fois et l‘embrasse doucement, avant de la reposer et de quitter la salle. Je remarque avec un pincement au cœur l’irrégularité de sa démarche. Son discours inhabituel a interpellé chacun d’entre nous et personne n’a pu résister à ce magnifique éclat d’espoir, que notre solidarité intacte est parvenue à faire naître au sein de nôtre communauté, pourtant si amoindrie…

Cette fois, il faut que je me fasse violence si je veux me débarrasser de toutes ces questions sans réponses, qui virevoltent dans mon esprit fatigué. Je m’engouffre à sa suite dans le corridor, sous le regard désenchanté de Key, qui s’écarte à regret pour me laisser passer.
Il a déjà rejoint ses quartiers, dont il ne sort quasiment plus, depuis que nous avons quitté la terre. Je me retrouve une nouvelle fois devant cette porte close que je ne parviens pas à franchir.
 Mon cœur s’emballe et je prends une profonde inspiration avant de frapper. La petite lumière rouge au dessus de la porte passe au vert, signe du déverrouillage. J’enclenche la poignée et la porte s’ouvre dans un bruit de soufflet. Il se retourne vers moi et me dévisage longuement sans un mot. Je suis incapable de déchiffrer ses traits, tant il semble livrer un combat intérieur avec un millier de sentiments écorchés et contradictoires. Les secondes s’étirent en silence avant qu’il ne décide de s‘approcher enfin. Je ne me souviens plus de la raison de ma venue ici, tant son expression me trouble. Il tend une main vers ma joue, avec un sourire étrange.
— J’ai cru ne jamais te revoir… murmure-t-il, en relevant une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Son regard reflète une angoisse que je ne lui ai jamais connue auparavant. Je baisse les yeux et il m’attire contre lui en soupirant. Je me blottis en silence dans ses bras, qui se referment autour de mes épaules. Je sens les battements de son cœur qui s’accélèrent en rythme avec les miens. Quelque chose l’afflige que je ne saisis pas.

— Je ne crois pas que j’aurais pu le supporter… Un bref silence nous enveloppe, pesant d'angoisse et de sous-entendus. Je leur ai menti. J'ai perdu l’envie de combattre. Je ne veux plus risquer le sacrifice d’autres vies… me souffle-t-il enfin à l’oreille, comme si cet aveu le soulageait d’un fardeau trop lourd à porter seul. Et soudain, je comprends : notre union ne nous affermit pas, bien au contraire. Elle nous fragilise dans cet univers sans pitié, sans justice et sans logique…
Nos sentiments nous rendent vulnérables et nos émotions décuplées annihilent nos forces…
Tandis que la haine les accroît. Je repense alors à cette extraordinaire vision. Deux frères d’armes dressés l’un contre l’autre, appelant à l’unisson un verdict final et sans appel. Je m’écarte doucement et plonge mon regard au fond du sien.
— Cela fait plus de dix ans que je survis au milieu de la barbarie des combats, au même titre que toi, et je suis toujours là. J’ai la peau dure, dis-je, sur un ton se voulant insouciant. Il sourit, mais la gravité de son regard le trahit. Je ne saisis que trop bien ce qu’il exprime à demi-mot.
Nous avons tous deux tellement perdu au fil de cette interminable guerre… tant d’amours et d’espoirs enterrés à jamais dans les méandres de nos souvenirs… Je cherche une échappatoire à ces angoissantes considérations, me sachant incapable d’y faire face.
— Je voudrais… que tu me parles de ce monsieur Zon, dis je, dans un souffle. Il recule, quelque peu décontenancé et un nouveau silence s’installe, avant qu’il ne parvienne à me répondre.
— J’ai eu un jour à faire un terrible choix, je l’ai fait en mon âme et conscience. Mais les conséquences furent dramatiques.
— J’ai vu une photo. Tu étais en sa compagnie, avec un troisième homme… vous sembliez tellement proches… 
Il porte une main à son front et ferme les yeux, avant de poursuivre.
— Le troisième homme s’appelait Hans. Il était le père de Stelly. Il est mort. Quant à Zon, je l‘admets, il était mon ami. Un très précieux ami. Une terrible mélancolie assombrit son regard, qui vagabonde dans le vide. Mais tout ceci est tellement lointain, aujourd’hui. Cette histoire a plus de dix ans, m’assène-t-il, d’un ton sec. Il vide d’une traite le verre de vin posé sur le bureau.
 Je n’ai jamais abandonné ni laissé mourir personne, quoiqu’il en pense. Je voudrais que tu sois certaine de cela. Une expectative douloureuse au fond de son œil…
— Je te crois. Je comprends qu’il n’en dira pas plus. La souffrance est trop vive pour qu’il puisse ou désire la partager. Je sais que je ne dois plus poser de questions. Je n’ai d’ailleurs plus aucune envie de réfléchir à quoi que ce soit. Je veux juste profiter à nouveau de son étreinte rassurante et oublier que le reste de l’univers continue d’exister…

Au milieu de la nuit toutefois, les vieux démons se réveillent et m’interdisent de nouveau l’accès au sommeil, auquel j’aspire pourtant ardemment. Je reprends ma déambulation automatique et éperdue au sein des couloirs, qui se ressemblent tous et se succèdent avec une monotonie hypnotique. Je savoure le néant absolu qui prend possession de mon cerveau, tandis que je m’applique à compter le nombre de mes pas, qui résonnent dans ce tombeau volant. Je ne lui ai rien dit de ce que je sais, en ce qui concerne notre planète. J’ai certainement tort, mais je n’ai pas le courage de lui avouer que le dernier espoir de renouveau de la terre s‘est éteint, il y a déjà quelques années, avec le lancement de la première tête nucléaire…
Comment lui annoncer que tout ce qu’il protège, respecte et chérit au plus profond de sa chair, n’existe plus que dans les pages des livres qu’il affectionne tant ? Comment lui imposer cette abominable réalité, qui vide de sens une partie de nos actes passés, qui réduit à néant toute conviction d’une réappropriation prochaine de notre histoire et de nos racines . Nous sommes désormais des orphelins, exilés à jamais de notre planète défunte, assassinée de la main de ses propres enfants… Je ne parviens même pas à imaginer ce qu’il pourrait ressentir, à l’annonce de l’agonie de la terre, lui qui fut son plus acharné défenseur durant tant d’années, lui qui fut contraint de s’expatrier aux confins de l’univers, afin de combattre la source du mal au plus près…
La perspective de repos sur l’oasis me terrifie. Je ne tiens pas à revoir ces oiseaux aux couleurs chatoyantes, ces paysages à la beauté indécente qui ne peupleront plus jamais la terre…
Mais au-delà de tout, je refuse de voir mourir Alfred.

J’ai désespérément besoin d’action, de violence et de sang. Je voudrais m’épuiser dans une bataille quelconque, cogner à l’aveuglette et me faire mal… Je frappe le mur de toutes mes forces avec le poing et une violente douleur traverse toutes mes phalanges. Je souris. C’est exactement ce que j’espérais… Un nouveau coup et un cruel élancement sillonne ma main, pour remonter jusqu’à mon avant-bras. Je ricane. Ce n’est pas suffisant… Je vais cogner à nouveau, lorsqu’un bruit suspect me fait sursauter. J’identifie immédiatement sa provenance : la salle de l’ordinateur central. Je frotte ma main endolorie et avance à pas feutrés vers la porte entrouverte, prenant soin de dégainer l’arme qui ne me quitte jamais. J’aperçois par l’interstice, une silhouette masculine élancée, qui se tient face à l’ordinateur. L’intrus a visiblement laissé tomber sur le sol ce qui semble être une bombe électromagnétique. Je m’apprête à entrer, lorsque la voix d’Alfred s’élève, forte et distincte. Je plisse les yeux, gênée par la pénombre… que diable se passe-t-il ici ?
— Cela fait bien longtemps déjà que la technologie nous permet de retranscrire numériquement les ondes cérébrales. Cependant, personne jusqu’ici n’avait été capable de trouver le moyen d’encoder une conscience dans sa globalité, car chaque onde est aussi unique, complexe et personnelle que l'empreinte d'une main. Le malheureux, que vous avez surpris, est heureusement parvenu à insérer la clef dans les circuits de l’ordinateur central de l‘Arcadia. Il n’avait plus qu’à respecter scrupuleusement le protocole d‘installation, et vous pouvez constater que le résultat est tout à fait probant, explique Alfred.
— C’est absolument prodigieux, murmure une voix grave, que je reconnais aussitôt. Comment diable monsieur Zon s’est-il retrouvé à bord de l’Arcadia ? Je serre les dents et déverrouille la sécurité de mon cosmogun.
— Si je suis en train de mourir, c’est simplement dû au fait que deux consciences identiques ne peuvent en aucun cas cohabiter dans le même espace temps. Et voyez-vous, le cerveau et l’organisme humain ont des faiblesses que les circuits d’un ordinateur ne connaissent pas. C’est pourquoi je suis aujourd’hui plus fort et puissant que n’importe quel être constitué de chair et de sang. D’ailleurs, je ne suis pas si mécontent de m’être débarrassé de cette dépouille mortelle. Elle n’a jamais été en accord avec ce que je suis, dans le fond. Je sais que vous êtes un scientifique passionné, avant d’être un combattant, monsieur Zon. Je suis convaincu que vous ne pouvez pas détruire le fruit d’une telle avancée technologique…
— C’est vrai, murmure Zon, dans un souffle résigné. Vous êtes un homme vraiment exceptionnel.
— Oui, enfin, plus maintenant. Disons que je suis… un être exceptionnel, c’est un terme plus… général, qui convient mieux à la situation, ironise Alfred. Je n’y tiens plus. J’écarte la porte d’un coup de pied et Zon fait volte-face. Je balaie rapidement les lieux du regard, aucune trace d’Alfred. Je pointe mon cosmogun vers le crâne de l’homme en noir.
— Où est-il ? Où est Alfred ? Qu’avez-vous fait de lui ?! 
— Calmez vous commandant. Je suis là, me répond la voix de mon ami, qui envahit la salle avec une douce résonance. Je baisse mon arme, atterrée.
— Que se passe-t-il ici ? fais-je, d’une voix blanche. Zon m’observe avec un sourire amusé.
— Votre ami Alfred est le plus grand génie de ces cinq derniers siècles, le saviez-vous ? 
Mon regard passe de l’ordinateur à Zon. J‘ai bien saisi le sens de ce que je viens d‘entendre, mais quelque chose me pousse à refuser de l‘admettre.
— Alfred ? 
— Oui, c’est bien moi, commandant. Ne craignez rien, résonne l’écho de la voix, qui nous enveloppe de toute part.
— Que… comment se fait-il que…
— Et bien, étant donné les pertes de nos effectifs après l’assaut ennemi, il fallait que je trouve un moyen de rendre l’Arcadia autonome. En fait, c’était enfin l’occasion de donner le jour à un projet sur lequel je travaille depuis plus de quinze ans.
— Mais vous êtes en train de mourir… 
— Non. Ce n’est que mon moi humain qui est mourant. Je dois avouer que c’est un paramètre que je n’avais pas pris en compte. Enfin, pour tout vous dire, je me doutais bien qu‘une telle chose était inévitable, mais j‘ai choisi de ne pas en tenir compte. 
— Oh mon Dieu, Alfred, qu’avez-vous fait ? 
— Je suis simplement devenu immortel, Ayana, rien de moins. Les larmes brouillent ma vue.
— Herlock est-il au courant de cette folie ? Le ton de la voix, avec ses accents caractéristiques si parfaitement conformes à la manière de parler de mon ami, me déconcerte.
— J’avoue que j’ai préféré taire ce léger inconvénient auprès du capitaine… pensez-vous, il ne m’aurait jamais laissé faire ! 
— C’est atroce… 
— Je comprends que cela vous paraisse inconcevable pour l‘instant, mais vous n’avez aucune raison d’être horrifiée. Ne soyez pas triste, je suis bien là, et je serais toujours à vos côtés dorénavant. 
Profitant de la diversion, Zon se précipite vers la sortie, tandis que l’ordinateur déclenche l’alarme générale. Je m’élance à la poursuite de l’intrus, qui s’avère être extrêmement véloce. Mais je suis plus rapide et finis par l’acculer dans la salle de contrôle déserte.
— Lâche ! fais-je, dans un grognement de rage, en pointant le canon de mon arme dans sa direction.Venez donc m’affronter ! Maintenant que vous ne détenez plus mes compagnons, nous sommes à arme égale ! 
— Très bien, répond-il, avec une révérence militaire grandiloquente. Je choisis l’épée.
— Très bien ! dis-je, en jetant mon cosmogun au loin.
Je dégaine mon sabre et me précipite sur lui, sans plus de cérémonie. Le bruit de nos armes qui s’entrechoquent avec fureur résonne de milliers d’échos, qui ricochent sur les murs métalliques de la salle immense. Sa garde est extrêmement sophistiquée et difficile à traverser. Je suis contrainte de saisir mon épée à deux mains pour parer ses attaques, d’une virtuosité et d’une force incroyable. Je perds du terrain. Sa précision parfaitement maitrisée, ainsi que le sourire sauvage qui n'a pas quitté son visage, me déstabilise. Je résiste avec l’énergie du désespoir et sens mes mains qui commencent à trembler. Je tente un ultime assaut avec un cri rageur, mais il contrecarre tous mes coups et finit par traverser ma garde et pointer sa lame sur ma trachée. Nous nous dévisageons un long moment, essoufflés. Je vais mourir…


Peut-être est-ce la meilleure chose qui pouvait m’arriver…
Les claquements des bottes qui se rapprochent. Il esquisse un sourire triste et ironique. Je ferme les yeux. La pointe s’enfonce dans ma gorge, puis soudain se retire. J’ouvre les yeux. Il se redresse, tandis que j’entends déjà les éclats de voix de mes compagnons.
— Je préfère vous laisser goûter à l’amertume du moment où il vous abandonnera, vous aussi, chuchote-t-il, avec une grimace désabusée.
Il recule et brandit son épée dans un geste emprunt d’une noblesse désuète, en faisant face à la porte. Les pas se rapprochent.  Je réalise qu’il n’a aucune chance. Mais il vient de m’épargner et mes émotions me trahissent. J’hésite un instant, tiraillée entre mon aversion, mon devoir et quelque chose d’indéfinissable, et finit par agripper vivement son bras en criant.
— Suivez-moi, si vous ne voulez pas mourir ! 
Une lueur de confusion dans ses yeux. Je ne lui laisse pas le temps de réfléchir et le traîne à ma suite dans le petit corridor de secours qu’Alfred nous avait dévoilé lors du dernier assaut.
Que suis-je en train de faire ? Mon Dieu, mais pourquoi est-ce que je lui sauve la vie ? Je n’en sais rien, mais il est trop tard pour reculer. Nous atteignons la navette et il saute prestement à l’intérieur, avant de plonger son regard d’ébène au fond du mien. Un curieux trouble s’empare soudain de moi.
— Pourquoi ? murmure-t-il, incrédule.
— Fichez le camp ! 
Il enclenche la fermeture du sas, sans me quitter des yeux. Je rebrousse chemin sans perdre un instant et fais irruption dans la salle de contrôle en même temps qu’Herlock, qui me jette un regard stupéfait et furieux.
— Tu l’as laissé partir !? Je ne réponds pas, soudain accablée par l’horrible sensation d’être la pire traîtresse que ce vaisseau n’ait jamais accueillie. Pourquoi ?! vocifère le capitaine.
— Je lui devais une vie, dis-je, en évitant son regard. Je le frôle involontairement en quittant précipitamment les lieux.

Vendredi 9 mars 2007
La perte de tant de nos compagnons s’avère difficile à admettre. Heureusement, l’intervention salutaire de l’Arcadia a permis à tous ceux qui se trouvaient avec moi de quitter la forteresse, mais nous ne sommes qu’une poignée de rescapés. Les visages de tous les disparus me hantent sans répit et j’erre dans les couloirs tristement déserts de l’Arcadia.
L’image du petit bonhomme, à qui j’avais promis de revenir et qui me supplie de lui sauver la vie, tourne en boucle au fond de ma conscience. Il me semble entendre la course furtive de ses petits pas qui retentissent le long des corridors. Une fois de plus, j’attribue cela aux effets secondaires de la drogue, qui se distille généreusement dans mes veines, unique solution pour calmer les lancinantes douleurs de mes trop récentes lésions.  Cela fait maintenant, je ne saurais dire combien de jours et nuits, que nous avons quitté la terre. Mon organisme n’est plus accoutumé aux rythmes spatiaux…

Nous avons un instant songé qu‘Herlock succomberait à ses blessures, et j’ai traversé les heures les plus effroyables de mon existence. Je n’ai pas trouvé le courage d’aller à son chevet, incapable d’assister à la lutte sans merci qu’il livrait contre la mort. Durant plus de quarante-huit heures, j’ai donc vagabondé sans but à travers les corridors déserts du vaisseau, sans pouvoir trouver le repos, rongée d’angoisse et de remords, m’appliquant à oublier que j’étais peut-être en train de perdre à tout jamais le seul homme auprès duquel ma vie retrouvait un sens…
Alfred est venu me réconforter vainement, le docteur m’a sommée de prendre du repos, mais j’en étais incapable, ma conscience flottant entre deux mondes. Tandis qu’il naviguait entre la vie et la mort, mon esprit tentait en vain de le rejoindre. Lorsque Villars est venu m’annoncer que son état était enfin stabilisé et qu’il était sorti du coma, l’extrême tension nerveuse, qui me maintenait encore debout, s’est évanouie d’un seul coup et mes jambes ont flanché. Je me suis effondrée, secouée de sanglots muets qui n’attendaient que le moment propice pour affleurer...


Le docteur a posé une main réconfortante sur mon épaule, avec un sourire désemparé.
— Il est sorti d’affaire, n’ayez crainte. Je ne vous cache pas que c’est un véritable miracle, un cheval serait mort pour moins que ça.
Il m’a ensuite brièvement sermonnée sur mon attitude autodestructrice, me contraignant à lui promettre d’accepter enfin de me sustenter et de dormir. Je crois avoir souri, et c’est au bord de l’épuisement que j’ai rejoint mes quartiers, pour m’abîmer dans un sommeil de plomb durant d’interminables heures.

Aujourd’hui, mes pas résonnent une fois de plus le long de mon hasardeux parcours, tandis que de nouvelles questions reviennent sans cesse torturer mon esprit : comment l’Arcadia peut-il naviguer sans équipage ? Qui décide de notre trajectoire ?  Alfred m’a accordé une vaseuse explication, relative à une récente programmation automatique de l’ordinateur principal, mais je sais pertinemment qu’aucune machine, aussi puissante soit-elle, n’est capable de prendre en charge en toute autonomie la navigation et la maintenance d’un bâtiment aussi imposant et perfectionné que l’Arcadia.
Il semble que nous faisons route vers l’oasis, afin que chacun puisse se ressourcer de son mieux et faire le deuil de toutes ces existences, fauchées par une implacable destinée.
Impossible d’en apprendre davantage. J’ai également tenté d’interroger le petit homme sur la véritable nature des évènements, qui divisèrent jadis Zon et Herlock, mais il parait tout ignorer à ce sujet, ou peut-être refuse-t-il de m’en parler, je ne saurais le dire.

Ma déambulation me mène vers la salle de contrôle. La silhouette longiligne de Mime se dessine au milieu des étoiles, enrobée de solitude.


Je la rejoins et elle m’accueille avec un regard doux et bienveillant.
— Villars a enfin laissé Herlock quitter l’infirmerie, m’annonce-t-elle, de sa voix à l‘étrange fluctuation mélodique. Je lui suis reconnaissante pour ces quelques mots. Je n’ai pas eu le courage de le revoir. Sans que j'en saisisse réellement la raison, l’imaginer lésé et amoindri m’insupporte. Je suis cependant soulagée d’apprendre qu’il reprendra bientôt son rôle, au sein de notre confrérie brisée. Nous avons tous grand besoin de sa force et de sa détermination.

Alfred fait soudain une entrée fracassante dans la salle. Il titube, en débitant des suites de mots incompréhensibles, d’une voix vacillante et fébrile. Il trébuche contre les marches menant à la barre et s’écroule lourdement, sans paraître se rendre compte de ce qui lui arrive. Je croise le regard de Mime et nous nous agenouillons près de lui, afin de lui venir en aide. Son regard est étrangement absent, et il s’entête à bredouiller une étrange psalmodie, dont le sens m’échappe.
 — Alfred ? Que se passe-t-il, Alfred ? Que vous arrive-t-il ? demande Mime, en l’aidant à se relever. Il retombe lourdement, sans cesser son marmonnement irritant. Il semble incapable de retrouver le moindre équilibre.
— Alfred, vous nous faites peur, est-ce que vous nous entendez ? Répondez, je vous en prie, dis-je, en tentant de déchiffrer le sens de ses phrases incohérentes.
— Dis… je disparais… il… je disparais… ressasse-t-il, sans relâche.
— Amenons-le à l’infirmerie, propose Mime.
Nous l’obligeons à se relever et l’entrainons tant bien que mal avec nous, vers le dispensaire du docteur Villars.La petite Stelly, qui a suivi la scène de loin, nous escorte en silence. Ses grands yeux bleus soucieux m’interrogent, dans une muette supplique, mais je lui fais signe de rester dehors, lorsque nous arrivons enfin. Villars est affairé à remplir avec application les derniers dossiers médicaux, qui ne lui seront désormais plus d‘aucune utilité, annotant chaque fin de page du fatidique « décédé ». Il lève des yeux emplis d’une infinie lassitude dans notre direction.
— Que se passe-t-il ? 
— Nous avons trouvé Alfred dans un état second, dis-je, tandis que le petit homme, qui semble avoir repris quelques forces, se dégage brusquement en poussant de petits cris aigus.
— Ah ! Lâchez-moi ! Il faut que je retrouve le chat ! 
— Quoi ? demande Mime, en tentant de le rattraper, tandis qu’il fait des petits sauts de cabri hystérique.
— Alfred ! Veuillez cesser ces balivernes ! Mais il est saoul, ma parole ? gronde Villars. Le petit homme s’arrête net et se retourne vers le docteur, avec un regard d’enfant en bas âge, qui me donne la chair de poule.
— Qui êtes-vous ? demande-t-il, avant de s’écrouler à nouveau. Il saisit sa tête entre ses mains jusqu’à s’en arracher les cheveux, et se recroqueville en poussant un long gémissement d’animal blessé. Je reste pétrifiée, tandis que les dossiers de Villars lui en tombent des mains.
Il se précipite au secours du petit homme, qui maintenant se tord de douleur. Nous lui prêtons main-forte pour hisser le malade sur le brancard le plus proche. Le pauvre Alfred est aussitôt saisi de violents spasmes. Nous ne sommes pas trop de trois pour le maintenir. Ses yeux se révulsent et ses mains se crispent, sous l’effet d’un mystérieux supplice. Enfin, le calme revient, lorsqu’il perd connaissance. Je recule, essoufflée et hagarde, et croise le regard de Villars qui ne me rassure guère.
— Bon sang, mais que se passe-t-il, docteur ? Que lui arrive-t-il ? Le grand homme, à la barbe fraichement taillée, se frotte les tempes et hoche la tête en soupirant.
— Je n’en sais rien, c‘est incompréhensible ! Ce matin, j‘ai encore longuement discuté avec lui, il se portait à merveille. Il hésite un instant, avant de reprendre. Il m‘a tenu un curieux discours sur le concept de l‘existence, mais vous savez, je suis un piètre philosophe. Je n‘ai guère accordé d‘importance à ses divagations, et puis il est toujours si bavard....Cependant…
— Cependant ? fais-je, en l’exhortant à poursuivre.
— Et bien, maintenant que j’y pense, lorsqu’il m’a quitté, il paraissait soucieux et… un peu abattu. 
Je caresse la main d’Alfred et croise le regard de désarroi du grand homme, qui semble soudain embarrassé. Il saisit nerveusement une seringue stérile et me fait signe de reculer.
— Je vais lui faire une prise de sang pour savoir s’il a ingéré une quelconque substance hallucinogène. Je vais également lui faire un scanner, afin d’être certain qu’il ne présente aucune tumeur, ainsi qu’un examen approfondi de tous ses centres moteurs… car dans l'immédiat, je ne peux absolument pas me prononcer… 
— J’imagine très mal Alfred consommer des stupéfiants, docteur.
— Je suis tout à fait d’accord avec vous, Ayana, mais je préfère écarter le moindre doute à ce sujet. 
— Très bien, monsieur Villars. Tenez-nous au courant, intervient Mime, en me poussant doucement vers la sortie, avant d’ajouter. Inutile de prévenir le capitaine pour l’instant. Attendons d’en savoir plus. Villars lui accorde un signe de tête entendu et nous quittons les lieux.

Je me retrouve aussitôt face à la petite Stelly, qui n’a pas bougé depuis que je lui ai claqué la porte au nez. Elle me lance le même regard interrogateur et anxieux. Je la soulève et la prends dans mes bras, attendrie par la légèreté de ce petit être si fragile.
— Stelly, que fais-tu derrière la porte ? 
— Je voulais savoir ce qui arrive à Alfred, murmure-t-elle, en baissant les yeux, comme si elle était prise en faute.
— Nous ne pouvons pas encore le savoir. Mais le docteur veille sur lui, tu ne dois pas t’inquiéter.
— Herlock m’avait promis aussi que je n’avais pas à m’inquiéter, quand il est parti vous chercher sur terre. Je l’ai supplié de ne pas y aller, j’avais tellement peur… et il a bien failli mourir.
Je caresse dans un geste protecteur ses doux cheveux dorés et tente de lui sourire.
— Ma chérie, je comprends ce que tu ressens. Tu sais, parfois les adultes font des serments qu‘ils ne peuvent pas respecter, malgré toute leur bonne volonté… 
Elle lève vers moi de grands yeux embués de larmes, qui me brisent le cœur
— Tu sais, je n’ai plus d’amis depuis cette horrible nuit. Mathias est mort, ils sont tous morts.
Elle retient un sanglot, tandis que je réalise que je ne connaissais même pas le prénom de ce petit garçon, dont le fantôme accompagne mes pérégrinations solitaires.
— Il n’y a plus personne pour jouer avec moi. … Alfred et moi, on fait plein de choses ensemble, je… je veux pas qu’il meurt ! gémit-elle soudain, en se blottissant contre moi. Elle pleure à chaudes larmes, alors que Mime caresse ses petits bras, dans un geste apaisant.


Pauvre petite fille, si douce, si innocente, et déjà témoin de tellement d’horreurs…Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous laissé à nos descendants ? Un univers de discorde, d’épreuves et de mort, où l'instinct de survie et la force sont indispensables. Un monde de perversions et de haines, où leur planète natale n’a plus aucune place, anéantie par les plus basses pulsions de quelques puissants…
Comment l’humanité a-t-elle pu renier ainsi ses propres enfants ? Petite Stelly, comme je voudrais pouvoir te mettre à l’abri de toute cette sauvagerie, comme je voudrais te voir courir au milieu d’un champ de fleurs et rire en admirant l‘envol des oiseaux… Ta place n’est pas ici, dans ce vaisseau sombre et glacial, au coeur d’une nuit sans fin…
Je l’enlace affectueusement, laissant couler ses larmes salées contre ma joue et je ferme les yeux.
Je sens battre son petit cœur meurtri, tandis que ses doigts délicats plongent dans mes cheveux emmêlés. Elle sent si bon. L’odeur de la plus absolue candeur et de son âme limpide et pure…

Elle retrouve enfin son calme et frotte ses yeux rougis en reniflant. Elle me regarde avec reconnaissance et embrasse tendrement ma joue.
— Merci. Merci de ne pas me mentir, dit-elle, simplement. Elle m’indique qu’elle désire que je la repose au sol et saisit la main de Mime.
— Tu veux bien me raccompagner à ma chambre, s’il te plait ? J’ai toujours un peu peur toute seule dans les couloirs. Ils sont si vastes… et si vides maintenant…
— Bien sûr, ma chérie, répond Mime, avec une infinie tendresse. Je regarde pensivement s’éloigner les deux êtres éthérés, qui me paraissent soudain tout droit sortis d’un conte de fées.

Je ne peux, quant à moi, me résoudre à rejoindre mes quartiers, et encore moins ceux du capitaine. Il faut que je marche, pour éviter de ressasser les idées noires, qui ont de nouveau envahi mon esprit d’une brume opaque. Il me semble presque percevoir l’odeur de la mort dans mon sillage, omniprésente et insidieuse, qui n’attend que le moment propice pour s’abattre à nouveau…
Il faut que je fasse quelque chose, pour ne pas avoir le temps de réfléchir. Il faut que je reste en mouvement, un peu comme ces requins infatigables, qui ne peuvent survivre qu’au prix d‘une nage incessante… Quel nouveau malheur se dessine à l’horizon ? Que va-t-il advenir d’Alfred ?

J’arrive malgré tout devant la porte des quartiers du capitaine, sans bien savoir si c’est le hasard ou ma volonté qui m’a mené jusque-là. Je pose une main indécise sur la tôle, incapable de frapper, incapable de trouver le courage d’entrer. Un désir inopiné de le voir. Une irrépressible envie d’entendre sa voix... Mais de nouveau, cette désagréable sensation : la peur de son image ternie, de sa force entamée, de son charisme émoussé… La crainte qu’il refuse d’assumer mon regard posé sur sa fragilité passagère. Je ne peux me résoudre à agir et décide de rebrousser chemin. Tout est si calme, si vide, si triste…
Vendredi 2 mars 2007

Mon cœur s’arrête lorsque je perçois les vibrations, liées à l’accostage de la navette du capitaine. L’imposante porte sécurisée sur notre droite s’ouvre dans un bruit sinistre, tandis que la douleur s’insinue de nouveau dans ma poitrine, tant les battements de mon cœur qui redémarre se font violents. J’entends le cliquetis si caractéristique de ses bottes et du balancement de ses armes se rapprocher inexorablement.
Il apparaît enfin dans l’embrasure, plus altier et digne que jamais, alors qu’une vingtaine de soldats entraînés le tiennent en joue. Il s’immobilise et jette un regard arrogant à nos ennemis qui déverrouillent leurs armes.


Le temps est suspendu, la tension qui nous entoure presque palpable. Il décroche lentement ses deux ceinturons de cuir et les envoie loin devant lui. Ses armes glissent sur le sol avec un bruit sec de métal. Un sourire triomphant teinté de démence illumine le visage de Zon, tandis que le capitaine s’avance jusqu’au centre de la pièce.
— Saisissez-le !
Trois humanoïdes s’approchent d’Herlock, sans qu’il tente le moindre geste de résistance.
Je fais un pas en avant, mais deux soldats pointent leurs armes en direction de ma tempe.
— Je te laisse encore une chance, Zon. Laisse-les partir. Ils n’ont rien à voir avec notre histoire.


— Je ne crois pas que tu sois en position de poser tes conditions, grince Zon, en s’approchant du capitaine.
— Te reste-t-il une once de dignité ? As-tu perdu jusqu’à la plus petite étincelle de courage ?
Je te propose de récupérer ce qui te reste de droiture. Je pense que tu m’as fait venir jusqu’ici dans cet unique dessein…
Une lueur étrange voile soudain le regard haineux de Zon, qui recule avec un sourire incrédule.
— Pour qui te prends-tu ? Rien de ce que tu pourras faire ou dire ne me rendra mon âme, elle s’est évaporée à jamais lorsque tu l’as laissée mourir, lorsque tu nous as tous laissés mourir ! 
L’expression glacée d’Herlock se modifie et il me semble y déceler une profonde compassion, mêlée de dépit et d’une obscure tristesse. Il se dégage de la poigne des soldats d’un geste méprisant, tandis que Zon leur indique de le relâcher.
— Tu n’as jamais voulu entendre la vérité sur ce qui s’est passé, n’est-ce pas ? Tu n’as jamais souhaité savoir, cela risquerait d’anéantir ta colère… murmure le capitaine, d’une voix douloureuse, teintée d’exaspération.
— Assez ! grogne Zon, en dégainant l’un de ses sabres.
— Et ta colère enfuie... ne restera que la souffrance...
À ces mots, Zon se redresse, saisit son deuxième sabre et le jette au capitaine, qui l’attrape sans cesser de le fixer d’un œil noir.
— Tais-toi. Rien ne justifiera jamais ce que tu as fait, siffle-t-il, en brandissant son arme étincelante d’un geste souple et élégant.
— Toute ton amertume ne légitimera pas le sang que tu as sur les mains, Zon…
— Assez palabré, en garde capitaine ! Si tu sors vainqueur de cet affrontement, ils seront libres !

Herlock dégrafe d’un geste sa cape, qu’il jette au loin avec un mouvement de défi, avant de lever le sabre dans un salut respectueux, tel que l'exige l’ancienne tradition guerrière. Le silence se fait étouffant, seulement déchiré par le bruit de pas des deux hommes qui se font face, tournant lentement l’un autour de l’autre tels deux fauves, chacun à l’affût de la faille de son adversaire.


Je ne peux m’empêcher de frémir en observant le sourire carnassier de Zon et le regard acéré d’Herlock. L’image de ces deux tueurs magnifiques que la haine transfigure me donne la nausée, et je sais pertinemment qu’il serait vain de tenter de les raisonner…
Le premier claquement du métal me fait sursauter. L’attaque de Zon a été foudroyante, mais Herlock a paré son coup sans effort. S’ensuit un singulier ballet frénétique, escorté de la musique cinglante des lames qui s‘entrechoquent et glissent avec de longs crissements métalliques. L’assemblée retient son souffle, hypnotisée par le spectacle dont la violence n’a d’égal que la magnificence. Une vague de recul respectueux et craintif suit la progression anarchique des deux hommes, qui n’existent en cet instant plus que l’un pour l’autre, transcendés par une ferveur belliqueuse proche de l’exaltation.
Quelques murmures angoissés s’élèvent sporadiquement, occasionnant une improbable communion entre la foule des soldats et l’équipage. Aucun des deux adversaires ne cède une once de terrain, le capitaine affirmant une force et une agilité hors du commun, face à la redoutable technique, héritée des plus grands maîtres asiatiques, que Zon semble maîtriser à la perfection.Une brève accalmie. Les deux hommes se toisent, haletants, leur garde baissée, mais vigilante. Puis de nouveau, les coups pleuvent et les lames s’entrecroisent dans un chaos cinglant. Je suis à l’agonie. Je me rends compte que je ne peux me résoudre à l’inexorable issue de cet affrontement. Aucun de ces deux hommes ne mérite de perdre la vie entre ces murs…

Un lieutenant humanoïde fait soudain irruption dans la pièce en poussant de grands hurlements outrés.
— Mais que se passe-t-il ici ?! Monsieur Zon ! Veuillez cesser cette mascarade immédiatement ! 
Mais les combattants n’entendent plus rien du monde extérieur, leurs deux âmes unies dans une danse macabre qui réclame son tribu de sang…
— Saisissez-vous de ces deux imbéciles ! vocifère le lieutenant à ses troupes indécises. Hors de lui, il lève son arme et le laser touche le flanc du capitaine, manquant de le déséquilibrer. Les soldats, profitant de la diversion, osent enfin réagir et se précipiter vers les deux hommes.
— Nooon ! rugit Zon, comme si on lui arrachait les tripes à mains nues. En quelques secondes, les deux valeureux adversaires, essoufflés et rageurs, sont neutralisés. Le lieutenant, bouillonnant de rage, s’approche d’Herlock et contre toute attente, tire pratiquement à bout portant dans l'épaule du capitaine. Des œillades empreintes de furtive désapprobation se répandent au sein des troupes ennemies. Herlock est légèrement projeté vers l’arrière sous l’impact, mais il se contente de serrer les dents sans rien laisser transparaître de sa douleur, et porte une main à son épaule dans l’espoir d’arrêter le flot de sang, qui s'étale déjà en grandes flaques sur le sol froid. Un cri de dément s’élève de la gorge de Zon, qui semble soudain au seuil du désespoir. Le lieutenant s’approche de lui avec un regard méprisant.
— Vous me décevez beaucoup, monsieur Zon. Je pense que le haut commandement saura apprécier à sa juste valeur toute l’étendue de votre incompétence. Il se retourne vers Herlock avant de poursuivre. Quant à vous…, voilà tout ce que vous m’inspirez.
Il lui assène un violent coup de crosse dans les côtes. Voilà pour mon frère que vous avez abattu sur le Dark Oak.
— Vois, Zon, vois comme tes nouveaux frères sont honorables, crache le capitaine, en reprenant son souffle sans même accorder un regard à son tortionnaire. Deux nouveaux coups de crosse dans la tempe. Je ferme les yeux, incapable de supporter plus longtemps la vue de ce spectacle atroce.
— Voilà pour tous ceux de mon peuple que vous avez massacrés sans aucun état d’âme !
Le capitaine vacille et s’écroule à genoux dans un bruit sourd. Seuls les soldats qui le tiennent l’empêchent de s’effondrer.
— Arrêtez ça ! hurle Zon.
— Tuez ce renégat et tous ses complices. Emmenez monsieur Zon dans les quartiers de détention du niveau 25, déclare le lieutenant, en faisant volte-face avant de quitter les lieux. Zon, qui ne semble plus être capable de raisonner normalement, a un petit ricanement hystérique, qui me fait froid dans le dos.
— Bon sang, mais comme tu es naïf, mon pauvre Herlock, et dire que tu étais leur capitaine…
Tu n’aurais jamais dû revenir. Croyais-tu vraiment que j’aurais libéré ton équipage, quelle que soit l’issue du combat ?
Le sol se met à trembler violemment, tandis qu’un vrombissement sourd s’élève et résonne à travers toute la forteresse. Le Capitaine redresse la tête. Un long filet de sang s’écoule entre ses lèvres et le long de sa tempe. Il toise son adversaire et esquisse un redoutable sourire.
— Bon sang, mais comme tu es naïf, mon pauvre Zon. Pensais-tu vraiment que je t’accorderais ma confiance, quelle que soit l’issue du combat ?

Une lueur d'appréhension, mêlée d’admiration, dans les yeux de Zon. Le tremblement se fait de plus en plus inquiétant et des pans de mur finissent par se décrocher, avant de venir s’écraser dans un vacarme effrayant. Les soldats s’éparpillent, pris de panique, juste au moment où j’aperçois la pointe menaçante du gigantesque tranchoir de proue de l’Arcadia, qui traverse le plancher dans un craquement assourdissant.
Je recule, évitant de justesse la lézarde immense qui se dessine sous mes pieds. Le sol s’effondre, laissant apparaître la coque imposante du spectaculaire vaisseau de guerre. Les cris des soldats sont rapidement couverts par le bourdonnement tonitruant des moteurs de l’Arcadia. L’immeuble entier vacille dangereusement, prêt à s’affaisser. Un énorme bloc de granit s’écrase sur un officier, qui cherchait à raisonner ses troupes. Les canons de l’Arcadia visent avec précision nos ennemis en déroute, qui tentent de s’échapper en vain, et sont littéralement calcinés sur place.
Je me précipite vers Herlock, qui ne s’est pas relevé, et tressaille en apercevant ses longs cheveux couverts de sang poisseux. Son regard vitreux m’indique qu’il est encore conscient et je passe un de ses bras autour de mes épaules, au milieu des déflagrations, provoquées par les ruptures des multiples canalisations parcourant les murs, qui oscillent de plus belle.
— Rejoins l’Arcadia au plus vite, sors-les d’ici, il y a eu assez de morts, souffle-t-il, en tentant en vain de se redresser.
— Je ne pars pas sans toi.
— Va-t’en, c‘est un ordre.
— Je t’ai déjà dit que personne ne me donnait d’ordre.
J'entreprends de l’aider à se relever, mais il perd connaissance. Le fracas des morceaux de murs qui s’écrasent autour de nous me terrifie, mais une indignation soudaine m’envahit à l’idée de mourir ici, ensevelie sous les restes des murs impersonnels de cette immonde forteresse.
— Debout ! Je ne te laisserai pas mourir ici, tu m’entends ! Lève-toi ! 
Mes cris éperdus semblent le ramener à la surface et il se redresse tant bien que mal, le sang s’écoulant de plus belle de ses blessures. Nous atteignons enfin le pont, mais il est à bout de force, et s‘effondre. Sa masse inerte me fait basculer et nous dégringolons quelques mètres plus bas. Je tente de le tirer vers le haut du pont, mais il est beaucoup trop lourd. J’aperçois Zon du coin de l’œil, qui, profitant de la panique, est parvenu à récupérer un cosmogun et abat le soldat humanoïde, qui était sur le point de nous exécuter et dont le corps se retrouve enseveli en quelques secondes sous plusieurs tonnes de gravats instables.


Le vent extérieur s’engouffre férocement à travers les fissures béantes qui lézardent les murs, venant attiser la virulence des multiples foyers qui se sont amorcés aux alentours. Les longues flammes bleues viennent lécher mes épaules tandis que je me recroqueville sur le corps sans vie du capitaine. Il me semble que la peau de mes mains se rétracte sous l’effet de la chaleur insoutenable. Cette fois, c’est la fin. Je n’arriverai jamais à le hisser jusqu’en haut du pont, et je ne partirai pas sans lui. Mes poumons s’emplissent d’une fumée noire et nauséabonde, engendrant une effroyable quinte de toux, mes yeux se brouillent de larmes tant ils sont douloureux. Je perçois soudain un tremblement brutal sous mes mains. Le capitaine est en train de se redresser. Il se retourne vers moi et j’ai l’impression d’observer un mort tant son visage couvert de sang est livide.


— Un tel entêtement finira par te couter la vie… souffle-t-il, avant d’agripper fermement mon bras droit. Il rassemble ses dernières forces et m’entraîne à sa suite vers le haut du pont, tandis qu’une longue empreinte sanglante témoigne de notre passage. Nous trébuchons à plusieurs reprises et je sens sa main trembler irrépressiblement, mais il ne fléchit pas et je suis stupéfaite de la puissance avec laquelle il parvient à nous sortir de là, bien qu’il soit au seuil de la mort…
Nous parvenons enfin à rouler à l’intérieur du bâtiment et le pont se referme, assourdissant soudain le fracas environnant. Je suis soulagée d’apercevoir Alfred, qui se précipite vers nous.
Je me redresse sur les avants bras, mais une nouvelle quinte de toux m’oblige à me plier en deux. Il me semble que mes poumons fragilisés viennent de se déchirer et je jurerais que la plaie sur ma poitrine est de nouveau béante. Alfred me plaque un masque à oxygène sur le nez, tandis que le docteur Villars retourne le capitaine sur le dos. Il ne réagit plus. La douleur s’estompe suffisamment pour me permettre de reprendre mes esprits et je suis effarée de constater que le vaisseau parait doté d’une vie qui lui est propre. Aucune main humaine ne gouverne l’énorme bâtiment, qui semble en mesure de fonctionner de manière totalement autonome. Les canons principaux envoient deux salves précises, afin d’ouvrir un chemin à travers les monumentaux murs de bétons de la forteresse. La violence de la déflagration nous oblige à nous plaquer au sol. La proue de l’Arcadia traverse sans hésitation la façade ravagée de l’immeuble dans un vacarme de fin du monde. Nous prenons alors de l’altitude à une vitesse phénoménale qui me retourne l‘estomac. Nous quittons enfin la tour infernale, qui s’effondre en quelques minutes dans un nuage de poussière brunâtre de plusieurs kilomètres, presque aussitôt dissipé par les vents impitoyables, qui semblent ne jamais s‘apaiser. J’imagine avec horreur l’infecte odeur de graisses brûlées émanant des corps, disséminés dans les décombres de cet enfer. Le vaisseau fantôme, mû par une volonté mystérieuse, semble savoir où il doit nous mener… Herlock ouvre un œil embué et tourne la tête vers la salle de l’ordinateur.
— Ça a marché, Alfred,… nous avons réussi.
Il perd de nouveau conscience. Je regarde le petit homme, dubitative.
— De quoi diable parle-t-il ?
— Je n’en sais rien, il doit délirer. Il a perdu énormément de sang…
— Aidez-moi à le transporter au bloc, nous allons le perdre ! gémit Villars. Je regarde les deux hommes emmener le corps du capitaine, incapable de trouver la force de me relever. J‘appuie mon dos contre la paroi glacée du vaisseau, inspirant à grandes goulées l‘oxygène qu‘Alfred a laissé à ma disposition. Un doux vertige ne tarde pas à m’envahir. Je voudrais calmer la douleur lancinante qui traverse mes côtes, il faut que Villars me donne de la morphine

 

Vendredi 23 février 2007
Nous arrivons bientôt dans les quartiers de détention de haute sécurité. Zon ordonne l'ouverture de la cellule où sont enfermées Mime et Key. Elles ont visiblement été correctement traitées, bien que la pâleur de Key accentue encore l'impression de fragilité qu’elle dégage.
Il me fait signe de rejoindre mes compagnes et referme la lourde porte derrière moi.
— Je reviens vous chercher dans vingt minutes. Voyez, je suis quelqu'un de foncièrement bon : je vous permets de discuter entre femmes, ricane-t-il, avant de disparaitre. Mime s’empresse de serrer mes mains entre les siennes.
— Commandant Ayana, nous pensions que vous étiez morte, je vous aie vu tomber sous le feu ennemi, je suis tellement heureuse de vous revoir...
Key s’adosse et se laisse nonchalamment glisser le long du mur.
— Qu’est-ce que ça peut bien changer pour nous, Mime ? souffle-t-elle, d'un air las. Mime semble très affligée.
— Key, ne parle pas comme ça !
— Ce n'est rien, je comprends, dis-je, en serrant les mains de Mime affectueusement.
— Nous avons perdu l’Arcadia, et le capitaine. Je crois que cette fois, c’est la fin, renchérit Key, avec mauvaise humeur.
— Le capitaine viendra nous chercher. Il éprouve certainement des difficultés à nous localiser, car le système anti-piratage de l'ordinateur de l'Arcadia s'est déclenché lors de l'abordage, ce qui coupe toute communication avec les navettes de sauvetage. Mais je sais qu'il ne nous abandonnera pas, s’insurge Mime. Une étrange aura scintillante enveloppe son corps, serait-ce de la colère que je perçois dans le timbre doux de sa voix ?
— Cela fait deux semaines que nous moisissons dans ce cachot, et pas la moindre trace
d'Herlock, insiste Key, en frottant son visage fatigué d'une main lasse.
— Et nous devons souhaiter que cela continue. Il ne doit surtout pas venir, c’est exactement ce
qu’ils attendent de lui, dis-je. Un bref silence s’immisce entre nous, finalement interrompu par la voix chaleureuse et légèrement brisée de la délicate Mime.
— Elle a raison, il vaut mieux qu'il ne nous retrouve jamais. Sa venue n'entrainerait qu'un immense désastre.
— Oui, sans doute, déclare enfin Key, en levant ses yeux couleur d'émeraude vers la grille inébranlable de notre cellule.
— Savez-vous combien d'entre nous sont incarcérés ici ? fais-je. Mime baisse les yeux, accablée, avant de me répondre.
— Plus du tiers de l’équipage a été décimé. Mon sang se fige.
— Les enfants, ont-ils pu s’en sortir ?
— Aucun, souffle Mime, dans un signe de négation affectée. Stelly n'était pas à bord lorsqu'ils ont pris possession du vaisseau, mais les deux autres petites filles et le petit garçon ont été abattus, le jour de l’abordage.
Une immense vague de culpabilité et de tristesse s’empare de moi. Ce merveilleux petit bonhomme, si innocent et si pur... il me faisait confiance, et je l’ai abandonné. Le bruit du déverrouillage de la cellule me fait sursauter.

Mon étrange ravisseur a enfilé un long manteau noir, orné de splendides reliefs finement entrelacés. Il m’en tend un second, quasiment identique et me sourit.
— Nous partons en excursion. Mesdames, veuillez m’excuser, mais je dois vous emprunter votre amie.
Mime me jette un regard empli de compassion, tandis que celui de Key passe de Zon à moi, avec une lueur de suspicion fort désagréable... J’arrache le manteau des mains de mon ravisseur et l’enfile sans discuter. Je suis fatiguée de lutter. Nous empruntons un vaste et luxueux ascenseur, qui ne cesse sa course vers le ciel qu'après de nombreuses minutes, durant lesquelles j’évite soigneusement de poser les yeux sur l’expression enjouée et jubilatoire de mon geôlier.


Enfin, les portes s’ouvrent et je reste figée, effarée par le luxe flamboyant de ce qui semble être une ville miniature, dotée de tout le confort imaginable.
— Bienvenue au 437e et dernier étage du Raybow Life palace ! s’écrie Zon, en écartant les bras, comme le ferait un présentateur de numéros de cirque. Devant moi s’épanouit un charmant jardin public à la propreté irréprochable. Les arbres impeccablement taillés bordent un vaste lac aux reflets bleus, qui exhale une agréable senteur dont la subtilité me parait trop complexe pour être naturelle. De nombreuses bordures fleuries aux couleurs artistiquement entremêlées en une harmonie soignée encadrent nos pas, tandis que nous arrivons dans une spacieuse rue pavée.
Des dizaines de boutiques, aux devantures agencées comme de véritables palais miniatures se concurrencent le long des trottoirs, qui me semblent ciselés dans un marbre d'une pureté et d'une beauté hors du commun. Un petit terrain de golf au tapis velouté s’étale langoureusement à quelques mètres de là et je remarque de multiples badauds, à l’embonpoint critique, paressant à la terrasse des quelques prestigieux cafés et restaurants, qui bordent la place principale.
Tous sont fastueusement vêtus de soieries chatoyantes et d'un étrange cuir à la finesse presque translucide. Les rivières scintillantes de bijoux des femmes se perdent dans les plis de leurs chairs distendues. La température est optimale et quelques oiseaux colorés viennent picorer les restes de repas, pourchassés par des enfants obèses, qui soufflent comme des phoques, en suant sous l'effort de leur brève course. Des visages mollement surpris se posent sur nous, avant de retomber dans une insolite apathie générale. Nous ne croisons aucun humanoïde et je remarque que les hologrammes publicitaires vantent les formes disgracieuses de femmes à la mobilité réduite par la graisse.
— Je ne crois pas que vous fassiez partie de leur canon de beauté, ricane Zon, en me toisant d'un regard cynique. C’est magnifique, n'est-ce pas ? ajoute-t-il, en balayant les alentours d'une main enthousiaste.
— Qu’est-ce que ça signifie ? Où sommes-nous ? Pourquoi ces gens sont-ils tous ...
— Aussi gras que des porcs ? Mais peut-être parce qu'ils SONT des porcs ! 
Il me fait signe de lever les yeux et je m’aperçois alors qu'une immense coupole de verre domine nos têtes. Ainsi, tout est factice. Cela me ferait presque penser à l’oasis morbide d'Alfred...
— Qui sont ces gens ? Où sont les humanoïdes ? Que...
— Du calme, ma belle. Il saisit mon bras d'une manière totalement dépassée et incongrue.
Curieusement, je ne ressens pas le besoin de me soustraire à son contact, trop absorbée
par l’incroyable spectacle qui s’offre à moi. Un éclair me traverse soudain l’esprit.
— Nous ne sommes plus en guerre ? dis-je, d'une voix blanche.
— Soyez patiente, je vais tout vous expliquer. Mais auparavant, je tiens à vous prodiguer une vision plus... complète de la situation actuelle. Il tape un code sur le clavier d'un nouvel ascenseur aux parois de verre, qui amorce aussitôt un mouvement docile.

Nous descendons lentement à travers le titanesque immeuble, croisant des dizaines de corridors au faste presque indécent, des centaines de boutiques clinquantes et des jardins à la luxuriance exagérée. Mais l’environnement se fait bientôt plus gris et plus sale.
Nous empruntons un deuxième ascenseur, qui semble s’enfoncer dans les entrailles de la Terre. La lumière se raréfie et une brusque secousse nous signale que nous sommes arrivés à destination.
— Mettez ça, m’indique Zon, en me tendant un impressionnant masque à oxygène et une paire de lunettes de protection. Bienvenue de l’autre côté du miroir, Alice, résonne sa voix, à travers le museau de métal. Il ajuste ses lunettes teintées et fait signe aux deux soldats qui nous escortent de nous attendre là. La porte s’ouvre enfin et un vent d'une désagréable violence me plaque contre les murs de l’ascenseur, tandis que des milliers de grains de sables et de déchets viennent s’écraser contre la paroi de mes lunettes. Zon m’indique la direction à suivre et nous atteignons rapidement l’orée d'une sorte de vieille usine désaffectée, creusée à même le flanc de la montagne. Je me retourne maladroitement et réalise que je ne peux même pas apercevoir le sommet de l’immeuble que nous venons de quitter. Il trône, tel un énorme champignon vénéneux au milieu d'une terre ravagée, narguant de sa silhouette massive les ruines désertées, qui devaient autrefois abriter des milliers de personnes. Il occulte tout l’horizon et jette une ombre malsaine aussi loin que ma vue puisse porter. Il me semble que nous sommes au coeur d'une ville, mais laquelle ? Une féroce rafale me déstabilise et je me cramponne au bras de Zon, qui me tire de son mieux vers l’intérieur de l'usine.

Mes yeux s’accoutument peu à peu à l'obscurité et j’aperçois devant nous une dizaine d'hommes, aussi bien armés que des commandos d'élite. Ils saluent Zon d'un geste guerrier et je frissonne en constatant les anomalies morphologiques de leurs visages, dont la plus frappante est sans doute leur nez, qui semble avoir presque entièrement disparu, probablement rongés par la morsure impitoyable du vent, chargé de radioactivité, comme nous le mentionne un compteur installé le long du mur de l’entrée. Il est vrai qu'ils ne portent pas de masques.
— Si nous ne nous attardons pas trop, nous ne risquons rien. Le taux est censé être encore très faible, par ici, m'indique Zon, en me poussant en avant. Bienvenue dans l’usine de conditionnement de la nourriture terrienne, faction huit. Et voici la matière première de tous les restaurants gastronomiques, que vous avez aperçus tout à l’heure. Il fait signe à l’un des gardiens d'ouvrir l’énorme porte de fonte qui se dresse devant nous.
J’écarquille les yeux, abasourdie d'épouvante et de dégout.


Je n'arrive pas à croire que la scène qui se joue devant moi est réelle.
Dans l'immense salle mal éclairée se tord une masse mouvante d'hommes, de femmes et même d'enfants, dans un état de délabrement inimaginable. Leurs corps, nus et décharnés, sont couverts d'ecchymoses et parfois de plaies suintantes. Les gardiens les poussent sans ménagement par petits groupes, vers ce qui parait être leur destination finale. Leurs pathétiques gémissements et leurs cris ressemblent à ceux d'animaux pris au piège. Ils semblent avoir perdu toute humanité et leurs yeux hagards ne reflètent rien, sinon une terreur sans nom, teintée de folie. Une épouvantable odeur de charogne me brûle la gorge malgré le masque et je remarque le cadavre d'une femme, qui gît au milieu de ce troupeau ignoble, son corps dans un état de décomposition déjà avancée. Ses congénères la piétinent et la bousculent, sans paraître se rendre compte de l’horreur de leur geste. Mon sang se glace en imaginant entendre le bruit mat d'une lame qui s'abat avec la régularité d'un métronome, quelque part au fond du bâtiment.
— Je vous ferais grâce de la visite complète de la chaine d'abattage... grince la voix métallique de Zon. Je recule, mortifiée, l’estomac retourné. Jamais je n'ai assisté à une telle infamie. Je trébuche en essayant de sortir, nauséeuse, le souffle court. Mon geôlier se contente d'un sourire amer et désabusé et me permet de prendre de l’avance. Il finit par me rejoindre et nous retrouvons l’ascenseur, véritable portail sur l’enfer.

La vue des soldats humanoïdes qui nous attendent ravive en moi une sourde rage, que Zon contrecarre en leur ordonnant de nous laisser seuls. Il pianote de nouveau une longue ligne de codes et l’appareil maléfique reprend son ascension. Nous retirons masques et lunettes que je jette rageusement au sol.
— Comment pouvez vous laisser perdurer une telle abomination ! comment pouvez-vous continuer à servir sous les ordres de ces monstres ! 
Il ne quitte pas son étrange sourire, empli d'une douloureuse amertume et s’adosse au mur, croisant les bras d'un mouvement élégant.
— Voulez-vous visiter la tannerie ? 
— Immonde chacal ! dis-je, en me précipitant sur lui, folle de rage et à bout de nerfs.
Il esquive mon geste avec une rapidité et une agilité surprenante et parvient sans peine à
m’immobiliser contre la paroi glacée, d'autant que la douleur de ma blessure se ravive presque aussitôt. Je me sens de nouveau si impuissante. Sa poigne est aussi ferme et puissante que celle d'Herlock et je ne peux absolument rien faire pour me dégager.
— Comment pouvez-vous faire subir cela à votre propre peuple ? fais-je, dans un souffle hargneux. Il approche son visage tout près du mien et son expression se métamorphose soudain. Son regard traduit une telle sincérité et un tel désespoir, que j’en suis presque troublée.
— Qui vous dit que les humanoïdes ont quelque chose à voir avec tout cela ? souffle-t-il, en plongeant ses yeux d'ébène au fond des miens. Je reste confondue, luttant contre la vérité qu’il tente de me faire partager. Je ne veux même pas le concevoir. Je refuse de l’entendre. Il relâche son étreinte, tandis que nous arrivons dans ce qui semble être l'orée de ses appartements.
— Regardez notre bonne vieille terre, elle n'a absolument plus rien à offrir. Quel peuple, quelle civilisation, serait assez stupide pour désirer perdre son temps avec ce qui n'est plus qu'un énorme caillou, balayé par les ouragans et inondé de pluies radioactives ? 
— Ce n'est pas vrai, c’est impossible... fais-je, d'une voix atone. Je plaque une main sur mes lèvres, hésitant entre la nausée et l'hystérie. Vous êtes en train de me dire que...
— Cela fait maintenant cinq ans que les humanoïdes ont abandonné notre chère planète aux bonnes grâces de ses légitimes habitants, déclare-t-il, en balayant les alentours, d'un geste hautain et méprisant. Et vous pouvez constater ce qu’ils en ont fait.
Je sens un noeud douloureux enserrer ma gorge. Un millier de sentiments contradictoires se bouscule dans mon cerveau, les images s’entrechoquent sans logique, je perds pied. Zon m’invite à m’asseoir et je m’exécute, trop bouleversée pour pouvoir réfléchir.
— Les tas de graisses que vous avez aperçus là haut, sont parmi les premiers à avoir offert leurs services aux envahisseurs. En échange, bien entendu, ils ont été extirpés des camps de vie et largement récompensés de leurs multiples délations. Ils ont pu emménager dans de splendides résidences, au sein de ces infrastructures, construites uniquement à leur intention. Les humanoïdes ont rapidement réalisé qu'il était possible d'acheter jusqu'à l’âme de ceux de notre race, grâce à ce concept pourtant bien abstrait qu’est l’argent. Ils décidèrent de s’allier nombre de personnages clés, afin d'éviter les pertes inutiles de leurs troupes en batailles sans fin. Et leur tactique fut redoutablement efficace...
Il me sert un verre de vin, que je saisis avec un peu trop d'empressement et avale d'une traite, sans le quitter des yeux. Il s’installe à califourchon sur une chaise qui me fait face, un verre à la main, et sourit. Pas l’un de ses sourires malveillants, mais au contraire, le sourire fatigué et mélancolique d'un clown triste.
— Ce que n'avaient pas prévu les humanoïdes, c’est que la vénération du grand dieu argent dépasse tout entendement, pour ceux de notre espèce. Les citadelles comme celle-ci ont commencé à s’envier les unes les autres, et une guerre interne s’est déclarée, ravageant tout sur son passage. Plus rien ne pouvait arrêter la folie de ces traitres trop puissants. Les premières têtes nucléaires ont été amorcées, et l’engrenage infernal s’est mis en marche. Qu’importait de détruire toute vie sur notre planète ? Les forteresses étant conçues comme de véritables bunkers hermétiques, pourquoi s'embarrasser de ce qui pouvait se passer à l'extérieur ?
Il boit une gorgée de vin, sans plus sembler se soucier de ma présence. Une immense consternation l’enveloppe. — Bien entendu, la radioactivité empêchant toute vie de prospérer, les ressources de notre monde se sont rapidement taries et le climat irrémédiablement dégradé.
Il devint impossible de sortir des tours. La cupidité des hauts notables se transforma peu à peu en paresse et la guerre cessa sans qu'il soit vraiment possible de savoir quand... les humanoïdes quittèrent notre planète peu de temps avant la fin de cette guerre fratricide, lorsqu'ils comprirent que nous étions en train de nous autodétruire. C’est à ce moment-là que je pris la décision de me rallier à leur peuple, afin de pouvoir continuer à travailler sur des projets ambitieux et profiter de leur immense savoir, qui dépasse tout ce que vous pouvez imaginer.
Il me ressert un verre, avant de reprendre. Les hauts dignitaires n'ont aucun intérêt à ce que la nouvelle de la libération s’ébruite, cela fragiliserait leurs positions. De plus, les places dans les forteresses sont fort limitées. C’est pourquoi, depuis ce jour, tout vaisseau étranger est systématiquement arraisonné, tout voyageur extérieur condamné et exécuté sans aucune véritable raison. Les malheureux, qui pensent rentrer enfin chez eux, sont accueillis par un peloton de soldats et finissent presque toujours dans l’une des usines, que vous avez visitées. Ainsi la terre vit en totale autarcie, coupée du reste de l’univers, bombardant les stations de communications de faux reportages sur une hypothétique guerre sanglante, suffisants pour décourager la plupart des humains exilés sur d'autres planètes de revenir un jour. De plus, il fallait bien trouver un moyen de renouveler les maigres ressources protéiques...
Il m’observe un instant, comme s'il attendait une quelconque réaction, mais je reste muette, sidérée par toute l’horreur et l’ironie de la situation.
— Les ministres véreux s’arrangent pour combler ce qui subsiste de leur peuple de tout le confort imaginable, de satisfaire les moindres besoins de ces porcs abêtis par la surconsommation de graisses et de programmes télévisuels débilitants. Ainsi, peu de risque de rébellion.
Il pose son menton sur ses bras croisés et soupire. Ses longs cheveux tombent le long de son épaule droite, tandis qu'il incline la tête. Sa beauté exotique tranche tant avec les monstrueux tas de graisses que je devine au dessus de nos têtes. Son regard se perd de nouveau dans les limbes de sa conscience...
— Et le berceau de l’humanité se noie dans la graisse et l’inaction, et l'être humain se dévore lui-même, revisitant la loi du Thallion, encensant le grand dieu de papier... souffle-t-il enfin.
— Mon dieu... dis-je, en me relevant . Une ineffable tristesse est tout ce que je suis capable de ressentir à présent.
— Pourquoi nous avoir amenés sur terre ? dis-je
— Parce que, voyez-vous, malgré tout cela, la terre reste le seul endroit qui possède encore un laboratoire scientifique doté du matériel adapté à l’étude des secrets de l’Arcadia. Cette merveille a été façonnée par des mains humaines...
Il semble exténué, comme si la haine et la colère qui le rongent puisaient en lui une trop grande énergie. Il tend une main vers mon médaillon d'argent avec un sourire triste.
Je n'ai pas eu le coeur de vous en priver. Vous devez être quelqu'un de vraiment spécial, pour qu'il vous l'ait donné... murmure-t-il, en levant vers moi des yeux emplis d'une insondable  mélancolie. Mais il se reprend aussitôt.
— Je vous laisse le loisir de découvrir mes appartements. Ce sera plus confortable que les cellules du niveau treize. Je pense que vous aurez l’intelligence de ne rien tenter qui pourrait nuire à vos amis.
— Que de délicates attentions, dis-je, d'un ton sarcastique
— Et bien, voyez-vous, même si je déteste les femmes qui se prennent pour des hommes, je vous trouve trop jolie pour moisir dans ces cachots, ironise-t-il, en s' éloignant.

Je souris. Il me semble soudain presque sympathique et je commence à comprendre ses motivations. Sachant ce qu’il sait, est-il encore possible de croire en la nature humaine ?
En constatant l’échec monumental de notre civilisation et de toutes les valeurs qui semblent être siennes : pouvait-il agir autrement ? Bon sang, mais au nom de quoi sont mortes tant d'âmes valeureuses ? Au nom de qui ai-je combattu aux confins de l’espace depuis plus de dix ans ? Au nom de ça ?! Toutes ces années perdues à tenter de protéger une planète vidée de toute essence vitale, peuplée de hideuses créatures dépourvues de toute morale, de tout scrupule, de toute humanité... Oh Kyle ! Il vaut mieux que tu sois mort, ainsi que tous nos compagnons...Vous ne serez pas contraints d'assister à la dégénérescence sans borne de ceux en qui nous croyions, engendrée par l’appât du gain et de la vie facile... Je vomis cette engeance de traitres cannibales et décérébrés ! Une violente bouffée de haine...
Je voudrais retourner dans ces jardins et faire éclater les têtes de ces faux-semblants d'humains. Je voudrais descendre, les uns après les autres, les fruits de leur immonde descendance, noyée de gras, je voudrais voir leur sang pollué repeindre les murs et le sol de la petite rue pavée. Je voudrais les voir me supplier de les épargner, tandis que je leur enfonce le canon de mon arme au fond de la gorge. Je voudrais les entendre se repentir, suant d'une peur nouvelle, avant que je leur fasse éclater la rate au milieu des boutiques de luxe. Je voudrais arracher leurs chairs de mes mains et la donner en pâture aux condamnés affamés...

Il faut que je recouvre un semblant de calme. Je me rends compte que je marche de long en large dans la pièce, que je balaie enfin du regard. Un magnifique piano à queue me renvoie un reflet irisé et je remarque un ouvrage magnifiquement relié, posé sur le siège de velours rouge. Des dizaines de vieux sabres et des katanas finement ouvragés ornent les murs, d'une sobriété tout asiatique. Le reste de la pièce est dépouillé de tout élément superflu, lui conférant une atmosphère fort apaisante, propice au recueillement et à la réflexion. Je ne peux m’empêcher de saisir le livre, qui semble avoir été posé là à dessein. Je l’ouvre précautionneusement et découvre entre les pages jaunies une vieille photographie : trois hommes d'une vingtaine d'années, vêtus des uniformes rutilants de l’armée de défense spatiale terrienne. Ils semblent fiers de poser ensemble et se tiennent par les épaules. Je reconnais le visage de Zon, mais aussi celui du Capitaine. Je frissonne. Ils semblent partager une sincère amitié. Que s’est-il donc passé ?


Je referme cérémonieusement l’ouvrage et caresse distraitement les touches d'ivoires. Un tel raffinement est chose rare chez un militaire aguerri. Une partition s’envole, lorsque la porte s’ouvre brusquement. Mozart tombe sur le sol carrelé de noir.

— Nous avons le code !
Je regarde Zon sans un mot, déchirée entre l’empathie et la déception. Pourquoi poursuivre cette mascarade ? Pourquoi ne pas se rallier à son ancien ami ? Les deux hommes partagent, j'en suis sûre maintenant, la même vision de l'univers et les mêmes principes. Il semble troublé par mon regard et répond à mon questionnement silencieux par un haussement d'épaules.
— Suivez-moi, nous allons enfin pouvoir inviter ce cher Herlock à se joindre à nous. Cela doit faire un moment qu'il vous cherche. Je vais lui faciliter la tâche.
Il ricane et me saisit par le bras. Je le suis sans discuter, jusqu'à une salle remplie de machines complexes et d'ordinateurs surpuissants. Les quelques malheureux rescapés de notre équipage sont déjà là, menottés et sous l’étroite surveillance d'un peloton humanoïde.
Zon me pousse doucement aux côtés de Key, qui me toise d'un regard froid. J’aperçois avec soulagement le jeune Ramis qui me sourit et le Docteur Villars qui me salue respectueusement.
Je comprends que seule une poignée de mes compagnons a survécu et le visage du petit garçon me traverse de nouveau l’esprit, me renvoyant à mon mensonge.
— Ah ! Voilà une bien belle réunion de famille ! lance notre ravisseur, en se dirigeant vers le tableau de bord de l’écran de communication spatiale.
— Tiens, on ne vous a pas passé de menottes, comme c’est étrange, chuchote Key, en observant mes poignets.
— Je sais ce que vous pensez, Key, et je le comprends, mais vous vous méprenez. 
— Je l’espère, tout comme j' espère pouvoir abattre ce chien de mes propres mains.
— Je ne crois pas qu'il soit si mauvais.
— Bien sûr, grince-t-elle, en levant les yeux vers le gigantesque écran de communication . Je frémis en apercevant le visage d'Herlock qui vient d'apparaitre. Son regard accroche immédiatement le mien et une fugace expression de soulagement traverse ses traits. Puis il dévisage Zon et un long silence s’installe, durant lequel les deux anciens frères d'armes se jaugent avec une hostilité non dissimulée. Zon brise finalement la tension, en s’approchant de nous dans un mouvement un peu trop théâtral.
_ Regarde Herlock, voici tout ce qui reste de ta si belle équipe !

— Qu’est-ce que tu veux, Zon ?
— Mais... toi, mon si cher ami. C’est toi que je veux. Tu acceptes de te rendre et je libère ce qui reste de votre défunte rébellion
je constate que tu as perdu tout honneur, en même temps que mon amitié, grince Herlock, avec un regard noir.
Je me passe fort bien d'une amitié de si peu de valeur.
Nous aurions pu régler ça entre nous, traitre. Tu n'avais pas besoin de te servir de mon équipage..
Et j'aurais manqué l'occasion de rencontrer ta nouvelle et charmante... compagne... cela aurait été fort dommage, qu'en penses-tu ? ironise-t-il, en saisissant habilement mon bras, qu’il me retourne dans le dos, avec une rapidité et une adresse qui me surprennent une nouvelle fois.
Il se plaque derrière moi, en resserrant douloureusement son étreinte, son visage tout près du mien.


— Regarde-la bien, Herlock, regarde tout ce que tu aimes chez cette femme ! 
Je tente de me dégager, mais il est terriblement puissant et m’oblige à regarder l’écran, la lame acérée d'une dague appuyée contre ma gorge. Il reprend la parole, une lueur fiévreuse et enragée dans les yeux.
— Regarde-la une dernière fois, cette chatte sauvage, car bientôt elle n'existera plus que dans tes souvenirs tourmentés. Et lorsque sa dépouille sera vidée de toute palpitation de vie, lorsque la quintessence de ce qu’elle est sera à jamais perdu dans les limbes, alors ils pourront utiliser ce si joli corps comme une vulgaire coquille vide, afin d'y implanter leur fabuleuse technologie guerrière.
Je tente une nouvelle rébellion, mais il appuie la lame sur ma gorge, l’entaillant douloureusement. Je sens son souffle saccadé contre ma tempe. Il semble réellement se délecter de la situation. — Et plus jamais tu ne verras cette étincelle au fond de ses yeux, plus jamais !
Soudain, un escadron humanoïde fait irruption dans la pièce, encadrant un homme d'une quarantaine d'années.
— Nous avons découvert ce renégat dans la salle de l’ordinateur central de l’Arcadia, annonce
l’un des soldats. Zon me libère et s’approche du nouveau venu, pointant la lame acérée de son arme sous son menton.
— Comment es-tu entré dans l’entrepôt 612 ? Que faisais tu dans la salle de l’ordinateur ?
L’homme se retourne vers nous, puis lève les yeux vers l’écran et salue d'un geste militaire
 l’image démesurée du capitaine, qui ne semble pas surpris et lui adresse un signe de tête entendu et respectueux.
— Je suis fidèle à mes idéaux, je vis en liberté sous mon drapeau ! déclare l'homme, en saisissant vivement la main armée de Zon. Il la dirige vers sa carotide et enfonce la lame jusqu'au manche, dans un geste brutal. Il s’effondre dans son sang, qui coule déjà à gros bouillons.
Je suis sidérée par un geste si chevaleresque. Qui est donc cet allié inconnu ? Que faisait-il à bord de l’Arcadia ? Zon se retourne vers l’écran, sa main couverte de sang et la fureur déforme ses traits.
— Herlock ! Combien encore de vies contre la tienne ? 
— C’est bon, tu as ma capitulation, assène le capitaine à son ennemi et à son équipage stupéfait. Il plonge son regard dans le mien, avant de baisser les yeux et de couper la communication. Je reste figée devant le moniteur noir et vide, à nouveau si impuissante.
— Pourquoi faites-vous ça ? dis-je dans un souffle, à Zon. Il ne répond pas et se contente de hausser une nouvelle fois les épaules.
— Soyez heureuse, vous allez bientôt être réunis...
— Pas si mauvais ? grince Key, d'un ton méprisant à mon intention.