C'est alors qu'une tornade noire sillonne l'immense salle, faisant feu de toute part, tuant avec une adresse et une précision sidérante. Avec une souplesse de félin, l'homme se fraie rapidement un chemin au milieu de nos ennemis, parvient à atteindre le détonateur et le désamorce d'un geste assuré et calme. Son ouïe aiguisée l’incite à se retourner vivement afin d'achever un soldat qui tentait de récupérer son arme et enfin, le silence s'abat dans le vaisseau au sol jonché de cadavres.Il semble alors seulement s'apercevoir de ma présence et une étrange lueur traverse son regard, lorsqu'il se rend compte qu'une flaque de sang sombre s'agrandit inexorablement le long de mes jambes.
Il exécute alors un geste un peu désuet empreint d'une grande noblesse, levant son sabre étincelant afin de me saluer.
— Mon nom est Herlock, je suis le capitaine de l'Arcadia.
Sa voix grave et profonde me fait frissonner et j'en oublie presque la douleur de la dangereuse plaie qui irradie le long des fibres nerveuses de ma hanche et de ma colonne. Ainsi, devant moi se
tient le fameux capitaine rebelle, hantise du gouvernement Stalker et de son redoutable allié humanoïde. Il est plus majestueux et intimidant que tout ce que j'ai pu imaginer, au travers des
légendes extraordinaires qui parcourent l‘univers à son sujet. Son visage émacié a gardé quelque chose de la douceur de l'enfance, étrange contraste avec le bandeau noir qui couvre l’un de ses
yeux, dissimulant les ravages d'une ancienne bataille. Une interminable balafre traverse sa joue pâle et vient se perdre dans ses cheveux auburn, qui tombent en longues mèches le long de ses
tempes et confèrent à ses traits sévères une insolite fragilité. Sa seule présence semble illuminer la pièce glacée.
— Je m'appelle Ayana, commandant du Dark Oak. Je ne sais comment vous remercier de votre salutaire intervention, dis-je enfin, en reprenant avec difficulté mon
souffle. Il s'agenouille près de moi dans le froissement de tissus de sa longue cape noire et pose une main compatissante sur mon épaule.
— Vous semblez gravement touchée. Accompagnez-moi sur l'Arcadia, nous avons un excellent médecin à bord.
— C’est hors de question. Je ne peux pas abandonner mes hommes, mon vaisseau…
— Il n’y a plus rien à faire. Venez.
— Non ! Je ne déserterais pas mon bâtiment !
Je sais que je me bats contre une évidence que je refuse d’accepter, mais je ne peux me résoudre à renier tout espoir.
— Une armada complète est en route pour en terminer avec le Dark Oak, c’est en interceptant les communications du haut conseil humanoïde que nous sommes parvenus jusqu’à vous, m’assène-t-il en me
saisissant par les épaules, afin de m‘obliger à me concentrer sur ses paroles. Je refuse de l’écouter, je ne veux rien entendre de plus.
— Tous vos compagnons sont morts. Est-ce que vous comprenez ? Il n’y a plus rien à faire, nous sommes arrivés trop tard, insiste-t-il, en resserrant son étreinte jusqu’à me faire
mal.
— Je ne vous crois pas ! dis-je, dans un hurlement pathétique.
Une lueur embarrassée traverse son regard et il hésite un instant, tandis que je tente de me relever. Je comprends alors que mes jambes ne répondent plus. Mes efforts soudains précipitent les
battements de mon cœur et les murs vacillent. Je baisse les yeux sur ma blessure, qui saigne maintenant à gros bouillons et sens la sueur perler sur mon front. Je lutte désespérément pour ne pas
m’effondrer et réalise alors qu’il a passé un bras sous mes reins, afin de me soulever avec une facilité désarmante.
— Que faites-vous ? Mon équipage à besoin de moi, laissez-moi ! fais-je, d’un ton rageur.
J’entreprends de me dégager, mais je n’ai plus aucune force. Il résiste à mes pitoyables tentatives avec une grimace de douleur et je remarque alors seulement qu’il a également été blessé,
une grande tache sombre s‘agrandissant le long de son avant-bras. Il n’y accorde guère d’intérêt et m'entraîne avec lui à travers les corridors métalliques éclaboussés de sang.
— Je vous en prie ! Kyle n’est peut-être pas mort, il faut que je le retrouve !
Il reste sourd à mes suppliques et toute ma colère s’évapore, pour laisser place à un immense désespoir. Nous atteignons bientôt sa navette d'abordage à l'étrange
dessin, sans qu'il prononce un mot et il m'installe avec une singulière prévenance sur le siège arrière. Son bras blessé tremble et un éclair de souffrance traverse son regard, qui demeure
involontairement rivé au mien quelques secondes. Je suis troublée par les sentiments mêlés et contradictoires qu‘il me semble y déchiffrer...
Une goutte de sueur perle le long de sa tempe et son souffle brûlant caresse ma joue, tandis qu‘il verrouille les attaches de sécurité de mon harnais. Cette intimité soudaine l'embarrasse et il
recule brusquement avec un sourire désarmant. Mon Dieu, cet homme est doté d’un charisme époustouflant qui me déstabilise. Il démarre sans plus attendre la petite navette, dont la puissance me
cloue au siège. Je suis saisie d'un violent malaise. J'ai perdu beaucoup trop de sang et la douleur de ma jambe blessée semble encore s’amplifier, atteignant les frontières du soutenable.
Oh ! Mon Dieu, Kyle, où es-tu ? Mes pensées se font incohérentes, la réalité n’a plus aucune consistance, je perds connaissance…
Lorsque je m'éveille, ma blessure a été pansée et une perfusion coure le long de mon bras gauche. Le capitaine est installé près du lit, assoupi dans un grand
fauteuil de bois couverts d’ornements complexes, aux courbes admirablement travaillées. Il garde une main appuyée sur son arme et je contemple son visage adouci par le sommeil... Mais il
sent immédiatement le poids de mon regard, se redresse et me sourit imperceptiblement.
— Je suis heureux de vous accueillir dans le monde des vivants. Nous avons bien cru que nous allions vous perdre, dit-il. Je lui rends un faible sourire et un flot confus de souvenirs me revient
en mémoire : sa main posée sur la mienne ou réajustant inlassablement les couvertures que j'arrachai dans de terribles accès de fièvre. Et sa voix, sa voix amène et rassurante me murmurant
de m'accrocher.
— Merci, dis-je simplement en tentant de réprimer une larme, saisie d'une bouffée d'émotion et de reconnaissance. Il semble ne pas y prendre garde et se contente de remonter une nouvelle fois
machinalement les draps. Il hésite, puis plonge son regard dans le mien. Je redoute ce qu'il va m'annoncer et prends les devants comme si cela pouvait conjurer le sort.
— Il n'y a aucun survivant, n'est-ce pas ? Fais-je d'une voix ténue
— Je suis désolé, nous n'avons rien pu faire. Le bâtiment a été fouillé de fond en comble, mais nous sommes arrivés trop tard, me répond-il, avant d'ajouter
— J'ai donné l'ordre de laisser votre vaisseau à la dérive. S'il s'était agi de l'Arcadia, je n'aurais pas souhaité le voir détruit.
— C'est une aimable attention. Je vous en remercie, capitaine.
Un terrible vide se creuse au fond de mon âme. Si seule, je suis désormais si seule. Plus rien ne reste de mon passé. Mes compagnons, mes frères, je jure de passer le restant de mes jours à vous
venger de cette infamie...
L'homme qui m'a arraché à mon funeste destin ne me laisse guère le temps de m'appesantir sur ma douleur et m'explique alors patiemment ce que nous pouvons envisager à l'avenir. Je comprends
qu'il est ma seule planche de salut dans l'immédiat, et qu'il m'accueille sans hésitation au sein de son équipage.
— Si vous consentez à combattre à nos côtés, soyez assurée d'être toujours libre de croire en vos propres idéaux, car la liberté d'esprit est un maître mot à bord de mon bâtiment. Vous pourrez
également nous quitter dès que vous le déciderez, sans aucune condition en retour.
— Je vous remercie capitaine, et c'est avec plaisir que j'accepte votre généreuse offre, le temps pour moi de recouvrer mon indépendance, dis-je dans un souffle.
— Je vais vous faire apporter des vêtements. Les vôtres étaient en lambeaux. Mime vous expliquera tout ce que vous avez besoin de savoir. Je vous retrouve plus tard.
Il me salue d'un geste de la main et disparaît dans l'embrasure de la porte. Une étrange jeune femme lui succède quelques minutes plus tard. Je m'assieds sur le rebord du lit, encore un peu
étourdie, et réalise que la nouvelle venue n'a rien d'humain. Je ne peux m'empêcher de la dévisager. D’immenses yeux dépourvus de pupilles mangent la moitié de son visage d’une finesse
inhabituelle. Leurs éclats dorés tranchent avec son teint aux reflets bleutés, lui conférant un aspect inquiétant, accentué par son absence totale de bouche, tout à fait déroutante...
— Je me nomme Mime et je vous souhaite la bienvenue au sein de notre équipage, résonne sa voix étrange et métallique qui parait venir d'outre-tombe. Je frissonne et comprends en l'observant
mieux qu'un petit badge épinglé sur sa longue robe vaporeuse semble lui permettre de communiquer. Devançant ma question, elle me résume brièvement la fin tragique de sa planète. Elle se présente
comme l'unique survivante de celle-ci et je réalise qu'avec elle s'éteindra à jamais sa race déjà oubliée de tous. Je devine sans peine qui sont les instigateurs de cette tragédie…
Elle me tend des vêtements et je retrouve avec surprise mes armes, sans doute récupérées à bord du Dark Oak par le capitaine, ou l'un de ses hommes. Elle me retire d'un geste adroit la
perfusion.
— Une douche est à votre disposition sur votre droite. Faites-moi appeler lorsque vous serez prête, afin que je vous mène à vos quartiers, m’indique-t-elle avant de s'éclipser en silence. Je
me lève et mon corps entier me parait douloureux. Un bandage enserre ma hanche droite et le haut de ma cuisse. Je devine à la cuisante brûlure qui me déchire le creux de l’aine que c’est là que
l’impact du laser a fait le plus de dégâts. J’entreprends de dérouler lentement la bandelette de tissus et découvre l'estafilade d’une trentaine de centimètres, qui s’étend du haut de ma hanche
jusqu’au pli de mon genou. La cicatrice est propre et sèche, ce qui me laisse à penser que j’ai dû être inconsciente un long moment. Je glisse précautionneusement le bout de mes doigts sur
la blessure, si admirablement recousue que le relief en est infime. Le médecin de cet équipage doit également être un chirurgien hors pair.
Je décide de profiter de la douche et le contact de l'eau chaude me procure un tel plaisir que je reste ainsi immobile plusieurs minutes sous le jet ultra-fin,
m'enivrant des parfums subtils et délicats qui envahissent discrètement l'air humide. Je me blottis ensuite dans une grande serviette moelleuse, avec la furtive impression de revivre.
J'enfile enfin mes nouveaux vêtements : une tunique noire frappée du symbole significatif et si ancien des pirates d'autrefois, ces anges sombres de l'utopie...
J'ajuste mes deux ceinturons métalliques et y enfourne mes armes, chausse mes longues bottes de cuir rescapées et après un rapide coup de brosse, entreprend de passer outre les
recommandations de mon hôte et de partir à la découverte de l'immense vaisseau, qui va devenir par la force des choses mon nouvel univers pour quelque temps. Je ne tarde pas à rencontrer un petit
homme excentrique, qui semble me reconnaître aussitôt.
— Bonjour ! Lance-t-il en me tendant une poigne amicale .
— Je suis heureux de constater que vous vous sentez mieux. Tout le monde ici m'apelle Alfred. Je suis ce qu'on pourrait définir comme le bras droit du capitaine. Venez, il faut que vous
mangiez un morceau, et puis je vais vous présenter l'équipage. Allons, venez.
Sans me laisser le temps de réagir, il attrape ma main et m'entraîne énergiquement à sa suite à travers les vastes couloirs de métal. Nous arrivons dans une sorte de réfectoire bruyant et enfumé,
et les odeurs de nourriture me font réaliser que je meurs de faim. Le petit homme me fait signe de m'asseoir à l'une des tables et je sens de nombreux regards converger dans ma direction.
— Mes amis, je vous présente Ayana, commandant du Dark Oak, qui était comme vous le savez déjà, l'un des plus puissants bâtiments de guerre de la flotte de résistance terrienne. Elle fait
désormais partie de notre équipage et j'espère que vous lui ferez bon accueil, annonce d'une voix claire le petit homme, à l'assistance visiblement médusée. Un très jeune garçon se lève
finalement afin de me tendre la main.
— Mon nom est Ramis. Enchanté de faire votre connaissance. Je pense parler au nom de tous, si je vous annonce que nous sommes très fiers de compter parmi nous une personne de votre valeur,
dit-il
— C'est certain ! S'écrie un grand homme à la barbe imposante. Votre réputation vous a précédée chère amie. Votre témérité et vos exploits guerriers sont connus de tous. Je pense que vous
serez un précieux atout en ce qui concerne la victoire de notre cause. Mais excusez-moi, j'ai omis de me présenter : docteur Villars, pour vous servir, ajoute-t-il, en esquissant un léger
salut de bienvenue. Je serre son immense main, stupéfaite. Ainsi, je ne suis pas une inconnue à leurs yeux. Tout comme le capitaine Herlock, j'ai acquis au fil du temps une triste
notoriété...
Une jolie jeune femme aux cheveux dorés s'approche et me tend également la main, bien que je sente une réticence dans la poigne qui s'ensuit.
— Je me nomme Key. Bienvenue à bord, articule-t-elle froidement, en me jaugeant d’un regard critique avant de s'éloigner, visiblement peu encline à partager le déjeuner en notre compagnie.
— J'espère que nous serons amies, dis-je, malgré tout.Elle se retourne avec un sourire forcé, presque triste.
— Bien sûr, murmure-t-elle, avant de disparaître.
— Il ne faut pas vous inquiéter, Key est toujours un peu mélancolique, mais vous vous y habituerez vite et vous verrez, elle est très gentille, m'affirme Ramis en haussant les épaules. Je souris
et une vieille femme rondelette et rougeaude nous amène des plats fumants. Le repas se déroule dans une parfaite bonne humeur et l’obligeance de chacun me réconforte profondément. Je comprends
que tous ont souffert, tous ont connu les déchirures de cette guerre absurde. Ce vaisseau est devenu leur nouvel univers : ils vivent ensemble comme les membres solidaires d'une grande
famille, et ils m'ont sans hésitation admise au sein de cette hétéroclite fratrie...
Je repense soudain au Capitaine Herlock, en quelque sorte leur père à tous. Il est visiblement respecté et admiré de son équipage en globalité. Il doit être un
personnage remarquable, pour faire ainsi l'unanimité au coeur d'un groupe d'hommes et de femmes aussi disparates. Une phrase me revient à l'esprit : on mesure la valeur d'un chef
au regard de ses subalternes...
À la fin du repas, Alfred pose une main sur mon épaule.
— Venez, je vais vous conduire à la salle de contrôle. Vous allez voir, c'est absolument fantastique ! Et pour cause : c'est moi qui ai conçu ce vaisseau dans ses moindres détails, vous
ne trouverez pas de meilleur guide. Pour tout vous dire, je pense pouvoir affirmer que je possède un certain talent, et un goût très sûr en ce qui concerne la conception de bâtiments de
guerre, jubile le petit homme, avec un sourire triomphant. Je lui rends son sourire. Il est décidément plein de surprises. Sa vivacité et ses yeux gris pétillants de malice me communiquent une
énergie si positive… Je le suis à travers les corridors innombrables, me demandant si je parviendrai un jour à retrouver mon chemin, et comme s'il lisait dans mes pensées, il me répond.
— Ne vous inquiétez pas, c'est toujours impressionnant au début, c’est tout à fait normal, le bâtiment fait plus de 463 mètres de long, et 152 mètres de large, mais on s'y habitue très vite. Dans
quelques jours, vous serez aussi à l‘aise que dans une petite maison de campagne. Je souris, perplexe et amusée par son étrange comparaison, et prends soin de ne pas le laisser me semer dans ce
dédale de corridors et de sas, entrecoupés de vastes salles communes.
Soudain, une lourde porte de métal s'ouvre sur une immense salle baignée dans la lueur de milliers d'étoiles. L'espace infini s'étire derrière les parois aussi
limpides que du cristal qui nous entourent de toute part. Des dizaines d'écrans d'ordinateur scintillent, effectuant de mystérieux et innombrables calculs dans un ronronnement sourd et
rassurant, à peine étouffés par le son omniprésent des énormes moteurs de l'Arcadia. Au centre de la pièce s'élèvent quelques marches, menant à une barre magnifiquement ciselée, identique
à celles que l'on trouvait autrefois à bord des luxueux navires écumant les mers de notre planète. Le capitaine se tient là, surplombant la salle, immobile et silencieux, le regard perdu au
milieu des astres, dans un cheminement intérieur connu de lui seul. Il descend les marches à notre arrivée.
— Comment vous sentez-vous ? Me demande-t-il.
— Ma hanche me fait un peu souffrir, mais rien d’insurmontable.
— Bien. J’espère que vous parviendrez à vous adapter à votre nouvelle vie.
Il n’attend pas de réponse et nous fait signe de le suivre vers un grand écran sombre. Il saisit une fine canne de métal et la pointe vers ce dernier. Aussitôt nous apparaît une carte
étonnamment détaillée du cosmos. Il désigne de sa canne une toute petite planète bleue.
— Nous allons nous poser sur Astoria d'ici environ huit heures. Je dois savoir ce qui s'y passe : je viens de recevoir un appel de détresse de mon contact, mais la communication a été
interrompue, nous explique-t-il
— Oh bon sang, elle a donc été découverte ? Murmure Alfred
— Je ne saurai le dire, répond sèchement le capitaine. Nos radars ont été brouillés. Il s'agit certainement d'un guet-apens, mais je n'ai guère le choix.
— Mais, capitaine ! Proteste Alfred
— Assez, coupe brutalement Herlock, avant de se tourner vers moi. Je voudrais savoir si vous accepteriez de seconder Alfred et de prendre toute décision nécessaire en mon absence. Je suis
abasourdie.
— Pourquoi moi, capitaine ? C’est une énorme responsabilité...
— Et je sais que vous y êtes accoutumée. Avez-vous déjà fait fi de votre passé ?
Cet homme m'a sauvé la vie et je ne me sens pas le droit de lui refuser mon aide. De plus, sa remarque m'a quelque peu piquée à vif.
— J'accepte et j'espère ne pas vous décevoir, dis-je, en m'efforçant de ne pas tenir compte des protestations d'Alfred.
— Je suis persuadé d'avoir fait le bon choix. Je sais de quoi vous êtes capable, ironise-t-il, avant d'ajouter : je vous remercie. Alfred va vous expliquer tout ce que vous avez besoin de
savoir quant au fonctionnement de ce bâtiment. Il vous reste peu de temps.
Le petit homme maugrée quelque chose entre ses dents et me désigne un siège vide faisant face à l'écran d'un ordinateur.
— Il est plus têtu qu'une mule et n'écoute jamais personne, il va bien finir par se faire tuer un de ces jours, grince-t-il à mon intention. Je pose une main sur son épaule et lui souris.
— Je pense qu'il sait ce qu'il fait, dis-je, en me penchant vers lui. Il hésite un instant puis semble se détendre et me sourit.
— Bien : je suis sûr que vous possédez déjà d'excellentes notions de pilotage ?
— Je me débrouille...
— En fait, il ne s'agira pour vous que de découvrir les nombreuses finesses que possède cet appareil, en comparaison d'un modèle classique. Elles ne sont certes pas négligeables, mais une paire
d'heures suffiront, je pense, à vous y accoutumer.
Nous restons finalement de nombreuses heures à travailler ensemble, mais également à apprendre à nous connaître. Le vaisseau, je le découvre peu à peu, constitue une merveille de technologie et d'ingéniosité. Son créateur, aussi excentrique et amusant soit-il, est un petit homme fascinant et d'une prodigieuse richesse intérieure. Je suis émerveillée par ses connaissances, sa vive intelligence, et reconnais en lui un confident inattendu et compréhensif. Sa personnalité originale et attachante m'inspire une confiance rare. Sa gentillesse me surprend, tant elle semble pure et franche. Enfin, il m’escorte devant la porte de ce qui sera dorénavant mes quartiers et je m'écroule sur le lit frais, rompue de fatigue.
Je m'éveille quelques heures plus tard dans la nuit éternelle de l'espace au son de l'étrange voix de Mime, qui me parvient par le biais d'un petit émetteur
incrusté dans le col de ma tunique.
— Commandant Ayana, nous sommes arrivés à destination. Le capitaine vous demande sur le pont.
— Très bien, merci, dis-je en soupirant, encore quelque peu engourdie de sommeil. La douleur de ma jambe se réveille et me contraint à avaler deux petits cachets que m'a confiés le docteur
Villars.
Je suis surprise en arrivant dans la grande salle par la clarté diffuse de la lumière du jour. J'avais pratiquement oublié à quoi ressemblait le ciel d'une
planète munie d'une atmosphère et en suis presque émue. La voix sévère du capitaine m'enlève brusquement à ma contemplation.
— Je serai de retour dans deux jours au plus tard. Passé ce délai, vous décollez et la vie de l'équipage sera entre vos mains.
Sa voix trahit une telle autorité que je m'abstiens de protester. Son regard reste rivé au mien quelques secondes et son intensité me fait frissonner. Puis il fait volte-face et je le regarde
disparaître dans la poussière traversant les rayons tièdes d'un soleil lointain, sa longue cape noire soulevée par les bourrasques du vent mordant. Alfred me conte l'histoire tragique de
Stelly, une enfant de huit ans, que le capitaine a mis à l'abri sur la planète Astoria depuis maintenant deux paires d'années.
— Elle est la fille de Hans Winkler, ami d'enfance et fidèle compagnon d'armes du capitaine, ainsi qu'un certain Zon Von Klardht. Les trois amis s'étaient organisés pour faire leurs classes
militaires ensemble et c'est également d'un commun accord qu'ils quittèrent leurs postes respectifs lorsque débuta cette interminable guerre, afin de lutter tout d’abord contre les sbires du
gouvernement Stalker, puis contre l‘oppresseur humanoïde. Ils étaient inséparables et terriblement efficaces, jusqu'au jour où Hans fit la connaissance d'une jeune femme. Il l'épousa quelques
mois plus tard et de leur union naquit la petite Stelly. Désireux de préserver sa nouvelle famille, Hans décida de quitter le mouvement de rébellion terrestre et de se faire oublier en
s'installant sous une fausse identité dans un petit village, non loin de Dublin. C'est juste avant son départ que les troupes humanoïdes firent irruption chez Zon, où s'étaient réunis les trois
hommes. Ils furent incarcérés dans les quartiers de haute sécurité terriens. Herlock n'a jamais voulu me dire ce qu‘il est advenu par la suite. Je sais simplement qu'il est parvenu à s'évader
et que son ami, Hans, est malheureusement décédé. Depuis ce jour, il a pris la petite Stelly sous sa protection, considérant son existence comme irrémédiablement liée à celle de cette enfant,
qui représente sans doute souvenirs, amour, et culpabilité morbide...
— Qu'est devenu Zon ? Dis-je
— Je n'en ai aucune idée. Le capitaine reste toujours très secret en ce qui concerne ce pan de son existence...
Ce récit me fait replonger dans mes propres souvenirs : je suis de nouveau sur le Dark Oak. Je vois tes yeux si clairs pour lesquels j'aurai pu traverser l'enfer, ton sourire franc et audacieux soudain figé dans un rictus de douleur. Je frôle ta joue déjà pâlie par l'ombre de la mort... un filet de sang... tout devient rouge, tout se brouille, j'ai si mal... J'ouvre brusquement les yeux afin de chasser toutes ces images à l‘intensité trop intacte. Mon Dieu, tant de massacres, tant de sang versé... Le capitaine va-t-il pouvoir sauver cette petite fille ? Ou ira-t-elle rejoindre les milliers de fantômes qui hantent mon esprit malade ? Tant de questions sans réponses...