Vendredi 15 juin 2007

J’ouvre les yeux et réalise immédiatement où je suis. Je reconnaitrais l'odeur du labo entre mille. J’entends le bruit sourd des machines et devine Villars en train de se raidir, en attente des résultats de mes analyses. Je ne souffre plus du tout, mais je suis glacé de froid.
— « Vous auriez une couverture, doc ? »
— « Nom de Dieu, Ramis, tu es enfin réveillé ! Que je suis content, Fils ! »
Il se jette sur moi et m’écrase de tout son poids, sans doute pour me montrer à quel point il m’aime. Notre relation a toujours été des plus étranges. Même lorsque j’ai quitté l’Arcadia, il m’a suivi. Sur le coup, j’ai trouvé cela si bizarre que j’ai cru à un ordre du capitaine, mais ce n'était pas le cas.
— « Une couverture doc, s’il vous plait, ça caille vraiment là dedans…»
— « Attends, je vais chercher tes vêtements, ce sera plus simple. Gabrielle a retrouvé tes armes. Je t’ai injecté un remontant, tu ne devrais pas avoir de mal à te déplacer pendant au moins vingt-quatre heures. »
— « Qu’est-ce que c’est ?»
— « Un truc à moi, à base de plantes, mais le principe actif, une fois isolé, fonctionne très bien. C’est au point. »
— « encore un de vos remèdes de vieille sorcière.»
— « Tu es en vie grâce à la vieille sorcière, je te signale. »
— « Où est-elle ? »
— « Gabrielle monte la garde depuis le salon.» dit-il en me jetant mes fringues comme de vieux chiffons,
— « J’ai eu le temps de les laver, ça fait douze heures que tu es là. »
— « Où sont mes flingues ? »
— « C’est Gabrielle qui les a avec elle. »
— « Elle sait pourtant qu’elle ne peut pas les utiliser. »
— « Ce que tu peux être macho, des fois. »
— « Rien à voir, doc. Vous avez déjà vu les ravages dont ces joujoux sont capables, avec une telle puissance de feu, une seule pression sur la détente lui arracherait les deux bras. Elle est rapide, mais… »
— « Blablabla, encore une excuse. En tout cas, tu lui dois la vie. Sans elle tu serais dans une boite à voguer dans l’espace à l’heure qu’il est. »
Je me lève d’une traite. Le carrelage est glacé. J’enfile mon pantalon, ma chemise, mes bottes, constate que mon implant fonctionne et me dirige vers le salon. Le doc n'a pas bougé du labo et je l’imagine qui me regarde m’éloigner en secouant la tête avec une réflexion du genre « Il ne dirait même pas merci, ce freluquet. »
Je traverse le long couloir bardé de plantes rares, exotiques, ou préhistoriques. Sur le seuil de la porte, je me retourne vers le doc avant de lui lancer :
— « Merci pour l’implant, doc, vous êtes un chef ! »
— « Ah ben ce n’est pas trop tôt.  Allez, oust ! Hors de ma vue, va la retrouver. »
Je franchis la porte coulissante et me retrouve dans le placard de ma chambre, enfin, disons plutôt la pièce où je dormais de temps en temps quand j’habitais ici. L’entrée du labo est bien dissimulée, car nous savons, le doc et moi, que ces quelques cultures suffiraient à le faire condamner pour l’éternité. J’ouvre le placard. Je constate que la pièce n’a pas bougé depuis ma dernière visite. Je passe dans le salon. Gabrielle me tourne le dos. Elle est debout, scrutant chaque mouvement de l’extérieur depuis les grands écrans de contrôle posés devant elle. Elle est à l’affût, elle traque le défaut, l’image qui se fige, le mec qui viendrait discrètement franchir le portail. Elle m’entend approcher et c’est alors qu’elle lève la main, pour me faire signe de me taire, les yeux toujours rivés aux écrans de surveillance. Elle abaisse trois doigts de cette même main, et me fait par là comprendre qu’ils sont deux à entrer sans autorisation dans la propriété.

 


— « Gabrielle, mes flingues ! » elle ouvre d’un geste précis le tiroir du bureau devant elle, se tourne et me jette la paire de Whatsups que je rattrape en vol. Je passe le ceinturon autour de ma taille et pends les holsters dans la position que je préfère : un devant à droite et l’autre derrière à gauche. Ça fait partie de ma légende.
— « Va t’enfermer avec le doc dans le labo, ces types me pensent handicapé, ce sera facile.» dis-je.
— « S'ils sont arrivés jusqu'ici, nous n'avons pas le choix, il nous faut fuir. » me répond-t-elle en langage des signes.
— « Ceux-là serviront d’exemple pour les autres. J’en ai pour deux minutes. Dis au doc de prendre ses résultats et tout ce qu’il peut. C’est le conseil de L’U.T. qui veut notre peau. Dépêche-toi ! »
Elle n’insiste pas et s'élance vers le labo. Je suis soulagé de les savoir à l’abri et il ne me reste plus qu'a m’installer pour attendre les chasseurs de l'union. Je m’assieds dans le grand canapé en cuir de Villars, profitant une dernière fois de son incomparable confort. Les visiteurs sont à deux pas. Ils possèdent visiblement un décodeur dernier cri et déverrouillent sans aucune difficulté le système pourtant fiable de la porte sécurisée. Ils poussent le battant et semblent fort surpris de me voir.
— « Alors, messieurs. On vient prendre des nouvelles du kid ? »
— « On ne pensait pas te voir debout, mauvaise herbe, tu as la peau dure. » répond le premier.
— « Mais bon, on va te finir quand même, ça nous fatiguera pas beaucoup plus. » ajoute le second.
Ils n’ont pas eu le temps de réagir, j’ai déjà dégainé, tiré, rengainé et les munitions dévastatrices du Whatsup ont fait leur macabre boulot. Le résultat est comme d’habitude peu ragoûtant et la majeure partie de ces types est passée à travers le mur. Je m’élance vers la chambre, ouvre le placard et frappe le code : deux coups, un coup, trois coups. Gabrielle et Villars déverrouillent le système de sécurité.
— « Pas le temps de causer, doc, prenez tout ce que vous...»
— « Mes plantes, Ramis, je ne peux pas laisser mes plantes, après tout le mal qu’on s’est donné… »
Il est au bord des larmes et malgré l’urgence que cette situation de crise nous impose, je ne peux pas me résoudre à lui faire ça.
— « On va revenir les chercher, doc »
— « Mais comment ? On ne peut pas emprunter les portails de l’union. Il nous faudrait autre chose qu’un Skylab pour emporter toute cette jungle ! Et puis tu nous imagines nous balader dans la rue avec ces plants prohibés ? »
— « Il y a une solution, doc. »
Je me tourne vers Gabrielle, qui a déjà tout compris. Ses yeux clairs s’illuminent et un délicieux sourire se dessine sur ses lèvres.
— « Quoi ? »demande le doc.
— « QUOI ? On va se faire croquer au premier coin de rue ! T’as un téléporteur de poches ? Hein, qu'est-ce que tu vas bien pouvoir faire ? »
— « Le Spartacus, doc. Vous êtes le seul à savoir où il se trouve. » Gabrielle sourit.

Vendredi 1 juin 2007

Quelle heure est-il ?
Je m’en moque, en fait. Je dois absolument sortir d’ici. Je fouille les poches de ma victime et finis par découvrir les clefs. Il faudrait que je trouve des vêtements si je veux rester discret, mais tout dans cette pièce est maculé de sang. Tant pis, je vais être contraint d'éliminer quiconque se mettra en travers de ma route.
Une fois sorti d'ici, je retrouverai Villars et Gabrielle. Ensuite, j’irai saluer les membres du conseil commercial afin de tirer tout cela au clair.
J’ai mal à la tête et tout mon corps est parcouru d'un fourmillement désagréable. Certainement une chute d’adrénaline. L’odeur de viande qui se dégage de la carcasse de celui qui, quelques minutes auparavant, était encore un homme, me retourne l'estomac et je vomis le cocktail de Gabrielle. L’alcool, en remontant, me brûle la gorge. Je déteste ça. J’essuie la commissure de mes lèvres d’un revers de la main et emboite de nouveau le bras de métal sur l'horrible moignon dont la vue m'insupporte, mais il ne fonctionne toujours pas.
Je pense que le fait de m’en être servi comme d’une batte de baseball ne l’a pas arrangé.
Je dois absolument retrouver le docteur Villars. A-t-il été capturé, lui aussi ? Il est vrai qu’aux dernières nouvelles, il m’attendait devant le Tequila Sunlight. Il faut que je recolle les morceaux.
Je tressaille, réalisant soudain que je suis en train de me balancer d’avant en arrière, recroquevillé dans un coin de la cellule. Je claque des dents.



À quelques mètres de moi, un rectangle de papier, sur le sol… Le dossier. Mon dossier. Qu’y a-t-il là-dedans que j'ignore ? Je ne peux m'empêcher d'y jeter un œil et parcours les lignes sans bien savoir ce que je cherche. Mon regard s'arrête pourtant sur une phrase qui clôt la dernière page : « Résiste à l’implant. Doit subir intervention. Perte de temps inutile. »
Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Quel implant ? Qu'est-ce que ces fumiers de l'union terrestre manigancent ?
J’arrache la page et la fourre dans mon pantalon. Tant pis pour les taches. J'ai les mains couvertes d’un sang sale et sec. Il faut que je me rince…

Je rampe sur le carrelage blanc et ramasse le badge du cadavre avant d'aller poser mon oreille contre la porte. Ma respiration s'est enfin apaisée, je me sens un peu mieux, bien que la douleur de mon torse qui laisse de longues trainées rougeâtres sur le sol m'extirpe quelques gémissements étouffés. Le couloir est plongé dans un silence rassurant. Je tourne la clef dans la serrure qui cède sans problème, tandis que le lecteur digital chantonne toujours « If you‘re looking for trouble, you‘re in the right place. »
Sacré Elvis… J’aurais découvert quelque chose au moins, aujourd’hui.

Je glisse la tête à l’extérieur. Un couloir d'une vingtaine de mètres s'étend devant moi et une demi-douzaine de cellules s'étalent sur les murs gris et sales. Sur ma droite, un peu plus loin… le symbole des toilettes. Je me déplace à pas de loup et réalise que je suis mort de froid. Il faut absolument que je trouve de quoi me couvrir...
Je franchis la porte des toilettes en prenant soin de ne faire aucun bruit. J’entends la grosse brute qui réveille les pensionnaires à coup de seau d’eau en train de parler tout seul, assis sur une cuvette. Je m’approche discrètement. Je peux deviner chacun de ses gestes et réunis toutes les forces qui me restent pour balancer un grand coup d’épaule dans la porte au moment où il va sortir. Il est déséquilibré et sa tête heurte la cuvette des toilettes. Je lui colle un bon coup de pied, histoire d’être sûr qu’il ne viendra pas me taquiner. J’ai toujours les mains attachées, maintenant que le bras est revenu à sa place, ce qui me rend un peu maladroit, néanmoins efficace. J'attrape la serviette qui traîne à côté du lavabo en porcelaine et entreprends de nettoyer ma plaie. Elle n’est pas belle à voir. Ce toubib sorti d'un mauvais film de série Z a réussi à me décoller la peau du muscle. J’utilise le linge comme compresse et décide de débarrasser le gros homme inconscient de sa chemise, mais suis saisi d'un violent malaise. Je dois sortir d’ici avant m’effondrer. Je titube jusqu'au couloir et repère un escalier sur ma droite. Mes jambes ne me portent presque plus, car l’adrénaline qui dopait mon organisme s'est évanouie. Tout s'accélère, les murs vacillent, ma respiration se fait pénible et saccadée.Je ne suis qu’à quelques mètres des marches et j'aperçois un plan d’évacuation du bâtiment… J'avale une grande bouffée d’air, avant de m'élancer.
J’ai un mal fou à déchiffrer la carte, comme si j'avais plongé les yeux ouverts dans une piscine bourrée de chlore. Il faut que je garde un semblant de lucidité. Si on me met la main dessus, on ne me fera pas de cadeau...
Je suis au sous-sol, la sortie est juste au-dessus de moi, à quelques marches. Je tire la porte qui est verrouillée… Ma main glisse et je tombe à la renverse. Je me tourne sur le ventre, me redresse péniblement en fouillant dans ma poche pour en sortir le trousseau de clefs volé. Je tâtonne un instant et suis soulagé d'entendre enfin le cliquetis libérateur. J’appuie mon épaule contre le mur pour ne pas m'affaler tandis que des cris résonnent dans mon dos. Je n'ai guère envie de m'attarder. Je m’engouffre dans la cage d'escalier qui me fait face et m'écroule à genoux. Il me semble percevoir le claquement  des pas venant du niveau supérieur, mais je ne suis plus certain de rien. Je lève péniblement l’enclume qui me sert de tête et j’aperçois... l’ange.
J'ai perdu trop de sang, j’ai des hallucinations. Gabrielle est là, en haut des marches, elle s'élance vers moi et je remarque qu’elle porte une tenue thermo spatiale.
L’ange Gabrielle, l’ange de la mort qui ne dit mot et jamais ne consent me protège tandis que je sombre


— « Capitaine, je dois vous accompagner, je ne peux pas rester ici à vous attendre ! Alfred peut nous couvrir et… »
— « Tu n’es pas en mesure de décider, Ramis. » répond froidement Herlock en se détournant.
— « De plus, tes dernières folies ont contribué à me dissuader de te laisser sortir de l’Arcadia pour l’instant. »
— « Je pensais bien faire, capitaine. Bon sang, tout le monde a droit à l’erreur... »
Je suis ses traces dans le long couloir central de l’Arcadia alors qu’il se dirige vers l’entrepôt. Je suis convaincu que cette mission est un suicide et je sais que je serais utile.
— « Syrus m’accompagnera. Cela évitera que nous perdions toute une cargaison d’eau potable simplement parce que tu es incapable de te contrôler. » ajoute le capitaine d'un ton cinglant afin sans doute de me dissuader de le suivre.
— « Depuis qu’il est arrivé à bord avec ses hommes, vous ne jurez plus que par lui. Ça ne vous ressemble pas, Capitaine. Qui est-il pour mériter ainsi une confiance aussi aveugle ? »
Il s’arrête net et fait volte-face, empoignant mon épaule d'une main ferme.
— « je n'ai pas le temps de me soucier de tes rancoeurs. Mes hommes sont en train de se faire massacrer et tes enfantillages permanents nuisent à l'efficacité des troupes. »
— « Vous êtes injuste, capitaine, je ne veux que vous aider ! »
Une violente explosion fait vibrer la coque tandis que la voix de Key retentit dans son émetteur.
— « Ramis. Si tu ne peux supporter davantage de naviguer sous mon commandement ou celui de mon lieutenant, sache que tu peux quitter ce bâtiment quand tu le désires. »
Son œil est noirci du sentiment de dégoût que mon comportement lui inspire. Mais je garde au fond de moi trop de choses et depuis trop longtemps, il me faut en finir avec tout ça. Une violente rage m'envahit soudain sans que j'en saisisse vraiment la raison, et une dévorante envie de me venger de je ne sais quoi, l'irrépressible désir de lui faire mal...
— « Tout comme le commandant, n'est-ce pas, capitaine ? C’est bien ce que vous lui avez dit avant qu’elle ne disparaisse dans une navette de patrouille ? »
— « Je ne vois pas le rapport et cela ne te concerne en rien. Le commandant Ayana a choisi sa destinée. »
— « Avez-vous seulement songé une seule seconde qu’elle avait sa place parmi nous et qu’elle aurait peut-être choisi de rester si vous eussiez daigné dans la plus pure des noblesses descendre de votre piedestal pour la retenir ? »



Un coup vient m’éclater la pommette et je tombe à genoux. Je n’aurais jamais cru le capitaine capable de frapper un homme qu’il a vu grandir, un enfant combattant pour la liberté, mais aussi pour lui plaire, un enfant qui a tout tenté pour ne jamais le décevoir, jusqu’à aujourd’hui. Là où j’attendais des mots, je n’ai trouvé que la violence de ceux qui n’ont plus rien à dire. Je me redresse, sonné par le choc. Je saigne, mais ce n’est pas grave. Autant enfoncer le clou, je dois le faire pour lui, pour moi, pour le commandant :
— « De toutes les façons, Herlock, vous n'êtes plus bon qu’à philosopher dans la salle des ordinateurs, ou à piller des vaisseaux humanoïdes entre deux tomes de Shakespeare depuis son départ.»
— « Que crois-tu donc connaitre de moi, Ramis ? Tu n'es qu'un gamin arrogant... et je t'interdis de me parler sur ce ton. »
— « Je ne connais certes que ce que vous laissez entrevoir, c'est à dire pas grand chose.... Que comptez-vous faire de moi ? Me mettre aux fers parce que je ne suis pas assez docile
à votre goût ? Me tourner le dos et partir sans un mot comme vous l’avez fait avec elle ? »
— « Non, Ramis. TU pars. » répond-il d'un ton glacial en se redressant dans une posture altière et menaçante comme il en a seul le secret.
— « Prends ce que tu veux et va-t’en, Ramis. J'ai décidé de ne plus supporter ton insolence sans borne. Tu es banni de ce bâtiment. »
— « C’est injuste, capitaine. Mais cela ne m’étonne pas. Plus rien ne m’étonne venant de vous. »
Je me détourne et me dirige vers mes quartiers, de l’autre côté du vaisseau. Je l'imagine me contemplant en train de commettre ma dernière bêtise. J’arrive à la porte qui refuse de s’ouvrir.
— « Tu ne peux pas m’empêcher de partir, Alfred. Tu dois obéir au capitaine. Pour moi, c’est du passé. Je sais que tu peux comprendre. »
La porte s’ouvre à l’annonce de ces quelques mots. Je prends une malle de transport parée du sceau de l’Arcadia et y enferme quelques affaires qui me permettront de passer inaperçu. Je ne pourrais pas me balader avec une tenue thermo spatiale dans les galaxies habitées. L’écran situé à côté de ma couchette s’illumine pour attirer mon attention. Un petit message y est noté
— « Tu devrais passer voir Villars avant de partir, Ramis. Ton visage est un peu abîmé. Si tu ne veux pas te faire remarquer, tu devrais gommer ce détail… »
Alfred ne peut parler que dans la salle des ordinateurs. En d'autres lieux, il est obligé de faire ainsi, laisser des pense-bêtes sur les murs de son vaisseau.
— « Tu as raison, Alfred. Merci. Je vais le voir de suite. »
Je sors de la cabine et me dirige vers l’infirmerie.
— « Ramis, qu’est-ce qui t’est arrivé ? Tu t’es battu ou quoi ? » demande Stelly.
— « Oui, c’est ça, Stelly. J’ai pris un vilain coup. »
— « Laisse-le donc, tu ne vois pas qu’il est pressé ? » fait une voix depuis le réfectoire
— « Oh, ça va, j’arrive. Bon, ben, à plus, alors… » m’adresse-t-elle alors avec un clin d’œil.
Je ne réponds pas. De toute façon, elle s’en fout. Elle se fout de savoir ce qui m’arrive. Elle se moque de tout sauf d’elle-même. Ce n’est plus la fillette que j’ai connue, autrefois. Tout fout le camp. Moi aussi d’ailleurs. Je me retrouve nez à nez avec la porte du doc qui s’ouvre aussitôt.
— « Entre et pose tes fesses là-dessus. Alfred m’a dit que tu allais venir. » m’ordonne Villars,
— « Vous a-t-il dit pourquoi ? »
— « Ça, mon petit, ça nous regarde", réplique-t-il en saisissant du fil et du coton.
— «  Tu veux une anesthésie locale ? »
— « J’ai passé l’âge, doc. »
— « Il est vrai que tu as pris l’habitude d’avoir mal. Tant mieux, car l’équipage a besoin d’anesthésiques, même s'il n'est bon qu'a les boire... »
— « L’homme doit au vin d’être le seul animal à boire sans soif », dis-je en soupirant.
— « Et, mais, c’est de moi ! »
— « Je m’en souviendrai, doc… »
— « Alors, Alfred n’a pas menti. Tu t’en vas. Il m’a tout raconté, d’ailleurs. »
— « Je ne vous demande pas de prendre parti, doc. À Alfred non plus, d’ailleurs. »
— « Mais sans maintenance, tu ne pourras rien faire du bras que nous t’avons fabriqué. Sais-tu que tu réduirais à néant tous nos efforts pour te rendre à nouveau valide si tu partais maintenant ? »
— « Je sais qu’il n’est pas encore tout à fait au point. Mais je prends le risque. Et puis, être manchot, c’est peut-être comme piloter, ça revient vite… tant pis. »
— « Tant pis ?! Tu te moques de moi ? »
— « Je vous dois beaucoup à tous les deux, je sais. Mais je ne peux pas rester. Il m’est impossible de revenir en arrière à grands coups d’excuses . Pire encore, doc, je ne regrette rien de ce que j’ai dit au capitaine. M‘excuser, ce serait mentir. »
Le doc me fait pencher la tête vers la lumière aveuglante du bloc opératoire. Il me pique avec adresse et désinfecte la blessure. Il range son matériel, jette l’aiguille. Il ne prononce plus un mot et s’assied en soupirant comme s’il sortait d’une profonde apnée. Il reste assis à son bureau, contemple ses piles de dossiers. Je peux lire “Décédé” sur le premier dossier, ce qui me laisse présager qu’il en est de même pour les autres en dessous. Mon regard se pose à nouveau sur lui, et je le vois qui m’observe.
— « Je ne veux pas que tu rejoignes cette pile, Ramis. Depuis que le capitaine engage d’autres équipages à bord de l’Arcadia, je ne suis bon qu’à compléter la liste des macchabées » murmure-t-il en soupirant . Il hésite un instant avant de reprendre
— « Alfred, sors-moi les plans du module Z426 sur l’écran du bloc et fais-en une sauvegarde sur clef sécurisée. Je pars avec lui, et tu sais pourquoi »

Je suis abasourdi. Le doc saisit une trousse de secours et se dirige vers l’écran afin d’attraper la clef numérique qui vient d’en sortir. Je suis incapable de dire un mot tant l’émotion est forte. Je ne m’attendais pas à cette réaction de la part du docteur Villars, médecin en chef de l’Arcadia depuis plusieurs décennies.  Il retire sa blouse et la pose sur son fauteuil, ouvre une armoire et sort une trentaine d’ampoules de métabloquants.
— « On pourra toujours les vendre si on a besoin d’argent. Ça vaut une fortune au marché noir. »
Il ne plaisante pas. Il me semble qu’il écrit mille scénarii possibles à notre aventure. L‘écran se met à clignoter.
— « Syrus approche de l‘infirmerie. Vous devriez partir avant qu‘il n‘arrive. » nous indique Alfred.
— « Allons-y, avant que je ne change d’avis » déclare Villars en m’agrippant par le bras de sa poigne musclée tout en ouvrant la porte du bloc.
— « Quelle est donc cette chose qui vaut une fortune ? » nous interrompt le colosse aux boucles rousses du nom de Syrus.
— « Vous tombez bien, mon ami. Écoutez, vous direz à tout le monde que je dois m’absenter quelque temps. » annonce Villars.
— « Vous ne pouvez pas partir pour suivre ce…malade mental. »
Son regard d'un bleu délavé se pose sur moi avec un mépris glacé.
— "Vous ne pouvez pas abandonner l’équipage ainsi, docteur Villars. » ajoute-t-il
— « Il n’est plus rien ni personne ici qui nécessite ma présence, Syrus. Quant à vous, vous ne m’avez jamais rendu visite, j’en conclus que vous vous portez comme un charme » ironise le doc en forçant le passage. Je lui emboîte le pas et Syrus nous prend en chasse.
— « Le capitaine a été fort déçu par votre comportement, Ramis, à tel point qu’il s’en est allé seul. Que va-t-il se passer s’il revient de cette mission blessé et qu’il n’y a personne pour le secourir ? »
— « Je crois, mon cher Syrus, que vous connaissez suffisamment l’anatomie humaine pour pallier à ce genre de problème, du moins, c’est ce que m’a raconté la fouille de votre cabine. »
Je stoppe la marche et toise l'usurpateur en faisant un pas en avant, avant de poursuivre.
— « Le docteur, comme d’autres avant lui, a choisi de quitter ce bâtiment et ce n’est pas vous, capitaine de seconde zone qui allez l’en empêcher. »
Je tourne les talons pour rejoindre le doc qui a pris de l’avance alors que je retenais le lieutenant aux airs de capitaine de drakkar.
— « Je suis convaincu que mon cosmogun l’en empêcherait par contre ! » lance-t-il en dégainant son arme.
— « Tout doux, Ramis, vous allez me remettre vos effets et dire au docteur de revenir…»
— « Mort, il ne vous servirait à rien. »
— « ce n’est pas lui que je vise. Vous ne servez à rien, que je sache, Ramis », réplique-t-il en marchant prudemment vers moi.
— « C’est fini, docteur. Revenez ou je tue votre petit protégé. Il ira rejoindre votre pile de dossiers… »
Comment diable Syrus a-t-il pu entendre notre conversation ? Aurait-il posé des micros dans les pièces ? Non, Alfred nous aurait avertis. C’est impossible. Villars a stoppé net sa course. Il se tourne vers moi.
— « Si j’étais vous, Syrus, j’éviterais de pointer une arme sous le bout du nez de Ramis.»
—« Vous voulez dire que l’implant lui permet enfin de tirer droit ? »
—« Non, pas encore Syrus, mais de tirer vite.»
Et je comprends à ses mots ce que je me dois de faire, je dégaine, tire et rengaine. Et Syrus tombe, terrassé par mon cosmogun. Je lui ai transpercé le crâne. Je suis tétanisé, ce n'est pas ce que je voulais, je ne désirais pas le tuer, juste le neutraliser ! Maudit implant !
Son sang s'étale en une grande flaque noirâtre qui envahit le couloir. L’alerte s'est mise en route. Alfred doit signaler notre position à tout l’équipage, considérant que je suis maintenant un meurtrier. Ça sent le roussi. Si les hommes de Syrus nous tombent dessus, ça va barder. Villars est bouleversé et il contemple le cadavre avec une horreur impuissante qui me fait mal, mais il finit par se reprendre et me pousse gentiment vers mes quartiers. 
— « Allez, hop hop hop, on se presse, Ramis. On se presse ! » fait le gros bonhomme en courant d’un pas lourd, le souffle court.
Nous atteignons ma cabine et je suis soulagé de constater qu'Alfred accepte de nous ouvrir la porte. Je saisis la malle et nous reprenons notre course à travers les couloirs de l’Arcadia. Nous arrivons enfin à l'orée de l’entrepôt des navettes de combats.
J'aperçois alors la longue cape noire du capitaine qui nous barre le chemin. Il n'a donc pas encore rejoint les troupes d'assaut à bord du vaisseau humanoïde...Syrus a menti.
— « Laissez nous passer, capitaine. »supplie le doc, les yeux humides d'émotion.
— « Je voulais juste vous dire, Villars, que je comprends. » murmure Herlock en s'écartant du sas avant de me foudroyer d'un regard empli de haine et d'une insondable tristesse.
— « Quant à toi, tu ne sais pas ce que tu viens de faire… sois maudit, Ramis… sois maudit.»

Vendredi 18 mai 2007

Un seau d’eau glacée vient s’abattre sur mon corps à demi nu.
— « Vite, Ramis, fais un bilan de la situation. » me dis-je .
Je ne sais jamais où je débarque après avoir vu Jack, ni quand, ni comment, ni pourquoi. J’ouvre les yeux tandis que l’eau coule encore de mes cheveux, m'empêchant de voir clairement autour de moi. Les murs de la salle où je me trouve sont couverts de carrelage blanc immaculé et une horloge à la sobriété exemplaire m'observe sur le mur d'en face. Elle indique cinq heures. Cela fait probablement plus de deux heures que je suis en plein délire.

À chaque fois, c’est la même chose. Lorsque je parle avec Jack, les minutes s'étirent en heures interminables. C’est vraiment de plus en plus exaspérant. Je me réveille systématiquement dans des lieux inconnus et dans des situations incongrues.
C’est sans doute le cas, cette fois encore, car le réveil a en effet été fort pénible. Je ne comprends pas comment je suis arrivé là, ni pourquoi… Du moins pas encore.
Je suis rassuré cependant de sentir mon corps qui gèle sur place, soulagé de savoir que j'existe encore. Je suis furieux : la tête de mort a bien failli me faire croire à son petit manège cette fois-ci.
Je suis assis sur une chaise. On a enlevé mes bottes, ma veste, mon chandail. Ne me reste que mon pantalon . Quelq'un sort de la pièce en ricanant. Les pas sont lourds et pesants. Un grand costaud sans doute. Il referme la porte derrière lui et laisse tomber le seau un peu plus loin dans le couloir.
Deux néons blafards sont accrochés au plafond, étalant leur lumière nauséause juste au dessus de ma tête. On m’a menotté les mains derrière le dos. Ah, les crétins… s’ils savaient.
Mais je fais comme si j’y croyais, histoire d’en savoir plus. Je décide de hurler au beau milieu de la salle, dont l’acoustique parait bonne
— « Il y a quelqu'un ? Je suis chasseur de primes pour le gouvernement commercial de l’union terrestre ! Laissez-moi partir ! Ma carte est dans la poche de la veste que vous
avez dû confisquer ! »
Personne ne répond. J’entends des cris derrière mon dos, ce doit être le couloir. Je perçois le crissement des roulettes métalliques sur un sol en ciment. Je dois être dans un hôpital ou quelque chose qui y ressemble. Le plateau s’approche, puis s’arrête à hauteur de la porte. Un bruit de clefs dans une serrure apparemment imposante. Les pas d’une personne et le grincement du plateau qui se rapproche. Le serviteur métallique s’arrête à hauteur de mon épaule et la personne qui l’a poussé jusque-là tire le linge vert stérile du … plateau chirurgical !
Pas de doute, cette fois, je pense qu'on va essayer de me faire parler.
— « J’espère que la vue de ces doux instruments vous rendra coopératif, Monsieur Ramis. » dit une voix féminine, qui aurait pu être fort séduisante si je ne l’avais ouïe dans de telles circonstances. La jeune femme sort de la salle et referme la lourde porte avant de me jeter
— « Le docteur arrive tout de suite, réfléchissez bien. Lorsqu‘il touchera au plateau, il sera trop tard… »
Je ne peux m’empêcher de rétorquer 
— « Dommage que je ne puisse te voir, tu as une bien jolie voix . Lorsque je sortirai d’ici on pourrait aller boire un verre, si tu veux. Je fais la peau à ton docteur, je trouve mes fringues et on se retrouve à la sortie. J’en ai pour dix minutes. »
Qu’est-ce que je peux être idiot parfois . Villars a bien raison.
Avec mon implant défectueux, je suis dans un sacré pétrin. Il me faudra sans doute plus de dix minutes...
Enfin, voyons ce que le docteur va me demander… Franchement, appeler un tortionnaire « le docteur », je trouve ça vraiment tarte…

Des pas dans le couloir. Des semelles de crêpe, des mocassins de mauvaise qualité sans doute. Mais qu’avons-nous dans le plateau, au fait ? Je me penche autant que les entraves me le permettent. Des scalpels de toutes les tailles, une scie sternale, des fers crochetés, des pinces à clamper. Oh… tout ce matos rien que pour moi, ça me fait délirer…
— « J’espère que vous êtes en forme, Ramis », me dit une voix un peu rauque qui se veut peu rassurante et volontairement virilisée pour l’occasion, alors que la lourde porte se referme de nouveau. La partie commence.
— « Je me porte à merveille, comme vous pouvez le constater.  Alors, par quoi commence-t- on, docteur ? »
Il apparaît devant moi et saisit un dossier posé sur un meuble métallique à ma gauche sur lequel il griffonne quelques mots, puis jette un coup d’œil sur les instruments préparés à mon intention par son assistante à la délicieuse voix. Il dresse un rapide inventaire, attrape le stéthoscope et m’ausculte.
— « Bien, vous m’avez l’air en état de subir l’intervention… Mais d‘abord, mettons un peu de musique, voulez-vous ? »
— « Je suppose que mon avis vous indiffère »
— « Tout à fait, jeune homme, vous avez parfaitement raison… »
Il se dirige vers le meuble métallique, ouvre une porte et sort un lecteur de micro disques musicaux qu'il met aussitôt en marche. Après une brève hésitation, l'appareil se met à cracher un vieil air de rock’n’roll qui inonde l’atmosphère paisible de la salle.




Le docteur se tourne vers moi, commence à remuer les genoux avec un sourire  hideux.
— « Ça, c’est Elvis… Un vestige de cette époque où l’homme savait faire de la musique, vous connaissez ? »
— « Qu’importe ? Vous dansez à contre temps. Finissons-en vite avant que vous ne me donniez l’envie de vomir ».
Le docteur baisse le volume de l’appareil, qui laisse un fond sonore particulièrement désagréable à mon goût.
— « Je vous donne raison », scande-t-il du haut de sa haute stature squelettique et dégingandée

— « mais reprenons depuis le début, et faisons connaissance »
— « faites donc ça, pantin »
— « je ne répondrais pas tout de suite à vos provocations, nous avons tout le temps pour ça… »
Il se saisit à nouveau du dossier et entreprend sa lecture. Il parcourt les pages à une vitesse impressionnante. Je me demande quelle synthèse il va retirer de toute cette paperasse.
Il jette soudain le tas de papier à terre, et commence à tourner autour de ma chaise, d’un pas lent et bruyant, encore à contre temps avec Elvis… Il va finir par me rendre malade.
Il s’arrête enfin devant moi.
— « À ce jour, les services médicaux de l’union terrestre vous donnent, selon votre photographie cellulaire, l’âge de vingt-trois ans. On a trouvé dans votre sang de nombreuses traces d’antioxydants utilisés par les explorateurs galactiques, substance illégale si vous n'êtes pas en possession d'un permis spécial. Ceci ne nous permet donc pas de savoir à ce jour quel est votre âge véritable.
Pour ce seul délit vous avez écoppé de 124 années d‘emprisonnement.
239 cadavres de membres de l’U.E portent votre signature, ce qui vous a valu une peine cumulable de 794 années d’emprisonnement.
Vous avez été également condamné pour les faits suivants : vol à main armée, séquestration, extorsion de fonds, chantage, vol en réunion, détention d’armes illégales ou contrôlées, conduite sans permis, pilotage sans permis, refus d’obtempérer, refus de délation, vol d’un appareil expérimental de l’union terrestre ( pesant des millions ).
Vous voilà donc acquéreur de 1354 années de cachot que vous ne purgerez qu’en partie, étant donné que l’on meurt tous un jour. »
Ce pitre commence à me saouler. Il doit avoir envie de me demander si je suis fier de tout cela… Je ne regrette rien, d’ailleurs il ne tardera pas à s’en apercevoir.
— « Bien, très chouette exposé que je me ferai un plaisir de vous aider à compléter. Mais pour l'heure
je vous demande de bien vouloir me libérer. » dis-je.
Il pose son pied sur la chaise, entre mes deux jambes et se penche vers moi. Je peux constater à cette distance qu’il porte des lentilles anti UV, preuve que nous sommes encore sur Amoiria.
— « Où diable avez-vous appris à faire tout cela, monsieur Ramis ? Qui vous a appris à piloter un bâtiment de guerre ? »
— « Je regardais des dessins animés japonais étant enfant… c’est là que j’ai tout appris. »
— « Vous vous croyez couvert par les membres de l’union, n’est-ce pas, Ramis ? »
— « Je pense qu’il est mauvais de se frotter à l’un de leurs agents, monsieur… »
— « Kavinsky… Docteur Kavinsky » me lance-t-il fièrement .
— « J’ai entendu parler de vous… Vous travaillez pour… »
— « Pour l’union terrestre. Et oui, nous sommes du même bord. C’est le consortium qui m’a demandé de vous interroger… » ricane-t-il, sans se douter un instant que ces menottes ne me retiendront plus très longtemps dans ce cachot blanchâtre .
Il pose alors un pied sur mon torse et m’assène un coup qui me fait tomber à la renverse. Ma tête heurte violemment le carrelage glacé et mille chandelles défilent devant mes yeux. Avant que je ne reprenne complètement mes esprits, le toubib relève la chaise. J’ai la tête qui tourne et la laisse tomber en avant.
— « Il ne faut pas faire de mal à sa puce. C’est interdit. Si tu t’étais confié à ton avatar, tu n’en serais pas là… »
Je ne comprends rien à ce qu’il raconte.
— «Tu sais, je te tutoie parce qu’on est en train de devenir intimes toi et moi, il n’est aucune partie de ton corps que je ne puisse explorer avec ces quelques instruments. Crois-le ou non, je suis très adroit et j’obtiens toujours ce que je veux. » crache-t-il avec nonchalance .
— « Que voulez-vous ? »
— « Mais tout… Mon jeune ami. Vide ton sac.»
— «Je n'ai absolument rien à vous dire.»
— « J’ai hâte de tester ma nouvelle lame de douze, tu ne m’en veux pas, j’espère… »
— « Attendez ! Un aussi joli corps que le mien ne peut être plus abîmé qu’il ne l’est déjà… Je vais vous dire ce que je sais à l’oreille. Mais avant il faut que vous sachiez que si je vous donne des informations, je devrai vous tuer. »
Ce n’est pas une bonne idée de menacer un type armé d’un scalpel. Le docteur plonge sa lame dans mon pectoral droit, redresse la lame et la tire vers lui jusqu’à en discerner la forme à travers ma peau. Je hurle. Au moins pendant ce temps-là, Elvis ne me casse pas les oreilles. Mais bon dieu, ça fait mal !
— « Ravelyn, petit enfoiré. Que sais-tu au sujet de Ravelyn ? »
Je crache par terre et plonge mon regard dans le sien.
— « C’est lui qui a fait voler les plans des téléporteurs de l’union. », dis-je en suffoquant alors que le doc fait tourner le bout de ferraille acérée dans ma poitrine.
— « Il veut les troquer contre quelque chose, je ne sais pas encore quoi. Tout ce que je sais, c’est que les Humanoïdes ont contacté Ravelyn pour l’échange il y a quelques jours. »
Le docteur semble abasourdi par cette nouvelle. Il retire la lame et la jette sur le plateau. Je saigne abondamment. Il va falloir que je fasse vite. Il commence à faire les cent pas devant moi et réfléchit à voix haute
— « Ravelyn est membre permanent du conseil d’administration de l’union terrestre. Qu’y a-t-il de si important qu’il puisse désirer en échange de la seule avancée technologique que ne possèdent pas les humanoïdes et qui nous protège encore
? »
— « La conversation que j’ai pu capter parlait d’un langage crypté que les humanoïdes sont incapables de déchiffrer pour l’instant. Ils ont parlé d’une boite ou quelque chose dans le genre. Une boite noire… »
Je sens que je vais mal…
— «Je perds beaucoup de sang, Kavinsky, je vais pas tarder à tourner de l’œil… »
Un étrange sourire déforme alors les traits creusé du docteur qui se penche tout près de mon visage
— « Dis-moi encore une chose. Où as tu traîné tes guêtres pendant toutes ces années, avant de venir semer le chaos chez nous ? Ensuite, je te laisse tranquille… »
 — « Allez vous faire voir ! Relâchez-moi immédiatement si vous voulez voir le soleil se lever ce matin. ».
Le toubib éclate d'un rire gras. Etonnant qu’il ne s’envole pas en crachouillant autant de décibels, vu sa maigreur. Il saisit alors une lame de calibre deux d’une main et de l’autre attrappe mon visage par le menton, chose que je déteste par-dessus tout. Il pose la pointe sous mon œil. Je sens que je ne vais pouvoir me contenir plus longtemps.
À mon avis, cette marionnette ne sait rien des véritables motivations du conseil. Il faut que je m’en débarrasse au plus vite. Et puis, c’est vrai, j’ai un rendez-vous galant avec sa charmante assistante. Sa lame parcourt alors mes traits, lentement.
— « Sais-tu que l’on m’a donné l’ordre de réussir là où tous les autres ont échoué, coûte que
coûte ? Dis-moi d’où tu viens… »
— « Tu as
raison, on va devenir intimes, Kavinsky, car tu vas comprendre de quoi est capable un ancien combattant de... l'Arcadia ! »
Du pouce de la main droite, j’actionne le mécanisme d’éjection de mon implant, qui tombe en l’espace d’un « pshit » rassurant. L’acide ne l’a pas grillé, sauvé…
Je balance un coup de tête dans le nez du docteur. À première vue, il peut dire adieu à son arête nasale. Elle doit traîner un peu plus loin. Je me relève, tenant dans ma main l’implant, suspendu par les menottes comme une montre à gousset.
— « La bannière de l'Arcadia, ça te rappelle quelque chose ?! »
Je hurle comme une bête, je perds tout contrôle et me jette sur lui en poussant des cris enragés.
Il est sonné, mais ne peut plus empêcher la violence d’affluer. Je suis déjà à genoux sur la poitrine de mon tortionnaire et lui brise le visage à grands coups de bras en ferraille. Les pommettes volent en éclat, puis les arcades. Je déchausse les dents par lot de trois. Il ne peut rien faire, même pas crier. Il est inconscient , voire déjà mort. Mais ça ne fait rien, il faut que ma rage exulte ou je risquerais un jour de blesser Gabrielle, ou Villars, ou quelqu'un d’autre. Lui, il le mérite.

 


— « C’est à cause de bâtards dans ton genre que je suis ce que je suis ! »
Je hurle de plus belle, mais lui n’entend plus rien. Sa mâchoire se décroche en éclaboussant les murs propres de son univers malade. Puis je lâche l’implant, attrape sa tête et la cogne violemment sur le sol jusqu’à sentir un tas d’os humide et tiède sous mes doigts.

Vendredi 11 mai 2007

— « Que suis-je en train de faire, Jack ? »
— « Peut-être rends-tu le monde meilleur… »
— « Que fait-on ici ? »
— « Cela fait trois années déjà que tu me poses à chaque fois la même question. » répond le crâne. S’il pouvait sourire, je pense qu’il le ferait.
— « Ma carte ne passe pas dans ce monde, on dirait… Tout cela n’a donc rien de réel ? »
— « Absolument rien. Je ne me donne plus la peine de recréer ton univers, maintenant. L’heure approche.Mais dis moi, qu'as-tu appris sur Ravelyn ? »
Sa question me parait incongrue. Presque mécanique. Je me demande si je dois répondre ou tout garder pour moi. J’essaie de contourner le problème, car depuis peu, il me semble que Jack tente de plus en plus souvent de me tirer les vers du nez.
— « Rien de plus que la dernière fois qu’on s’est rencontrés. Sinon qu'il a mis ma tête à prix. Piotr me l’a dit ce soir avant de claquer. »
La tête de mort se laisse tomber sur le côté et se met à rouler autour de moi, puis s’arrête derrière mon dos, avant de revenir à l’attaque.
— « Tu te souviens de notre première rencontre ? » demande-t-il tandis que j'observe les deux trous béants de ses orbites derrière lesquels tremblote la flamme jaune de la bougie, lui conférant presque une illusion de vie ...
— « Tu venais de te faire arrêter par les forces armées de l’union terrestre… » renchérit-il .
— « Après l’attaque d’un convoi de fonds, je me souviens. Tu m’as dit que tu… »
— « Étais ton seul ami. Je sais que tu te souviens. Mais aujourd’hui, les choses ont changé.A chaque fois,  je t’écoute raconter tes petits problèmes et cela me fatigue. Rien ne sort. Rien de rien. Tu ne m'as jamais parlé de toutes ces années durant lesquelles tu as disparu sans donner le moindre signe de vie. Où étais-tu ? Avec qui ? Comment t’es-tu retrouvé sur une des planètes de l’union terrestre ? »
Le ton qu’emploie Jack ne me plait pas le moins du monde. Il ressemble à celui de ces soldats qui m’ont cuisiné il y a trois ans lorsque les Forces de L’U.T. m’ont coincé dans le système Uriath, placé sous sa juridiction. J’avais pourtant tout prévu. J'ai tout de même descendu la moitié de leurs troupes avant de me faire tirer dans le dos. Villars a été contraint de fuir à bord du Spartacus avant de le dissimuler quelque part, je ne sais où.  Je pense qu’il n’aurait pas pu endurer le « traitement » réservé aux voleurs.
Je remercie d'ailleurs le capitaine de m’avoir appris à rester digne dans ces circonstances. Son enseignement m’a été salutaire à bien des reprises, malgré tout.
— « Ne crois jamais ce que tu vois ou entends, mais ce que tu ressens. Ton instinct est l’arme la plus puissante que tu possèdes face à n'importe quel ennemi. Ainsi, tu sentiras arriver le danger et tu n’auras plus qu’à l’attendre… »
Mais toi, Herlock, tu as trop attendu cette fois-ci à mon gout. Tu aurais mieux fait de préserver l'unité de tes troupes et ramener le commandant au lieu de recruter ces hordes de pirates, avides d’or et de sang.
— « À quoi penses-tu ? » demande Jack.
— « Je pense qu’il est temps, comme tu l’as si bien dit. L’heure est proche. »
Le crâne tombe et roule devant moi avant de se redresser à nouveau avec une attitude qui pourrait s'apparenter à de la surprise.
— « L’heure de quoi ? »
Je me relève et fixe la tête de mort droit dans les orbites, puis je m’étire.
— « L’heure de me débarrasser de toi, Jack ! »
Je hurle de toutes mes forces en décochant un coup de pied magistral dans la mâchoire de cette immonde relique qui vole en éclat.
— « Goooooal ! »
Les chandelles qui ornaient la pièce s’éteignent les unes après les autres avec une rapidité effrayante. Je suis dans de beaux draps. Est-ce que je vais pouvoir rentrer chez moi, maintenant ? Jack n’existe plus et me voilà paumé dans un univers qui me dépasse. J'ai une fois de plus manqué de discernement. Décidément, je n'apprendrai jamais...
Une sourde panique me gagne alors et je cours vers la porte du Tequila Sunlight, ou du moins de sa copie. Je pousse en hâte le battant sur... le vide. La rue a disparu. Il n’y a plus rien que l'obscurité et le néant. J'avance prudemment un pied dehors et il me semble marcher sur du coton. La porte derrière moi se referme, et lorsqu’elle claque, laissant son souvenir dans un bruit assourdissant, elle m'abandonne à la pénombre, immense, froide, déserte, vide...
Je m'aperçois alors que je ne ressens plus rien. Je n’ai ni chaud, ni froid. Je ne sais même pas si je porte encore des vêtements. Je tente de parcourir mon corps de ma main, mais ne trouve que le vide. Est-ce parce que j‘ai perdu le sens du toucher ou tout simplement parce que je ne suis plus ? Je fais parti du néant… tant pis. 

Le silence est soudain déchiré par le claquement intempestif des mâchoires de Jack. Il revient. Comment a-t-il pu échapper à mon coup ? Je tente de courir, mais je n'avance pas d'un centimètre. Le bruit se rapproche et se fait de plus en plus entêtant. J'essaie d'en localiser la provenance en vain. Il fait si noir que j'ai l'impression d'être aveugle.
Il me semble que l'immonde crâne tourne autour de moi dans une valse incessante qui pourrait me faire frissonner si je le pouvais encore.



Il stoppe enfin sa course face à moi dans un sinistre claquement qui s'accélère de plus belle et résonne comme une menace.
La chandelle contenue dans la cavité qui autrefois abritait son cerveau s'embrase soudainement. La lumière qu’elle dégage ne me permet pas de savoir si je suis entier ou si je ne suis plus qu'une entité éthérique désincarnée. Je me rappelle l’histoire du Horlà, que j’ai lue dans les quartiers du capitaine. Je suis dans la merde. Jack a-t-il décidé de se venger ?
— « Tu te demandes ce que je vais faire de toi, maintenant que tu as déclenché les hostilités, mon ami ? » demande la tête de mort.
Je tente de répondre, mais aucun son ne sort de ma bouche, si j’en ai encore une.
Les claquements de mâchoire qui me vrillent les tympans s'arrêtent soudain, pour laisser la place à un long gémissement qui pourrait s'apparenter au râle d’un mourant.
La chandelle pâlit et finit par s'éteindre. La voix de Jack semble alors résonner dans ma tête.
— « Le réveil va être pénible, mon ami… »

Vendredi 4 mai 2007

Je suis extirpé de mes pensées nauséabondes par une voix familière.
— « Dans quels mauvais draps t’es-tu encore fourré ? », me demande Villars en s’asseyant alors que le serveur dépose le merveilleux nectar à la couleur rubis sur la table en onyx.
Je lui réponds naturellement, sans sous-entendre un « bonjour » ou un « content de te voir ».
 — « Ma prothèse est foutue. Un indicateur vendu à ma cible l’a aspergée d’acide. Je sors de ce rendez-vous qui lui a été fatal. Victorieux, comme d’habitude, quoi… »
— « Et toujours aussi modeste. Mon petit, regarde-toi. En plus d’être habillé comme un épouvantail, tu pues les circuits grillés. Tu ne sais plus quoi inventer pour me faire honte lorsqu’on nous croise dans la rue. J’ai une réputation à défendre, moi » dit-il en ne plaisantant qu’à moitié . Son discours me gonfle. Je sens que je vais faire l’impertinent.
— « Je ne vous ai jamais demandé de me suivre, doc… »
— « Oh, le sale petit… », il retient une insulte que je devine gentillette. Il soupire et poursuit avec une contenance agacée.
— « Te suivre ou continuer à supporter cette nouvelle génération de mécréants, je me demande ce qui était le mieux. »
— « Je vous remercie, ça me fait chaud au cœur… », dis-je avec ironie.
Je pose mon implant sur la table et sans ajouter un mot, Villars l’ausculte minutieusement. Il tourne le bras de métal dans tous les sens et ne constate aucune rigidité dans la mécanique complexe, mais surtout pas le moindre réflexe de ma part.
— « Ça a l’air sérieux… aucun stimulus ne semble titiller ton cerveau reptilien. C’est mauvais signe. Le capteur d’ondes cérébrales conçu par Alfred a dû souffrir pendant le combat. »
— « Vous êtes venu à pied ? »
— « D’après toi, cervelle de moineau ? » demande-t-il gentiment.
Ma question est idiote, en effet. Les ports de téléportation interdisent la traversée du passage avec un véhicule si l‘on n’est pas titulaire d‘une plaque de soldat de l‘union terrestre comme la mienne. 
— « Mon Skylab n’est pas garé très loin, mais je ne peux plus conduire. Je reviendrai le prendre lorsque vous aurez réglé mon petit problème, doc. »
— « Et à part ça, dans l’ensemble, tout va bien ? Ton travail te plait ? » grince-t-il avec un sourire narquois .
— « Au moins, c’est honnête, comme boulot. »
Il m'interrompt d’un geste de la main et se tourne vers Gabrielle, qui nous observe depuis quelques secondes. Je peux voir à la série de gestes qu’il lui adresse qu’il commande un expresso. Je pouffe en écrasant ma tête au plus profond de mes épaules et Gabrielle fait de même en m’adressant ce regard dont elle seule a le secret. Un mélange de folie, de convoitise et de complicité sans fond. En fait, aucun d’entre nous n’appartiendra jamais à l’autre et c’est sans doute aussi cela qui nous unit. Le respect de notre intégrité sous toutes ses formes et sans tabous. Finalement, je pense que c’est une véritable amie. Villars ne peut s’empêcher de la suivre du regard tandis qu'elle s'affaire derrière le comptoir et me demande alors.
— « Et avec Gabrielle, ça va ? »
Je lui rétorque alors avec un soupçon de mensonge que je suis le seul à croire.
— « On n’est pas ensemble, doc. »
— « C’est vrai, un type aussi modeste que toi ne peut être supporté par personne. »
Il me fait face et plonge son regard dans le mien.
— « Tu n’en as pas marre de faire n’importe quoi ? Tu ne te fatigues jamais de tes petites escroqueries, de tes trafics en tout genre ? Je t’ai vu passer par tant d’étapes que j'ai l'impression d'être ton père, certains jours. » m'assène-t-il .
Je veux avorter ce monologue le plus vite possible
— « Doc, vous savez très bien que je n’avais pas le choix. Vous avez passé l’âge de jouer les héros en voguant dans l’immensité intersidérale du trou de balle de l’univers ! Il nous fallait un toit, il nous fallait des assiettes et de quoi les remplir. Que vouliez-vous que je fasse d’autre ? »
Je me suis emporté. Je m’en aperçois à la mine sévère du videur qui s’approche de notre table.
— « Tout va bien, Monsieur ? La soirée se déroule-t-elle comme monsieur désire ? »
— « Tout va très bien, mon ami. Un égarement passager. Permettez-moi de vous offrir une coupe de champagne afin de me faire pardonner d’avoir semé le trouble dans votre établissement toujours si paisible. »
— « J’accepte avec plaisir, Monsieur. »
Je fais signe à Gabrielle, mais elle a déjà tout lu sur mes lèvres. Elle est décidément très douée. S’en suit un geste au serveur qui apporte sur un plateau la coupe promise au portier qui s’empresse de la saisir avant de claquer des talons, esquissant une courbette pour finalement récupérer sa place. Je me retourne vers Villars qui me dévisage.
— « Tu me déconcertes. Tu sais jouer en société, tu te donnes de grands airs, tu tues en toute légalité… mais qui es tu au fond ? Tu penses avoir raison sur tout, mais n’as réponse à rien. Rappelle-toi l’histoire de l’arbre… », murmure-t-il avec dépit.
Je n’en peux plus. Il est tard, je ne pense qu’à réparer mon bras et courir récupérer mon Skylab avant de prendre une douche et d'enfin aller dormir.
— « Blablabla, doc. Écoutez, on ne s’en est pas mal sorti, tous les deux. C’est plus qu’un échange de bons procédés entre nous, je pense. Je ne vous demande rien. Tout ce que je vous ai donné je l’ai fait parce que je respecte l’homme que vous êtes et tout ce que vous avez fait pour moi jusqu’à maintenant. Si vous n’aviez pas été là… »
Il tranche dans le vif
— « Tu serais manchot, c’est ça ? C’est tout ce que tu retiens de ce que nous avons partagé finalement ? Depuis la mort d’Alfred, tu n’es plus le même, Ramis. »
— « Je suis devenu une légende intemporelle, doc, il va falloir vous y faire. »
— « À ce jour, et pour l'éternité, Alfred est et restera le seul immortel que l’univers connaisse… Tu ne seras jamais comme lui… »
— « Qui se souviendra de cet ordinateur qui porte un nom dans un vaisseau pirate abandonné aux confins de l’univers ? Moi, mon nom survivra à ma mort. Et tous s’en souviendront pour les siècles à venir. Voilà mon but. »
Le doc me regarde avec cette expression désagréable des psys qui font mine de comprendre.



— « Non, Ramis. Tout ce que tu veux, c’est qu’Herlock entende à nouveau ton nom et s'en souvienne jusqu'au restant de ses jours. »
Je suis incapable de répondre quoi que ce soit à cette vérité cinglante. Villars semble s'apercevoir qu'il est allé trop loin et son visage se radoucit.
— « Ramis, tu es fatigué, allons-nous-en. Je vais m’occuper de réparer ton implant. Nous prendrons le téléport. »
— « Attendez, je dois passer un coup de fil avant de partir. Vous avez un comodule avec vous ? »
— « Je ne suis pas friand de ces trucs là, Ramis. Tu es bizarre parfois… tu sais que ce n’est pas ma tasse de thé. » répond-il avec une tentative d’accent ratée .
— « Je file aux toilettes où se trouve une cabine. » dis-je en me levant péniblement de la banquette .
— « Pendant ce temps, réglez les consommations. Je vous rejoins devant la porte dans une minute, le temps d’un briefing. »
Il acquiesce d’un signe de tête. Je passe à côté du comptoir et « dis » à Gabrielle que je dois partir en urgence. Elle dépose un baiser dans le creux de sa main avant de me l’envoyer en soufflant. Je fais mine de le recevoir comme un coup de poing. Je la vois qui rit de bon coeur.
Je rentre dans les toilettes et attrape le combiné sur ma droite, oubliant que je n’ai plus qu’une main valide. Je laisse pendre l'appareil au bout de son fil et saisis ma carte de la poche avant droite de mon pantalon d’épouvantail. N’importe quoi. Ces vieux ringards en costard qui ne connaissent rien à la mode...
Mais bon, Villars, je lui pardonne. Comment en vouloir à cet homme qui a passé sa vie entière à sauver celle des autres et tant de fois la mienne . Il a été au chevet de tant de mes compagnons d'autrefois...Alfred, Key, le commandant... Qu’a-t-elle bien pu devenir ?
— « Enfin bref, ne pense plus à tout cela. Crois-tu que ces gens pensent à toi aujourd’hui ? Tu te méprends, mon jeune ami. » me dis-je tout bas, comme une prière pour chasser ces fantômes de mon passé qui me hantent de temps à autre, au détour d’une ruelle, derrière chaque salopard que je descends, à la sortie de tous les bars, dans le lit de toutes les catins de la galaxie … Et ce cliquetis ignoble, cette mâchoire aiguisée, cette créature qui me rendit infirme à tout jamais, avant de me donner mes lettres de noblesse… enfin. Tous trembleront à l’écoute de mon seul nom.
Je deviens fou… je sursaute et introduis la carte dans la machine. Je saisis le combiné et le cale sur mon épaule pour composer le numéro de mon employeur, à savoir le siège social de la guilde des commerçants les plus puissants de l’univers exploré, ce que l’on appelle communément l’« union terrestre ». Pas de tonalité. Je regarde l’écran à cristaux liquide qui m’indique que ma carte n’est pas valide. Aurais-je oublié de faire la mise à jour ? Comme c’est pénible, ces trucs. Maintenant, on vous donne une carte pour tout. Identification, paiement, assurance, permission de voyager dans le système de l’Union Terrestre, carte d’accès au réseau informatique, aux stocks de nourriture et d'eau, etc. tout quoi.
Seconde tentative. Là encore, raté. Je risque gros à me balader avec une carte défectueuse. Je suis équipé de jouets interdits au public. Il faut une autorisation spéciale pour utiliser une paire de cosmoguns Whatsup 9 cadencés à 12 coups par seconde. Même problème avec le Skylab. Je ne peux le démarrer sans cette fichue carte…
Gabrielle pourra sans doute me dire depuis son terminal ce qui ne va pas avec ce bout de plastique. Je raccroche rageusement le combiné sur l’appareil qui manque de se décrocher du mur. Je me dirige vers la sortie, d'un pas décidé, et suis alors frappé d’une stupeur que j’ai du mal à ressentir tellement elle est violente. Le spectacle me pétrifie. Tout, autour de moi, a changé. Le Tequila Sunlight n’est plus que l'ombre de lui même. Il semble s'être complètement vidé en l’espace de quelques minutes. Tout est parfaitement rangé et calme, comme si le bar n’avait jamais ouvert ses portes cette nuit. Ils ne sont tout simplement plus là. Plus personne, je suis seul.
J’ai un mauvais pressentiment. Je me dirige vers la porte d’entrée. Peut-être Villars m’attend-il dehors ? Qu’est-ce qui a bien pu pousser tous ces gens à quitter les lieux aussi vite ?
La porte est ouverte. La rue est déserte, elle aussi. J'observe un instant les gouttes de pluie qui viennent marteler le sol gris des trottoirs découpé des lumières multicolores que renvoient les enseignes lumineuses surplombant les toits d'en face. Rien d'anormal à l’horizon. Je rentre à nouveau dans le bar et manque de défaillir. La salle est envahie de chandelles dont les flammes vacillantes s’animent de mille reflets scintillants alors que mon regard balaye la pièce.
Le souffle court, je pose ma main valide sur le canon de mon arme. Je lance un « C’est ici, la surprise-party ? ». Je pense que j’ai peur, mais tente de ne surtout rien laisser transparaitre. Il reste une zone d’ombre, dans un coin, d’où s’échappe un bruit sinistre que j'identifie aussitôt. Le bruit que fait Jack lorsqu’il approche. Alors, voilà que tout ça recommence...
Je le vois qui arrive. L’affreuse tête de mort roule à mes pieds avant de s’asseoir sur sa mâchoire inférieure en faisant claquer ses dents. La petite bougie que contient le crâne s’allume dans un crépitement. Je me penche vers mon macabre compagnon qui me salue dès lors de son habituel « Bonjour, Ramis. »
Je souris, m’assieds en tailleur devant la tête et lui réponds « Bonjour, Jack. »

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