Le Kid de l'espace

La coupe de champagne a littéralement explosé entre mes doigts.  Un tireur dissimulé dans la loge de cette discothèque minable n’aurait pu accomplir un tel miracle. Même avec une excellente lunette c’est impossible, il aurait été contraint de faire sauter la généreuse poitrine de la jeune femme blonde assise à ma gauche.
Le volume plus qu’insupportable de la musique qui fait vibrer les murs m’empêche de me concentrer.
Piotr a bien choisi le lieu du rendez-vous. C’est la dernière fois que je fais confiance à un indic.
— « Alors, le kid, tu fais moins le malin… »
— « Que veux-tu que je fasse, Piotr, que je te descende devant tous ces gens ? »
— « Il me semble qu’avec la dose d’acide que vient de boire ton implant, il te sera difficile de dégainer aussi prestement que d’habitude, d’autant que mon tireur est prêt à t’abattre. » me lance-t-il, avec condescendance .
En effet, mon bras commence à s’éparpiller dans une fumée épaisse et nauséabonde. Je comprends que cet immonde salopard l’a fait griller. Comment est-t-il parvenu à échanger le millésime hors de prix par de l'acide ?

Je tente de poser ce qui reste de la coupe sur la table, mais mon cerveau ne commande plus la mécanique complexe et sans faille en d’autres circonstances, de mon bras gauche.  Il faut que je détourne son attention, le temps de trouver une échappatoire.
— « Combien te propose-t-il pour me faire disparaître ? » fais-je
— « Il ne s’agit pas d’argent, c’est d’abord une question d’honneur. »
— « Si tu avais voulu l’emporter à la loyale, il t’aurait fallu me provoquer en duel »
— « Taratata ! Pas sur une planète de l’union terrestre. Ici, je n’ai encore rien fait de condamnable. Cela ne va malheureusement pas durer, car il va falloir qu’on en finisse » grince-t-il en sortant une arme de son blazer scintillant de reflets parme à vomir .
J‘en suis certain maintenant. Il n'y a aucun tireur, Il est persuadé de ma crédulité, mais je sais qu'il bluffe.Il me faut agir très vite.

Il pointe le canon de son arme dans ma direction.
Personne ne se rendra compte de rien, car la musique est trop puissante, et les gens trop saouls.
Quelle soirée, mes aïeux ! Quand je pense que je voulais juste bavarder un peu…
En un éclair, je saisis de ma main valide le pied de la coupe restée piteusement accrochée à l’implant et lui envoie dans l’œil.
Piotr tombe à la renverse, mais un réflexe l’entraîne à tirer un coup de feu. La surprise ou la douleur, je m’en moque un peu. Je me jette sur le côté, renverse la table d’un coup de pied et dégaine mon Whatsup 380.
Mon bras gauche pend tel un animal mort suspendu à mon épaule.
Les cris de Piotr résonnent, malgré le mur sonore du dernier titre à la mode qui encombre les lieux.
Je me relève, l’arme au poing, la haine au fond des yeux. Piotr est à terre, il a lâché son arme et j‘observe ses contorsions pathétiques.
Je rengaine mon cosmogun et l’attrape par le col de son immonde veste disco.
— « Qui ? Combien ? Comment ? Pourquoi ? »
— « Ravelyn ! C’est Ravelyn ! 10 000 crédits ! Il sait que l’union terrestre le cherche ! » gargouille-t-il.
— « Qui lui a dit que je m’occupe de son dossier ? »
— « Je ne sais pas ! »
Il me semble que chaque info que je lui soutire l’enfonce un peu plus dans la tombe. Il est vrai qu’il perd beaucoup de sang.  Nous baignons tous deux dans une mare noirâtre et poisseuse, qui ne cesse de s’agrandir tandis que je le questionne.
Je lève les yeux et réalise que tous les regards convergent dans notre direction. Un attroupement s’est formé et les curieux nous dévisagent.
Voilà que je n’entends plus la musique.
Les règlements de compte, tout le monde y est accoutumé ici. Terminé ce bon vieux temps où les gens partaient en hurlant et courant dans tous les sens, me laissant régler mes affaires tranquillement… 
Il faut en finir avant qu’un videur vienne s’en mêler et trouble le peu de concentration que je conserve encore.
— « Comment tu as su ? » gémit Piotr.
— « Si tu avais eu un tireur, un simple geste de ta main aurait suffit pour me faire tomber ce soir, inutile donc pour toi de sortir ton arme. »
— « Tu as tenté le diable… »
— « Le diable ne me fait pas peur. » dis-je, en relevant mon arme pour la pointer sur son front .
— « Il est temps d’en finir. »
— « Je t’en supplie, tu n’auras aucun argent contre ma tête ! » crache-t-il dans un beuglement désespéré tandis que je déverrouille la sécurité de mon arme .

— « Je vais rendre le monde meilleur. » dis-je dans un souffle, avant de tirer .



Je peux voir sa cervelle s’éparpiller sur le dance-floor de la discothèque minable où il a bu son dernier verre. La foule murmure son aversion générale tout en contemplant le spectacle dans un voyeurisme consensuel, qui caractérise le quotidien des amoirians.  
Un gros homme chauve à la carrure dissuasive s’approche de moi et me demande des comptes. Je sors ma plaque de ma main valide. Il esquisse un sourire et me fait signe de le suivre, ouvrant un chemin au coeur de l’assemblée de bovins, qui nous observent sans avoir l’air de bien comprendre.
Il m’invite à sortir et me souhaite une bonne soirée.
Bonne soirée… rendre le monde meilleur… au nom de qui, de quoi ?
Je déambule dans les rues sombres d’Amoiria, m’identifiant au fantôme d’Hamlet, et les paroles de Villars me reviennent en mémoire :
« un Homme sans buts, c’est un arbre sans racines, quelque soit l’endroit où on le plante, ses branches restent sans feuilles et son nom méconnu… »
Il est fort pour sortir des dictons à la noix. Mais il y a souvent du vrai dans ce qu’il dit, et tant que j’agirais en me basant sur d’éventuels « Peut-être », tant que je voguerai au hasard sans aucune conviction, je ne serai pas moi-même. Je ne serai pas Ramis.
L’ai-je d’ailleurs été un jour ? N’ai-je été que le disciple du capitaine ou puis je imaginer qu'il m'ait considéré un jour comme un ami ? Ai-je vraiment eu ma place au sein de son équipage ? Ai-je vraiment une raison d'être dans cet univers pourri ?Je ne pourrai sans doute jamais répondre à ces questions. 
Quoi qu'il en soit, j’en ai assez de toutes ces batailles qui ne mènent à rien.
Quand je vais sur Terre aujourd’hui, c’est pour poser mes primes sur le compte de mon gros tas de banquier, puant l’embonpoint et l’étroitesse d’esprit.

- « Vous devriez épargner… » me répète-t-il à chaque fois.
Il ne comprend rien. Moi, ce que je veux, c’est tout claquer, aux quatre coins de l’univers, parce qu’on ne vit qu’une fois, et que dans mon boulot la vie est trop courte pour profiter de ses rentes.
Quand on est chasseur de prime, on vit peu, mais bien.
De toute façon, les grands idéaux que je défendais à bord de l’Arcadia sont si loin aujourd'hui. Je n'existe plus maintenant que pour traquer et exécuter mes proies, c’est tout ce que je sais faire. Et quoi qu'il en soit, c’est le seul boulot qui me permet de financer les recherches de Villars. Je lui dois bien ça. Cela me rappelle qu'il va falloir changer mon bras.

 
Il commence à pleuvoir. Je cache l’implant sous ma veste. Je pense que l’acide a dû altérer son étanchéité. Je traverse la rue. Plus personne dehors.  Ils sont tous en train de s'abandonner à leurs loisirs insipides et vains.



Amoiria est la ville de la plus parfaite perdition. Les gens sont tous jeunes et beaux. L'âge et la faiblesse n'ont pas leur place ici. La loi implacable du paraître l'emporte sur tout le reste et les amoirians passent tout leur temps à dépenser du fric en jeux sans intérêt et distractions idiotes. Je ne veux même pas savoir comment ils le gagnent.
Une soudaine envie d’aller boire un verre. Je ne suis pas très loin du « Tequila Sunlight ». Je fouille dans ma poche, mais mon comodule est foutu. Impossible de joindre qui que ce soit. Je croise une cabine, introduis ma carte et compose le numéro de mon plus vieil ami.
— « Alors le kid, il faut te raccommoder cette fois encore ? » demande Villars sans aucune hésitation.
— « Hey, doc ! Vous saviez que c’était… »
— « Il n’y a que le kid pour appeler à une heure pareille. » me coupe-t-il .
— « Vous venez prendre un verre avec moi, doc ? »
— « Pas de problèmes techniques, cette fois-ci ? »
— « Ça peut attendre. Retrouvez-moi au Tequila Sunlight dans dix minutes. Les armes sont interdites là-bas. Je serai… »
— « Au fond du bar, loin des fenêtres, etc., etc. »
Il raccroche sèchement. Je repose le combiné et récupère ma carte. La pluie tombe de plus belle. Avec un peu d’alcool, cette nuit m’aidera-t-elle une fois de plus à laver mes péchés ?

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— « Bonsoir, monsieur. Comment allez-vous ? » me demande le physio à l’entrée du Tequila Sunlight. Je sais qu'il n'attend pas vraiment de réponse, même s'il constate sans doute que j'ai mauvaise mine. Je grimace un sourire ironique en me redressant dans une posture plus digne.
— « Comme vous pouvez le constater, je me porte comme un charme. »
— « Passez une bonne soirée en notre compagnie, Monsieur. »
— « Oui, tout du moins ce qu’il en reste... J'attends une vieille connaissance. Je vous saurais gré de mener jusqu'à ma table l'ami qui doit me rejoindre ce soir. »
Ce que j’aime utiliser tous ces mots qui ne servent à rien, juste pour la plastique, le protocole.  — « Soyez certain qu’il vous trouvera, Monsieur. Inutile de laisser vos armes au vestiaire ce soir. »
— « Je vous remercie »
J’ai donc l’air d'être de mauvaise humeur. Ils me connaissent bien ici. Ils savent que je ne vais pas aller chercher querelle à n’importe quel ivrogne. Je ne me mêle d'ailleurs jamais à cette triste populace. En fait, je crois bien que tous ces gens m'insupportent, avec leurs fringues clinquantes et leurs discussions sans interêt, leurs sourires parfaits qui s'étalent sur leurs visages lisses et sans saveur.
De toute façon, je ne me supporte pas plus, au sens propre comme au figuré. Finalement, je ne mérite pas mieux que ce qui vient de m'arriver.
Je me laisse tomber dans un box aux banquettes de cuir rouge de style "Chesterfield" au bout de la salle, loin des fenêtres, tourné vers la porte, au cas où…
Peut-être Ravelyn est-il déjà au courant pour Piotr ? Il ne va pas me lâcher facilement. Sait-il que je viens d'abattre le minable qu'il m'a envoyé pour faire le sale boulot ? Et les autres membres du haut conseil commercial, savent-ils qu'un des leurs a tenté de me faire abattre ? Qu’adviendra-t-il de moi si j’en dis trop ? Je n'ai qu'une confiance mitigée en ces riches marchands capables d'étriper l'un des leurs à la moindre incartade. Je joue dans la cour des grands aujourd'hui, c'est indéniable. C'est pourquoi je sais que je dois me méfier de chacun d'entre eux. Je suis en sursis, je n'en suis que trop conscient...
Je regarde méticuleusement autour de moi. Trois nanas en train de rire au comptoir, un souteneur connu de mes services à deux tables de la mienne. Il me tourne le dos.
J'observe son visage mal rafistolé de dandy de bas étage dans le miroir qui recouvre le pan du mur face à nous. Il semble fasciné par son verre et les pensées qu’il y noie. Il lève soudain les yeux et accroche mon regard. Il se retourne dans ma direction et m’adresse un signe de tête courtois. Je lui réponds et il retombe aussitôt dans l’observation de son cocktail.
Je ne peux me détacher de son reflet dans ce gigantesque morceau de verre. Une copie du monde, parfaite, en totale adéquation avec notre dimension et dans laquelle je ne me reconnais pas. Dire que j’ai travaillé pour ce type, qui plus est pour de la petite monnaie. On n’est jamais mieux servi que par les autres, selon ce genre de mec. Quel gâchis ! Les travaux de Villars et d’Alfred réduits à servir ce pleutre.

Je me tourne vers le comptoir et aperçois Gabrielle. Elle ne m’a pas quitté des yeux depuis que je suis rentré dans le bar. Ma barmaid attitrée, Gabrielle, et conquête d’un soir. En fait de plusieurs, je ne les ai jamais comptés.
Il est vrai qu’en plus d’être le tireur le plus précis et le plus rapide de la galaxie, j'aime à penser que je suis aussi le plus charmant.
Je la vois articuler en silence quelques mots, de sorte que je puisse lire sur ses lèvres. Je peux deviner un « ça va ? ». Je réponds d’un hochement de tête un petit oui.
— « Tu bois quelque chose ? » demande-t-elle alors. Je hausse les épaules, ce qu’elle va traduire par un « comme d’habitude, babe… ».
Je la vois sourire et elle se met à chercher sa panoplie d’ingrédients qui me font tourner la tête. La soirée se terminerait sans doute chez elle, si Villars ne devait me rejoindre. Son entrain démontre qu’elle ne se doute pas de la fin tragique que je compte donner à l’hypothétique nuit que ma présence lui laisse présager. Je pense qu’elle ne m’en voudra pas. De toute façon, elle ne criera pas au scandale, car Gabrielle est muette. Elle a d’ailleurs intelligemment choisi son job. Derrière un comptoir on a besoin que d’une bonne paire d’oreilles.
Gabrielle est un ange. Un ange brun aux grands yeux verts. J’observe en silence ses gestes gracieux et rapides qui manient habilement le shaker tout en encaissant machinalement l'argent qui traîne sur le comptoir, sans jamais quitter son sourire affable et professionnel.
Elle hoche la tête dans une expression attentive à l'attention du jeune homme qui lui raconte sans doute ses derniers déboires, en continuant à se concentrer sur la savante composition de ma boisson favorite.Elle sait écouter et ne juge jamais.

C’est elle qui m’a appris le langage des signes. Je m’en sers avec Villars lorsque je nous crois épiés dans les lieux publics. Plus personne à part nous d’ailleurs ne connaît ce langage, devenu un atout secret.
Gabrielle est l'une des seules personnes à qui je tiens vraiment aujourd'hui, hormis Villars, bien entendu. Ce n’est pas la perfection de ses formes qui m’attire réellement, ni la pitié que pourrait me faire ressentir son handicap qui m'attendrit, car je n’ai plus aucune pitié pour personne.
J'admire sa force.Elle est parvenue à survivre dans cet univers glacial sans jamais perdre son âme. En fait, ce que j‘apprécie plus que tout chez elle est sans doute sa détermination et son insatiable soif de vivre et d'apprendre, mais aussi son tempérament emporté et franc. J’aime les femmes de caractère.

Mon Graal est prêt.
Gabrielle fait signe au serveur et celui-ci s’exécute.
Je contemple la scène. Elle se tourne vers moi et pointe son buste de l’index pour me dire « c’est la mienne », je lui réponds par une série de gestes que nous seuls pouvons comprendre « j’attends Villars ce soir, nous devons parler »
Elle me fait sa triste mine, en inclinant la tête sur le côté. Ses deux longues couettes retombent en boucles désordonnées sur ses épaules nues, tandis qu'elle me répond en silence « Pas grave, on se voit après ? »



Je renvoie un peut-être. Je me maudis de faire cette fausse promesse.
Je me maudis comme Herlock le fit par deux fois il y a bien longtemps, à bord de l’Arcadia. « Sois maudit, Ramis », chuchota-t-il « sois maudit. »  
Et c’est bien ce que je suis...

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Je suis extirpé de mes pensées nauséabondes par une voix familière.
— « Dans quels mauvais draps t’es-tu encore fourré ? », me demande Villars en s’asseyant alors que le serveur dépose le merveilleux nectar à la couleur rubis sur la table en onyx.
Je lui réponds naturellement, sans sous-entendre un « bonjour » ou un « content de te voir ».
 — « Ma prothèse est foutue. Un indicateur vendu à ma cible l’a aspergée d’acide. Je sors de ce rendez-vous qui lui a été fatal. Victorieux, comme d’habitude, quoi… »
— « Et toujours aussi modeste. Mon petit, regarde-toi. En plus d’être habillé comme un épouvantail, tu pues les circuits grillés. Tu ne sais plus quoi inventer pour me faire honte lorsqu’on nous croise dans la rue. J’ai une réputation à défendre, moi » dit-il en ne plaisantant qu’à moitié . Son discours me gonfle. Je sens que je vais faire l’impertinent.
— « Je ne vous ai jamais demandé de me suivre, doc… »
— « Oh, le sale petit… », il retient une insulte que je devine gentillette. Il soupire et poursuit avec une contenance agacée.
— « Te suivre ou continuer à supporter cette nouvelle génération de mécréants, je me demande ce qui était le mieux. »
— « Je vous remercie, ça me fait chaud au cœur… », dis-je avec ironie.
Je pose mon implant sur la table et sans ajouter un mot, Villars l’ausculte minutieusement. Il tourne le bras de métal dans tous les sens et ne constate aucune rigidité dans la mécanique complexe, mais surtout pas le moindre réflexe de ma part.
— « Ça a l’air sérieux… aucun stimulus ne semble titiller ton cerveau reptilien. C’est mauvais signe. Le capteur d’ondes cérébrales conçu par Alfred a dû souffrir pendant le combat. »
— « Vous êtes venu à pied ? »
— « D’après toi, cervelle de moineau ? » demande-t-il gentiment.
Ma question est idiote, en effet. Les ports de téléportation interdisent la traversée du passage avec un véhicule si l‘on n’est pas titulaire d‘une plaque de soldat de l‘union terrestre comme la mienne. 
— « Mon Skylab n’est pas garé très loin, mais je ne peux plus conduire. Je reviendrai le prendre lorsque vous aurez réglé mon petit problème, doc. »
— « Et à part ça, dans l’ensemble, tout va bien ? Ton travail te plait ? » grince-t-il avec un sourire narquois .
— « Au moins, c’est honnête, comme boulot. »
Il m'interrompt d’un geste de la main et se tourne vers Gabrielle, qui nous observe depuis quelques secondes. Je peux voir à la série de gestes qu’il lui adresse qu’il commande un expresso. Je pouffe en écrasant ma tête au plus profond de mes épaules et Gabrielle fait de même en m’adressant ce regard dont elle seule a le secret. Un mélange de folie, de convoitise et de complicité sans fond. En fait, aucun d’entre nous n’appartiendra jamais à l’autre et c’est sans doute aussi cela qui nous unit. Le respect de notre intégrité sous toutes ses formes et sans tabous. Finalement, je pense que c’est une véritable amie. Villars ne peut s’empêcher de la suivre du regard tandis qu'elle s'affaire derrière le comptoir et me demande alors.
— « Et avec Gabrielle, ça va ? »
Je lui rétorque alors avec un soupçon de mensonge que je suis le seul à croire.
— « On n’est pas ensemble, doc. »
— « C’est vrai, un type aussi modeste que toi ne peut être supporté par personne. »
Il me fait face et plonge son regard dans le mien.
— « Tu n’en as pas marre de faire n’importe quoi ? Tu ne te fatigues jamais de tes petites escroqueries, de tes trafics en tout genre ? Je t’ai vu passer par tant d’étapes que j'ai l'impression d'être ton père, certains jours. » m'assène-t-il .
Je veux avorter ce monologue le plus vite possible
— « Doc, vous savez très bien que je n’avais pas le choix. Vous avez passé l’âge de jouer les héros en voguant dans l’immensité intersidérale du trou de balle de l’univers ! Il nous fallait un toit, il nous fallait des assiettes et de quoi les remplir. Que vouliez-vous que je fasse d’autre ? »
Je me suis emporté. Je m’en aperçois à la mine sévère du videur qui s’approche de notre table.
— « Tout va bien, Monsieur ? La soirée se déroule-t-elle comme monsieur désire ? »
— « Tout va très bien, mon ami. Un égarement passager. Permettez-moi de vous offrir une coupe de champagne afin de me faire pardonner d’avoir semé le trouble dans votre établissement toujours si paisible. »
— « J’accepte avec plaisir, Monsieur. »
Je fais signe à Gabrielle, mais elle a déjà tout lu sur mes lèvres. Elle est décidément très douée. S’en suit un geste au serveur qui apporte sur un plateau la coupe promise au portier qui s’empresse de la saisir avant de claquer des talons, esquissant une courbette pour finalement récupérer sa place. Je me retourne vers Villars qui me dévisage.
— « Tu me déconcertes. Tu sais jouer en société, tu te donnes de grands airs, tu tues en toute légalité… mais qui es tu au fond ? Tu penses avoir raison sur tout, mais n’as réponse à rien. Rappelle-toi l’histoire de l’arbre… », murmure-t-il avec dépit.
Je n’en peux plus. Il est tard, je ne pense qu’à réparer mon bras et courir récupérer mon Skylab avant de prendre une douche et d'enfin aller dormir.
— « Blablabla, doc. Écoutez, on ne s’en est pas mal sorti, tous les deux. C’est plus qu’un échange de bons procédés entre nous, je pense. Je ne vous demande rien. Tout ce que je vous ai donné je l’ai fait parce que je respecte l’homme que vous êtes et tout ce que vous avez fait pour moi jusqu’à maintenant. Si vous n’aviez pas été là… »
Il tranche dans le vif
— « Tu serais manchot, c’est ça ? C’est tout ce que tu retiens de ce que nous avons partagé finalement ? Depuis la mort d’Alfred, tu n’es plus le même, Ramis. »
— « Je suis devenu une légende intemporelle, doc, il va falloir vous y faire. »
— « À ce jour, et pour l'éternité, Alfred est et restera le seul immortel que l’univers connaisse… Tu ne seras jamais comme lui… »
— « Qui se souviendra de cet ordinateur qui porte un nom dans un vaisseau pirate abandonné aux confins de l’univers ? Moi, mon nom survivra à ma mort. Et tous s’en souviendront pour les siècles à venir. Voilà mon but. »
Le doc me regarde avec cette expression désagréable des psys qui font mine de comprendre.



— « Non, Ramis. Tout ce que tu veux, c’est qu’Herlock entende à nouveau ton nom et s'en souvienne jusqu'au restant de ses jours. »
Je suis incapable de répondre quoi que ce soit à cette vérité cinglante. Villars semble s'apercevoir qu'il est allé trop loin et son visage se radoucit.
— « Ramis, tu es fatigué, allons-nous-en. Je vais m’occuper de réparer ton implant. Nous prendrons le téléport. »
— « Attendez, je dois passer un coup de fil avant de partir. Vous avez un comodule avec vous ? »
— « Je ne suis pas friand de ces trucs là, Ramis. Tu es bizarre parfois… tu sais que ce n’est pas ma tasse de thé. » répond-il avec une tentative d’accent ratée .
— « Je file aux toilettes où se trouve une cabine. » dis-je en me levant péniblement de la banquette .
— « Pendant ce temps, réglez les consommations. Je vous rejoins devant la porte dans une minute, le temps d’un briefing. »
Il acquiesce d’un signe de tête. Je passe à côté du comptoir et « dis » à Gabrielle que je dois partir en urgence. Elle dépose un baiser dans le creux de sa main avant de me l’envoyer en soufflant. Je fais mine de le recevoir comme un coup de poing. Je la vois qui rit de bon coeur.
Je rentre dans les toilettes et attrape le combiné sur ma droite, oubliant que je n’ai plus qu’une main valide. Je laisse pendre l'appareil au bout de son fil et saisis ma carte de la poche avant droite de mon pantalon d’épouvantail. N’importe quoi. Ces vieux ringards en costard qui ne connaissent rien à la mode...
Mais bon, Villars, je lui pardonne. Comment en vouloir à cet homme qui a passé sa vie entière à sauver celle des autres et tant de fois la mienne . Il a été au chevet de tant de mes compagnons d'autrefois...Alfred, Key, le commandant... Qu’a-t-elle bien pu devenir ?
— « Enfin bref, ne pense plus à tout cela. Crois-tu que ces gens pensent à toi aujourd’hui ? Tu te méprends, mon jeune ami. » me dis-je tout bas, comme une prière pour chasser ces fantômes de mon passé qui me hantent de temps à autre, au détour d’une ruelle, derrière chaque salopard que je descends, à la sortie de tous les bars, dans le lit de toutes les catins de la galaxie … Et ce cliquetis ignoble, cette mâchoire aiguisée, cette créature qui me rendit infirme à tout jamais, avant de me donner mes lettres de noblesse… enfin. Tous trembleront à l’écoute de mon seul nom.
Je deviens fou… je sursaute et introduis la carte dans la machine. Je saisis le combiné et le cale sur mon épaule pour composer le numéro de mon employeur, à savoir le siège social de la guilde des commerçants les plus puissants de l’univers exploré, ce que l’on appelle communément l’« union terrestre ». Pas de tonalité. Je regarde l’écran à cristaux liquide qui m’indique que ma carte n’est pas valide. Aurais-je oublié de faire la mise à jour ? Comme c’est pénible, ces trucs. Maintenant, on vous donne une carte pour tout. Identification, paiement, assurance, permission de voyager dans le système de l’Union Terrestre, carte d’accès au réseau informatique, aux stocks de nourriture et d'eau, etc. tout quoi.
Seconde tentative. Là encore, raté. Je risque gros à me balader avec une carte défectueuse. Je suis équipé de jouets interdits au public. Il faut une autorisation spéciale pour utiliser une paire de cosmoguns Whatsup 9 cadencés à 12 coups par seconde. Même problème avec le Skylab. Je ne peux le démarrer sans cette fichue carte…
Gabrielle pourra sans doute me dire depuis son terminal ce qui ne va pas avec ce bout de plastique. Je raccroche rageusement le combiné sur l’appareil qui manque de se décrocher du mur. Je me dirige vers la sortie, d'un pas décidé, et suis alors frappé d’une stupeur que j’ai du mal à ressentir tellement elle est violente. Le spectacle me pétrifie. Tout, autour de moi, a changé. Le Tequila Sunlight n’est plus que l'ombre de lui même. Il semble s'être complètement vidé en l’espace de quelques minutes. Tout est parfaitement rangé et calme, comme si le bar n’avait jamais ouvert ses portes cette nuit. Ils ne sont tout simplement plus là. Plus personne, je suis seul.
J’ai un mauvais pressentiment. Je me dirige vers la porte d’entrée. Peut-être Villars m’attend-il dehors ? Qu’est-ce qui a bien pu pousser tous ces gens à quitter les lieux aussi vite ?
La porte est ouverte. La rue est déserte, elle aussi. J'observe un instant les gouttes de pluie qui viennent marteler le sol gris des trottoirs découpé des lumières multicolores que renvoient les enseignes lumineuses surplombant les toits d'en face. Rien d'anormal à l’horizon. Je rentre à nouveau dans le bar et manque de défaillir. La salle est envahie de chandelles dont les flammes vacillantes s’animent de mille reflets scintillants alors que mon regard balaye la pièce.
Le souffle court, je pose ma main valide sur le canon de mon arme. Je lance un « C’est ici, la surprise-party ? ». Je pense que j’ai peur, mais tente de ne surtout rien laisser transparaitre. Il reste une zone d’ombre, dans un coin, d’où s’échappe un bruit sinistre que j'identifie aussitôt. Le bruit que fait Jack lorsqu’il approche. Alors, voilà que tout ça recommence...
Je le vois qui arrive. L’affreuse tête de mort roule à mes pieds avant de s’asseoir sur sa mâchoire inférieure en faisant claquer ses dents. La petite bougie que contient le crâne s’allume dans un crépitement. Je me penche vers mon macabre compagnon qui me salue dès lors de son habituel « Bonjour, Ramis. »
Je souris, m’assieds en tailleur devant la tête et lui réponds « Bonjour, Jack. »

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 — « Que suis-je en train de faire, Jack ? »
— « Peut-être rends-tu le monde meilleur… »
— « Que fait-on ici ? »
— « Cela fait trois années déjà que tu me poses à chaque fois la même question. » répond le crâne. S’il pouvait sourire, je pense qu’il le ferait.
— « Ma carte ne passe pas dans ce monde, on dirait… Tout cela n’a donc rien de réel ? »
— « Absolument rien. Je ne me donne plus la peine de recréer ton univers, maintenant. L’heure approche.Mais dis moi, qu'as-tu appris sur Ravelyn ? »
Sa question me parait incongrue. Presque mécanique. Je me demande si je dois répondre ou tout garder pour moi. J’essaie de contourner le problème, car depuis peu, il me semble que Jack tente de plus en plus souvent de me tirer les vers du nez.
— « Rien de plus que la dernière fois qu’on s’est rencontrés. Sinon qu'il a mis ma tête à prix. Piotr me l’a dit ce soir avant de claquer. »
La tête de mort se laisse tomber sur le côté et se met à rouler autour de moi, puis s’arrête derrière mon dos, avant de revenir à l’attaque.
— « Tu te souviens de notre première rencontre ? » demande-t-il tandis que j'observe les deux trous béants de ses orbites derrière lesquels tremblote la flamme jaune de la bougie, lui conférant presque une illusion de vie ...
— « Tu venais de te faire arrêter par les forces armées de l’union terrestre… » renchérit-il .
— « Après l’attaque d’un convoi de fonds, je me souviens. Tu m’as dit que tu… »
— « Étais ton seul ami. Je sais que tu te souviens. Mais aujourd’hui, les choses ont changé.A chaque fois,  je t’écoute raconter tes petits problèmes et cela me fatigue. Rien ne sort. Rien de rien. Tu ne m'as jamais parlé de toutes ces années durant lesquelles tu as disparu sans donner le moindre signe de vie. Où étais-tu ? Avec qui ? Comment t’es-tu retrouvé sur une des planètes de l’union terrestre ? »
Le ton qu’emploie Jack ne me plait pas le moins du monde. Il ressemble à celui de ces soldats qui m’ont cuisiné il y a trois ans lorsque les Forces de L’U.T. m’ont coincé dans le système Uriath, placé sous sa juridiction. J’avais pourtant tout prévu. J'ai tout de même descendu la moitié de leurs troupes avant de me faire tirer dans le dos. Villars a été contraint de fuir à bord du Spartacus avant de le dissimuler quelque part, je ne sais où.  Je pense qu’il n’aurait pas pu endurer le « traitement » réservé aux voleurs.
Je remercie d'ailleurs le capitaine de m’avoir appris à rester digne dans ces circonstances. Son enseignement m’a été salutaire à bien des reprises, malgré tout.
— « Ne crois jamais ce que tu vois ou entends, mais ce que tu ressens. Ton instinct est l’arme la plus puissante que tu possèdes face à n'importe quel ennemi. Ainsi, tu sentiras arriver le danger et tu n’auras plus qu’à l’attendre… »
Mais toi, Herlock, tu as trop attendu cette fois-ci à mon gout. Tu aurais mieux fait de préserver l'unité de tes troupes et ramener le commandant au lieu de recruter ces hordes de pirates, avides d’or et de sang.
— « À quoi penses-tu ? » demande Jack.
— « Je pense qu’il est temps, comme tu l’as si bien dit. L’heure est proche. »
Le crâne tombe et roule devant moi avant de se redresser à nouveau avec une attitude qui pourrait s'apparenter à de la surprise.
— « L’heure de quoi ? »
Je me relève et fixe la tête de mort droit dans les orbites, puis je m’étire.
— « L’heure de me débarrasser de toi, Jack ! »
Je hurle de toutes mes forces en décochant un coup de pied magistral dans la mâchoire de cette immonde relique qui vole en éclat.
— « Goooooal ! »
Les chandelles qui ornaient la pièce s’éteignent les unes après les autres avec une rapidité effrayante. Je suis dans de beaux draps. Est-ce que je vais pouvoir rentrer chez moi, maintenant ? Jack n’existe plus et me voilà paumé dans un univers qui me dépasse. J'ai une fois de plus manqué de discernement. Décidément, je n'apprendrai jamais...
Une sourde panique me gagne alors et je cours vers la porte du Tequila Sunlight, ou du moins de sa copie. Je pousse en hâte le battant sur... le vide. La rue a disparu. Il n’y a plus rien que l'obscurité et le néant. J'avance prudemment un pied dehors et il me semble marcher sur du coton. La porte derrière moi se referme, et lorsqu’elle claque, laissant son souvenir dans un bruit assourdissant, elle m'abandonne à la pénombre, immense, froide, déserte, vide...
Je m'aperçois alors que je ne ressens plus rien. Je n’ai ni chaud, ni froid. Je ne sais même pas si je porte encore des vêtements. Je tente de parcourir mon corps de ma main, mais ne trouve que le vide. Est-ce parce que j‘ai perdu le sens du toucher ou tout simplement parce que je ne suis plus ? Je fais parti du néant… tant pis. 

Le silence est soudain déchiré par le claquement intempestif des mâchoires de Jack. Il revient. Comment a-t-il pu échapper à mon coup ? Je tente de courir, mais je n'avance pas d'un centimètre. Le bruit se rapproche et se fait de plus en plus entêtant. J'essaie d'en localiser la provenance en vain. Il fait si noir que j'ai l'impression d'être aveugle.
Il me semble que l'immonde crâne tourne autour de moi dans une valse incessante qui pourrait me faire frissonner si je le pouvais encore.



Il stoppe enfin sa course face à moi dans un sinistre claquement qui s'accélère de plus belle et résonne comme une menace.
La chandelle contenue dans la cavité qui autrefois abritait son cerveau s'embrase soudainement. La lumière qu’elle dégage ne me permet pas de savoir si je suis entier ou si je ne suis plus qu'une entité éthérique désincarnée. Je me rappelle l’histoire du Horlà, que j’ai lue dans les quartiers du capitaine. Je suis dans la merde. Jack a-t-il décidé de se venger ?
— « Tu te demandes ce que je vais faire de toi, maintenant que tu as déclenché les hostilités, mon ami ? » demande la tête de mort.
Je tente de répondre, mais aucun son ne sort de ma bouche, si j’en ai encore une.
Les claquements de mâchoire qui me vrillent les tympans s'arrêtent soudain, pour laisser la place à un long gémissement qui pourrait s'apparenter au râle d’un mourant.
La chandelle pâlit et finit par s'éteindre. La voix de Jack semble alors résonner dans ma tête.
— « Le réveil va être pénible, mon ami… »

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