J’erre depuis tant d’années sans buts précis et sans envies. Je ne me souviens plus quand j’ai eu le désir de vivre pour la dernière fois. Je baisse les yeux sur le
verre de whisky frelaté, déjà à moitié vide, posé sur le comptoir collant et poussiéreux de ce bouge enfumé.
Le rire gras d’un marchand d’armes de contrebande éclate sur ma droite. Le patron de ce trou à rats aligne sans conviction des bouteilles d’alcools inconnus sur les étagères sales, un vieux mégot
coincé entre ses dents jaunies.
J’observe en silence les piliers de bistrot qui m’entourent : des voleurs, des clochards, d’anciens soldats reconvertis aux plaisirs insipides des jeux d’argent, des paumés noyant leur médiocrité
dans les spiritueux et les drogues de mauvaise qualité. Il semble que toute la lie de l’humanité s’est donné rendez-vous dans ce coin perdu de l’univers. Je me demande à chaque fois ce qui
peut bien me pousser à revenir ici, mais je suis incapable de trouver une réponse cohérente.
Subsiste-t-il d’ailleurs une quelconque parcelle de cohérence dans mon cerveau embrumé ?
J’avale une nouvelle rasade du liquide, dont l’amertume me fait grimacer et indique au tenancier de me resservir. Il bougonne quelque chose et s'exécute avec mauvaise humeur. Cela attire
l’attention du crétin au rire tonitruant. Il se rapproche du comptoir, me gratifiant des forts effluves de transpiration qu’il dégage. Je me redresse, espérant le dissuader de m’adresser la
parole, mais c’est peine perdue.
— Alors, on boit des trucs d’homme ? grince-t-il en s’installant à mes côtés.
Ne pas répondre. Je sais où cela me mènerait. Ne surtout pas répondre.
— T’as une sacrée descente, dis moi !
Son haleine faisandée me donne envie de vomir. Je réajuste la capuche noire qui me protège des regards inquisiteurs de l’assemblée, soudain fort curieuse de ce qui se passe par ici. Le marchand
d’armes s’ennuie ce soir. Il a décidé d’insister.
— Pourquoi te caches-tu là-dessous ? T’as peur de quoi ? Allez, laisse-moi voir à quoi tu ressembles.
Il avance sa grosse main calleuse. Bon sang. Je n’avais pas envie de cela ce soir… Je bloque son geste d’une main ferme, sans daigner le regarder. La foule est médusée. Les badauds
indiscrets s’approchent, heureux de pouvoir bénéficier du spectacle qui s‘annonce. L’homme recule, blessé dans son orgueil puant d‘hormones masculines.
— Oh ! On fait sa pucelle effarouchée… Allez, laisse-nous voir ce que tu caches là-dessous...
Je me lève et me débarrasse calmement de ma cape, que je jette au loin, sous l’œil incrédule et inquisiteur des spectateurs.
— À quoi tu joues ? lance le truand, avec une moue dédaigneuse et menaçante.
— Je ne joue jamais.
— Alors ça ! Pour qui te prends-tu pour me toiser de la sorte ? Je vais t’apprendre comment une femme doit se comporter avec un homme.
Il tente de me saisir le bras. Je lui assène un violent coup de poing en plein visage. Ma féminité lui a sans doute laissé présager qu'il n'était pas utile de se méfier. Lourde erreur de
jugement, une fois de plus.
— Ah ! Garce ! Tu vas me payer ça !
Il s'élance vers moi, mais je l’esquive sans difficulté et une brève empoignade s‘ensuit, sous les cris de jubilations de la foule surexcitée. Il est lourd et maladroit, et je
parviens sans mal à le rouer de coups de pieds. Sans doute l’habitude de ces altercations sans saveur, que je semble provoquer malgré moi dès que je sors de mon trou. Je finis par le jeter à
terre, un bras plaqué dans le dos, alors que sa face puante s’écrase sur le sol inégal. Son souffle rauque et irrégulier me fait penser à celui d’un phoque échoué.
— Tu ne parleras plus jamais de cette façon à une femme, lui dis-je à l'oreille.
Il pousse un gémissement pitoyable, tandis que je savoure avec un plaisir malsain ce furtif instant de triomphe. Je frappe d’un coup sec son avant-bras vers l’extérieur et un horrible craquement
résonne. Il rugit de surprise et de douleur.
— Aaaaah ! Elle m’a cassé le bras ! Elle m’a cassé le bras ! glapit mon agresseur, en se tordant comme un ver. Un pesant malaise surnage dans l’assistance, qui se disperse avec un
murmure nerveux et désapprobateur, abandonnant la victime qui se relève en me dardant d'un regard effaré. Il ne m’intéresse déjà plus. Je vide d’une traite mon verre et jette quelques pièces
sur le comptoir, sous l'oeil menaçant du patron, qui grommelle je ne sais quelle insulte locale.
Je récupère ma cape, ajuste la capuche qui me permet un salutaire anonymat et passe la porte, escortée par les admonestations d’un homme qui n’osera plus jamais croiser mon chemin.
Dehors, le vent s’est levé et le ciel vomit une couleur brune et sale, comme presque tous les jours. Je croise quelques ivrognes, qui me reconnaissent et me saluent amicalement. La désolation de
cette planète indépendante est pathétique. La plupart des colons n’ont plus les moyens de rentrer chez eux, ce qui est sans doute un moindre mal. Lorsque le gouvernement de l’union terrestre
s’est aperçu que les ressources de Phtät étaient dérisoires, il a tout bonnement abandonné ces hommes à leur destin, cessant tout ravitaillement et excluant tout rapatriement. Les trafiquants ont
immédiatement saisi le filon et sont devenus les maîtres des lieux. Ils sont d’ailleurs les seuls à pouvoir aller et venir à leur guise, les combustibles nécessaires au fonctionnement des
vaisseaux étant inexistants sur Phtät. Il n’est en outre pas rare de croiser des moyens de transport aussi rudimentaires que les chevaux, ou quelques vaches squelettiques tractant
d‘étranges véhicules rafistolés de toutes parts, qui brinquebalent le long des routes défoncées leur chargement hétéroclite.
Le ronflement nerveux d‘un petit équidé à la robe clair m‘arrache un triste sourire. Quelle ironie, la plus ancienne conquête de l’homme, partout ailleurs frappée d’extinction, recouvrant
ici toutes ses lettres de noblesse, ou presque… l’animal secoue la tête en découvrant ses dents dans une grimace agressive lorsque je passe à sa portée, les oreilles plaquées le long de son
encolure décharnée. Je le repousse d’une main distraite et, comme chaque fois, il semble brièvement paniqué et recule vivement en roulant des yeux blancs.
Un malaise sournois s’insinue bientôt en moi, m’incitant à me retourner à intervalles réguliers.
Une étrange intuition. Cela n’était pas arrivé depuis fort longtemps… Je déverrouille discrètement la sécurité de mon arme, tout en poursuivant mon chemin. J’accélère le rythme et change de
direction à plusieurs reprises. Rien n’y fait. Je souris et me dissimule brusquement dans un renfoncement sombre. Mon instinct ne m’avait pas trompé. Une silhouette rapide ne tarde pas à se
glisser dans la pénombre qui s’étend devant moi. Je bondis, plaque sans mal mon suiveur au sol, le canon de mon arme sur son crâne.
— Qu'est-ce que tu me veux ?
Je reste interdite et écarquille les yeux sur une très jeune femme aux cheveux courts.
Le temps semble suspendu. Elle s’accroche à mon poignet, essoufflée, terrifiée. Elle tente de parler, mais mon avant-bras qui écrase sa trachée l’en empêche. Je réalise soudain que son visage ne
m’est pas inconnu, et recule légèrement afin qu’elle puisse reprendre son souffle. Elle tousse douloureusement et bredouille quelque chose.
— Pourquoi me suivais-tu ? dis-je rageusement.
— Ayana, ne tirez pas !
Je suis abasourdie. Je n’ai plus entendu prononcer mon nom depuis ce qui me semble être des siècles. Comment une si jeune femme peut-elle le connaître ? Un pan entier de ma vie ressurgit des
méandres de mes souvenirs. Je relâche mon étreinte, sans cesser de pointer mon arme contre son front trempé de sueur.
— Qui es-tu ? fais-je, d’une voix blanche.
— C’est moi, Stelly.
Je laisse tomber mon arme, atterrée, tandis que des milliers d’images enfouies au plus profond de moi m’assaillent dans un chaos et une confusion dantesque. Je ne peux détacher mon regard de ses
grands yeux bleus, qui m’implorent en silence. Je reconnais en elle la petite fille si triste que j’ai abandonnée sans même un adieu. Ses traits légèrement durcis par l’adolescence sont toujours
aussi fins et délicats, sa bouche fragile, l’ovale parfait de son visage… Je suis terrassée par une émotion que je pensais disparue à jamais. Les mots s’étranglent dans ma gorge.
— Mon Dieu, Stelly…
Elle sourit et je l’aide à se redresser. Je pose une main sur sa joue comme pour vérifier que je ne suis pas victime d’une hallucination et l’enlace dans un élan de tendresse dont je me supposais
incapable.
Elle rit doucement en s’écartant avec un léger embarras.
— Vous êtes toujours aussi aimable avec les étrangers ? plaisante-t-elle
— Je suis désolée, j’ai cru que… mais bon sang, que fais-tu sur cette planète ? C’est sans doute la plus mal famée de tout l’univers ! Elle a de nouveau un petit rire cristallin.
— Je pourrais vous poser la même question. Je n’aurais jamais pensé vous retrouver ici.
J’acquiesce d’un hochement de tête en l’aidant à se relever. Je suis déstabilisée par sa haute stature, qui égale la mienne. Elle est maintenant une jeune femme aux jambes sveltes et
élancées, et sa coupe de garçon lui confère un charme pétillant. Sa taille fine est ceinte par une large sangle de cuir et un corsage lacé laisse outrageusement deviner sa poitrine. Elle est
magnifique. Elle remarque mon regard et hausse les épaules en souriant.
— J’étais une enfant lorsque vous êtes partie. Ce n’est plus le cas. Je lui rends un sourire mitigé.
— Suis-moi, Stelly, il ne fait pas bon traîner dans les ruelles désertes de cette ville.
Je ramasse mon arme et lui indique le chemin à suivre.
Elle ouvre de grands yeux horrifiés lorsque nous arrivons aux portes de ce que l’on pourrait définir comme mon territoire. La navette qui s’est posée là il y a
plusieurs années n’a plus jamais bougé. Elle trône sur le terrain défoncé, telle une sentinelle intemporelle, au milieu des carcasses de véhicules disparates et d'anciennes caisses de vivres
abandonnées.
Je chasse sans conviction un vieux chien couvert de boue, qui nous empêche d’accéder à une hideuse baraque aux murs torturés par les vents destructeurs, qui viennent régulièrement réclamer leur
tribu de planches pourries. Je me suis toujours demandé comment le toit de tôle rafistolé et mangé de rouille parvenait à ne pas s’effondrer. Je déverrouille le cadenas sommaire qui fait office
de serrure et invite la jeune femme à entrer. L’intérieur n’est guère plus reluisant. Un matelas miteux est jeté à même le sol et pour tout mobilier, quelques chaises et une grande table longent
un mur, recouvert d’objets usuels en tout genre. Seul le coffre de survie récupéré à bord de la navette dénote quelque peu, au sein de cette atmosphère d’un autre temps. J’allume la lampe à
pétrole accrochée au sommet d’une vieille poutre et saisit une bouteille de vin entamée. J'attrape deux petits verres et invite Stelly à s’asseoir. Elle parait déroutée et affligée. Je
remplis les verres en l‘observant attentivement.
Je sais pertinemment qu’elle ne comprend pas, qu’elle ne reconnaît pas en moi celle qui fut si digne de son
affection autrefois, et j’éprouve un malsain plaisir à la laisser extrapoler sur ce que je semble être devenue.
— Comment se fait-il que tu te retrouves ici, Stelly ? Elle balaie du regard les alentours en se tordant les mains.
— Je vous cherchais.
— Tu me cherchais ? Mais pourquoi ? Elle pousse un long soupir fatigué.
— C’est compliqué… les choses ont tellement changé, vous savez…
Je ne suis pas vraiment sûre de vouloir entendre ce qu’elle va me dire. Je n’ai pas envie de connaître les raisons de sa venue. Je vis sans espoir et sans buts depuis trop longtemps, mais surtout
sans le fardeau épuisant de ma culpabilité. Ici, je ne suis personne. Je n’ai aucune obligation ni aucune responsabilité. Jamais de choix à faire. Aucune vie ne dépend de mes actes et je pourrai
mourir sans gloire au fond d’un bistrot mal famé sans que personne ne remarque rien. Je me complais depuis trop longtemps dans ce mode de fonctionnement solitaire et égocentrique. J’ai appris à
vivre avec ce mépris de moi-même. Je vide mon verre d’une traite, furieuse que cette gamine vienne détruire ma forteresse. Je lui en veux déjà pour tout ce qu’elle va faire voler en éclat.
— L’Arcadia est devenu ma prison, murmure-t-elle.
Le nom du grand vaisseau résonne en moi comme autant de souffrance et de désespoir. Je me lève d’un bond.
— Je ne veux rien avoir à faire avec tout ça, Stelly. Je te ramène à ta navette.
— Vous ne pouvez pas faire ça ! Je n'y retournerai pas ! Gémit-elle en se redressant. Une étrange colère s’insinue en moi. Je ne veux pas faire partie de cette histoire.
— Je suppose que tu es venue seule ?
— Oui, j’ai pris une navette de patrouille, et j’ai piraté le journal de bord de l’ordinateur. J’ai cherché le signal correspondant aux navettes qui ont quitté l’Arcadia le jour de votre
départ, puis j’ai volé le module correspondant. Je blêmis
— Je n’ai jamais déconnecté l’unité de suivi des trajectoires…
— Exact. Et le signal m’a mené droit sur cette planète.
Je suis sidérée. Pourquoi n’ai-je pas pris cette précaution élémentaire ? Peut-être parce que jamais je n’aurais pu imaginer que quiconque tente de retrouver ma trace. Soudain, un détail me
revient à l’esprit.
— Mais ce jour-là, deux navettes ont quitté l’Arcadia…
Elle semble hésiter, mal à l’aise, et saisit le verre de vin déposé à son attention. Son regard est fuyant.
— Je ne savais pas. Je suppose que j’ai eu de la chance de tomber sur le bon module.
Elle éclate d’un petit rire étrange et goûte le vin en grimaçant.
— Pouah ! Il est infect !
Une étrange suspicion s’empare de moi. Mais je vis depuis si longtemps au milieu des pires truands de l’univers que ma paranoïa me fait sourire.
— Je te ramène, Stelly. Il est hors de question que tu restes ici.
— Très bien, mais je vous demande une faveur, une seule. Vous me devez bien ça. Vous devez bien ça à la petite fille que vous avez abandonnée il y a huit ans. Une petite fille qui vous
aimait et que vous…
— Très bien, très bien. Inutile d'en dire davantage. Que veux-tu de moi ?
Un bref silence s’abat, entrecoupé des cris stridents des corbeaux qui se disputent sans doute les restes d’une charogne. Elle lève vers moi des yeux implorants et il me semble revoir durant
quelques secondes la petite fille éperdue qui vient de comprendre que son meilleur ami est condamné.
— Je veux que vous veniez avec moi, à bord de l’Arcadia. Je recule, émue et furieuse.
— C’est hors de question.
— Je vous en prie, Ayana ! Je suis partie à votre recherche dans le seul but de vous ramener.
— Mais, pourquoi ?
Elle hésite un instant et passe une main dans ses cheveux.
— Pour… lui. Elle n’a pas osé prononcer son nom, mais nous connaissons toutes deux la portée de ses derniers mots. Je détourne mon regard, foudroyée par un sentiment depuis longtemps enfoui au
plus profond de ma conscience, mais la jeune femme s’approche de moi et insiste avec une véhémence désarmante.
— Quelque chose a changé en lui depuis que vous nous avez quittés. Et ces dernières semaines ont été pires encore, je ne saurais dire pourquoi... je veux juste que vous acceptiez de le voir
quelques minutes. Il persiste entre vous quelque chose d'irrésolu, ensuite vous pourrez repartir si vous le souhaitez. Je vous en prie !
— À quoi cela servirait-il, Stelly ? Sinon raviver d’anciennes blessures ? Elle perd soudain toute contenance et ses joues s'enflamment imperceptiblement.
— Faites-le pour moi, Ayana, cela lui prouverait au moins que je suis capable de quelque chose ! Les larmes qui roulent soudain le long de son visage me torturent.
— Il ne sait pas que je suis partie à votre recherche. Durant toutes ces années, je ne l'ai jamais entendu prononcer votre nom, mais je sais qu'il ne vous a jamais oubliée, je le voyais dans son
regard lorsque j'étais enfant. Depuis, c'est comme si le temps s'était figé à tout jamais dans les corridors de l'Arcadia... murmure-t-elle en observant ses propres larmes qui s'écrasent en
silence sur le sol poussiéreux . Je suis stupéfaite. Elle est si fragile...elle cherche à lui démontrer sa valeur, tout simplement.J’imagine sans peine la souffrance de la petite fille, face à
cet homme qui doit sans doute profondément l’aimer, mais sans être en mesure de le lui faire partager. Je ne sais que trop combien il lui est impossible de dévoiler ce qu'il ressent.
Notre brève union et ses aveux passés lacèrent soudain mon coeur. Mon dieu, mon départ a-t-il eu tant de répercussions ? Son âme est-elle devenue plus inaccessible qu'elle ne l'était déjà
autrefois ? Stelly, que cherches-tu à lui prouver ? Es-tu venue me retrouver aux confins des galaxies dans le seul but de lui manifester ton amour
?
— Je vous en prie… sanglote-telle de nouveau.
Je n’ai pas le choix. Il faut que j’affronte mon passé. J’ai une dette envers cette enfant. Je ne veux pas la trahir une seconde fois en fuyant pitoyablement mon destin. Je ne tomberai pas si
bas…
— Très bien. Je te suivrai, Stelly. Mais ce soir, nous devrons passer la nuit ici. Le vent s’est levé et les tempêtes sont d’une redoutable violence sur Phtät. Il nous faudra attendre
qu’elles s’éloignent.
Elle se jette dans mes bras et je perçois le parfum sucré de sa peau. Le même qu’autrefois. Je ferme les yeux et soupire en la serrant tendrement contre mon cœur. Elle est si douce. De
nouveau, il me semble pendant quelques furtives secondes qu'elle n'est qu’une délicieuse petite fille, perdue au milieu d’un univers hostile.