Roman : Tome 3 - Les spectres du souvenir

J’escalade en courant avec entrain l’allée terreuse du coteau verdoyant et fleuri qui jouxte la maison, poursuivant avec insouciance quelques papillons téméraires qui croisent mon chemin. Le ciel d’un bleu limpide se fait le complice du soleil qui accompagne ma route, dispensant généreusement la douce chaleur de son rayonnement tout autour de moi. Je suis si sereine que je ne remarque pas tout de suite l’ombre imposante qui se dresse devant moi au sommet de la colline. Je m’immobilise, interpellée par une étrange sensation d’incohérence entre l’environnement et cette soudaine apparition. Je ne peux m’empêcher d’approcher, rongée de curiosité, aimantée par un appel silencieux qui vibre au fond de mon âme.Je me retrouve face à un homme à la stature d'une majesté appelant mutisme et respect. D'interminables cheveux couleur d'automne encadrent les traits virils de son visage, s’enchevêtrant à sa longue barbe ondulée. Un léger souffle de vent glacé me traverse, me donnant la chair de poule, tandis que la chevelure irisée de reflets flamboyants de l’inconnu se soulève en vagues ondoyantes. Je remarque avec une crainte mêlée de fascination le ciel qui derrière lui s’assombrit lentement et je recule d’un pas, indécise. Je m’apprête à rebrousser chemin sans chercher à en savoir plus, lorsque son sourire d’une infinie douceur assorti d'un regard bienveillant me cloue sur place.

— Je ne te veux aucun mal, petite fille. Je ne suis qu'un messager, murmure-t-il d'une voix chaleureuse.

— Un messager ?

— En effet. Et je suis ici pour t'aider à retrouver ta voie.

— Mais je ne suis pas perdue, je ne comprends pas... qui êtes-vous?

— Qu’importe ? Je suis venu te chercher. Il est grand temps que tu rentres chez toi maintenant.

— Mais je suis chez moi !

— En es-tu certaine ?

Je sens quelque chose se briser au fond de moi et me débats en vain contre une ombre malfaisante qui s'insinue au creux de mes entrailles. Une angoisse subite enserre ma gorge, que je repousse d'un hochement de tête nerveux. Je fais volte-face et décide de m'enfuir le plus loin possible de l'étranger, mais sa voix grave résonne dans mon crâne comme l'annonce de la fin irrémédiable de mon bonheur.

— Regarde autour de ton cou.

Je ne peux lutter contre l'injonction et baisse avec appréhension les yeux vers un petit médaillon d’argent que je n’avais pas remarqué auparavant. Un interminable frisson traverse ma colonne tandis que mon coeur s'accélère. Il me semble le reconnaitre, mais je n’arrive pas à me souvenir, je ne veux pas me souvenir…

Il est trop tard. Je ne peux combattre la fatalité, quelque chose a déjà changé tout autour de nous.

— Il est temps maintenant. Viens avec moi, insiste le grand homme en me tendant une main amicale.

Je recule avec un mouvement de négation horrifiée, mais quelque chose en moi m'oblige à accéder à sa demande. Son sourire est si doux, je me noie dans le bleu délavé de son regard réconfortant. J’hésite un instant, tiraillée entre la peur et le désir d'abandonner toute résistance face à ce que je pressens comme inexorable. J'avance une main tremblante et la pose dans la sienne, qui se referme aussitôt.



 J’écarquille les yeux dans la semi-pénombre de la salle des soins intensifs, avec l’abominable sensation de suffoquer. Toute ma vie et mes souffrances m’assaillent en une fraction de seconde. Prise de panique, je tente de me redresser, mais mon corps ne réagit pas. Je voudrais crier, mais aucun son ne sort de ma gorge. Depuis combien de temps suis-je inconsciente ? Impossible de me faire une idée. Le temps n’a plus de sens, il est devenu un concept abstrait à l’arrière-gout d’angoisse. Quelqu'un quitte la pièce, laissant le passage à une autre silhouette sombre, qui se poste dans un recoin de la chambre, m’observant dans un silence monacal. Le murmure teinté d’émotion de la voix grave qui s’élève m’émeut sans que je puisse en comprendre la raison.

— Je n’ai jamais désiré cela, chuchote monsieur Zon d’une voix douloureuse. Je n’ai jamais souhaité qu’une telle chose se produise. Pardonnez-moi. Je suis seul responsable de cet abominable gâchis. J'espérais seulement partager avec Stelly la souffrance qu’il nous affligea jadis, je voulais juste qu’elle sache, jamais je n’aurais songé qu’elle interpréterait mes dires de cette manière, et encore moins qu’elle réagirait ainsi. Jamais je n’ai aspiré à vous faire de mal…

 La porte s’ouvre de nouveau sur le capitaine escorté de son inséparable lieutenant, Syrus.

— Sors d’ici, Zon, ordonne sèchement Herlock. Et ne t’approche plus jamais d’elle si tu souhaites poursuivre le cours de ta misérable existence sans que je te jette dans un sas de décompression.

Un long regard indéchiffrable unit soudain les deux hommes, et il me semble que des dizaines de sentiments contraires se débattent dans cette pièce trop exigüe pour tolérer sans dégâts l’intensité émotive qui crépite tout autour de nous. Enfin, Zon bas en retraite et quitte les lieux sans un mot.

 J’aperçois alors Herlock qui discute avec l’étrange Syrus, debout à mon chevet. Qui est-il donc pour être ainsi parvenu à s'introduire dans mes rêves ? Une bouffée de haine absurde s'empare de moi. Pourquoi m'avoir arraché au paradis pour me replonger dans le cauchemar de cette effroyable réalité ? Était-ce vraiment lui, l'implacable héraut ? Ai-je tout imaginé ? Suis-je en train de perdre la raison ? Il saisit le capitaine par les épaules dans un geste étonnamment familier, presque fraternel et le dévisage d’un air grave.
Je tente de les interpeller, mais une fois encore mes lèvres restent scellées. Je suis emprisonnée à l’intérieur de mon corps, incapable de la moindre réaction. Une terreur sans nom prend possession de moi et j'entreprends de toutes mes forces de me débattre, sans aucun résultat. Je voudrai hurler, mais j’en suis incapable, je suis à jamais paralysée dans cette dépouille agonisante… mon Dieu ! Aidez-moi !

Herlock baisse les yeux dans un mouvement de négation horrifié tandis que Syrus l’oblige à écouter ce qu’il s'efforce de lui faire comprendre. Le capitaine recule brutalement et son visage livide est transfiguré par la douleur et la colère. Il crie quelque chose et frappe rageusement le mur d’un coup de poing. Le Viking semble décidé à ne pas lâcher prise et il cherche à le convaincre de quelque chose. Ne reste plus qu’une immense affliction dans le regard du capitaine qui acquiesce enfin avant de poser sur moi un œil embrumé de désespoir.



Je suis terrifiée par son expression et tente une nouvelle fois de me débattre en vain dans ce corps qui ne répond plus. Syrus a quitté la pièce. Nous sommes seuls dans le silence crépitant de bruits électroniques du matériel médical. Je sens la main d’Herlock qui se pose doucement sur la mienne tandis qu’il s’assied sur le rebord du lit.

— Syrus dit que tu peux m’entendre, murmure-t-il en caressant ma joue avec un sourire empreint d’une insondable tristesse. Tu dois t’en sortir. Il faut impérativement que tu vives. Ce que tu vas traverser ne doit pas avoir raison de ta volonté de combattre, je te le demande comme une ultime supplique.

Je voudrais lui répondre, je ne comprends pas le sens de ses paroles. Il pousse un déchirant soupir tandis qu’un éclat humide embrume son regard.

— Je suis capitaine du plus puissant vaisseau de guerre à ce jour, mon nom a sillonné les univers peuplés. Tous me respectent ou me craignent. J’ai sur les mains le sang de centaines d’ennemis… mais je suis impuissant et si démuni face à ce qui te menace. Tu es la dernière parcelle d’humanité qui me reste et c’est pourquoi je te conjure de ne pas m’abandonner. Je ne peux pas te soutenir là où tu pars. Tu vas devoir traverser seule l’enfer, mais garde toujours gravé en toi que quoiqu’il arrive, je t’attends à ses portes.

Il me dévisage un long moment sans un mot, puis se redresse pour se diriger vers la sortie, hésite un instant avant de se détourner et de poser une main sur le battant du sas, la tête basse, puis se résous finalement à quitter les lieux sans un regard en arrière.

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 Syrus ne tarde pas à revenir. Il s’approche alors et s’assied sur le rebord du lit en m’observant avec un calme et une douceur teintée d’inquiétude. Il glisse une main sous mes épaules afin de me redresser avec un sourire bienveillant et soudain, l’intonation grave de sa voix s’élève, bien que ses lèvres restent parfaitement scellées.



Une élocution très distincte qui s’adresse directement à mon esprit… je suis stupéfaite.

— Commandant Ayana, je vais être contraint de vous révéler un certain nombre de choses que vous ne devrez jamais dévoiler à quiconque, murmure la voix caressante au coeur de ma conscience. Je voudrais répliquer et réalise soudain que j’en suis tout à fait capable, formalisant mes pensées en quelques mots qu’il interprète aussitôt.

— Comment faites-vous cela ? Comment se fait-il que je puisse vous entendre et vous répondre ? Je ne comprends pas…

— Je possède cette faculté depuis toujours, mais j’évite de l’utiliser. Je suis susceptible de communiquer directement avec votre esprit…

— De la télépathie ? 

— En quelque sorte. Je suis en mesure de contrôler les impulsions électriques de mon cerveau qui s’adaptent à la fréquence de vos ondes cérébrales.

— Mon dieu, mais qui êtes vous ?

— C’est sans importance. Ce qui compte c’est ce que je peux faire pour vous en cet instant.

— Je ne comprends pas…

— Il faut que vous preniez conscience que… votre moelle épinière a été gravement endommagée, malgré la fulgurante intervention du jeune Ramis pour dévier le tir de Stelly.

À ces mots, mon cœur explose dans ma poitrine et une envie de hurler mon désespoir et la sourde épouvante qui m’envahit, mais je me débats encore une fois sans espoir dans cette dépouille qui sera à jamais la prison de mon âme. Je vais devenir folle ! Mon dieu non, pas ça ! Sortez-moi de là ou tuez-moi, ne me laissez pas vivre ainsi !

Le timbre doux de Syrus vient de nouveau caresser mon esprit tétanisé de terreur.

— Je suis ici pour vous aider, Ayana. Je suis à même de vous secourir, mais il faut que vous sachiez quelles sont les conséquences du choix que je vais vous offrir.

— Vous pouvez me sortir de cette impasse ? Dis-je en m’accrochant désespérément au mince espoir qui filtre à travers ses quelques mots. Il extrait un petit flacon de la poche de sa veste et le lève devant moi avec un air songeur.

— Ceci peut sans doute vous guérir. Ce sérum peut vous sauver, mais cela n’est pas sans risques.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je n'ai que très rarement utilisé cet élixir, mais il s’est presque toujours avéré très efficace. Cependant, je dois vous avertir. Le chemin vers votre guérison est incertain et jalonné de souffrances et de dangers.

— J'ai du mal à comprendre ce que vous tentez de m'expliquer, Syrus, mais je vous en prie, ne me laissez pas ainsi si vous avez le pouvoir de déjouer la fatalité.

Il caresse doucement ma joue en m’observant attentivement et pousse un long soupir.

— Auparavant, je tiens à ce que vous appréhendiez certaines choses. La reconstruction de vos chairs et de votre système nerveux sera très éprouvante, plus douloureuse que tout ce que vous n’avez jamais pu ressentir, plus terrible que tout ce que votre esprit est capable de concevoir. C’est un point que vous devez prendre en considération et…

— Qu’importe, Syrus, ai-je le choix ? Injectez-moi ce produit ! 

— Vous pourriez avoir le choix, Ayana, murmure-t-il en m’indiquant d’un léger mouvement de tête le tableau de bord du complexe appareil médical auquel me relient une dizaine de tubes et de de fils dont je préfère oublier l’utilité. Mon cœur bondit dans ma poitrine.

— Vous me demandez si je désire périr sans même lutter?

— En effet. En cet instant il m'apparait indispensable que vous ayez votre libre arbitre le plus total. Personne n’a le droit de vous priver du choix qui vous est offert. Il n’appartient qu’à vous, car il s’agit de votre corps, de votre vie et de votre souffrance.

— Il n'y a aucun dilemme, Syrus. La mort me terrifie et je la refuse, quel qu’en soit le prix ! Je ne peux me résoudre à rendre mon dernier souffle dans ce poste médical glacial, je ne peux pas abandonner, je n'en ai pas le droit.

— Il y a autre chose.

— Je vous écoute.

— Malgré tout, vous allez devoir cliniquement… décéder pour quelques heures, et vous devrez à ce moment-là traverser des contrées inconnues et découvrir seule votre chemin jusqu’à ce monde sans l’aide de personne. 

— Syrus, quel est donc ce sérum ?

— Peu importe.

— Je vous en prie, j’ai le droit de savoir.

— L’un des composants essentiels en est le sang qui coule dans mes veines.

Je reste interdite, sidérée par ces quelques révélations, incapable de trouver un sens à tout ce que je viens d’apprendre, désorientée.

— Votre sang ?

Il pousse un long soupir empli de lassitude et esquisse un triste sourire.

— Je suis à certains égards différent de vous.

— Mon dieu

— Je ne pense pas que Dieu ait grand-chose à voir là-dedans, souffle-t-il avec une moue amusée. Il plante une seringue dans le capuchon du petit flacon avant de plonger de nouveau son regard clair au fond du mien.

— Un dernier détail : je connais très mal certains des effets secondaires qu’entraine la prise de ce sérum. Il se peut qu’ils soient handicapants ou graves, vous pourriez également perdre la raison, je ne peux rien vous promettre, Ayana.

— Qu’êtes-vous donc, Syrus ?

— Assez de questions commandant. J’attends de votre part une réponse affirmée.

— Je ne crois pas pouvoir être plus handicapée qu’aujourd'hui, mon ami, à quoi me servirait donc ma raison dans ce qui n’est plus qu’une dépouille inutile ? J’accepte bien entendu tous les risques. 

— Je savais que telle serait votre réaction. Je pense qu’Herlock en était également certain. Il sourit et s’apprête à enfoncer l’aiguille dans la veine de mon bras gauche.

— Syrus… 

Il stoppe aussitôt son geste en plongeant son regard clair au fond du mien.

— Qui d'autre que moi a bénéficié du sérum ?

Il ne répond pas, se contente d’un sourire amusé et me repose avec délicatesse sur l’oreiller. L’aiguille s’approche de ma peau tandis que mon cœur s’accélère.

— Si jamais… je ne m’en sortais pas… pouvez-vous transmettre quelques mots à Herlock ? 

— Bien entendu.

— Dites-lui… que je regrette de l’abandonner ainsi et que les quelques instants de paix que nous avons partagés furent les plus beaux de ma vie. 

Je sens une larme glisser le long de ma joue et le regard soucieux de Syrus ravive encore mon désespoir. ILa fine tige de métal traverse ma chair et je sens immédiatement le liquide se distiller dans mes veines. La douleur brûlante qui se répand avec une brutalité foudroyante à travers mon avant-bras déclenche en moi une peur panique que je suis incapable de maitriser.

— Dites-lui combien je l’aime, je vous en prie… oh mon dieu ! Je n'y arriverais pas ! Arrêtez ça ! J’ai si peur !

Les mains du colosse roux se referment sur mes épaules tandis que je sens le liquide irradier chaque fibre nerveuse de mon organisme, comme si des milliers de litres d'acide se propageaient en moi. Un élancement brutal dans la nuque, qui s’étend rapidement à tout mon corps avec une sauvagerie indescriptible. L’étreinte de Syrus se resserre et je suis saisie d’un spasme de douleur, bientôt suivi par de nombreux autres. Je soupçonne la poigne du Viking qui fait de son mieux pour m'empêcher de rouler à terre. J’ai si mal !  C'est insoutenable ! Je pousse un hurlement d'agonie mêlé de terreur qui déchire l’air puis je plonge dans un gouffre vertigineux et me laisse engloutir par la pénombre.
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Je me sens subitement si légère, je ne suis plus qu'un souffle de vent, je suis une brise d'été qui caresse les feuilles de grands arbres, tiédies par le soleil de plomb...
La lumière blanche qui traverse l'entrelacs de verdure bruissante envahit la totalité du ciel et m'attire doucement en son sein. Un calme et une paix harmonieuse me submergent. Je me laisse charrier par des courants ascendants qui m'emportent toujours plus haut.
Quelque chose arrête inopinément mon ascension. Une force invisible agrippe les bribes de ma conscience et les entraine vers le bas... je résiste, je refuse de descendre même si je me doute que cela me serait salutaire... je ne veux pas revenir, je me sens tellement bien ! Laissez-moi partir vers la lumière...
Mais rien n'y fait, un poids de plus en plus lourd s'accroche à ma psyché et j'aperçois alors mon corps, allongé sur cette table de chirurgie. J'observe mon visage livide avec un singulier détachement, comme s'il m'était déjà étranger. Je me suis dissociée de ce qui n'est plus qu'une dépouille, dont les yeux ouverts fixent le plafond. Un bandage imbibé de sang cache la profonde blessure sous la nuque, le sang qui englue les cheveux et tache les draps, le sang qui la... me ramènera peut-être à la vie. La poitrine ne se soulève plus de ce rythme si régulier... l'essence charnelle de mon existence a cessé de respirer, mais tout cela m'est égal.
Une puissance étrangère et brutale s'empare soudain de ce que je suis devenue et m'entraine contre mon gré vers ce corps inerte, me contraignant à... le réintégrer.

Le vide, noir et inconsistant. Le vide absolu. Le tintement monocorde et invariable d'un appareil électronique s'étire bientôt en une longue sirène morbide. Vraisemblablement, présage de l'arrêt des signes vitaux.
Le froid, le froid glacial envahit mon être soudain si lourd, j'ai l'impression de m'enfoncer dans les entrailles de la terre tant le poids est insoutenable... Je suis ensevelie sous une chape que jamais plus je ne pourrais franchir, ça n'a sans doute pas fonctionné. Le sérum m'a arraché le dernier souffle de vie qui surnageait encore dans ce corps inerte. Cette fois, tout est terminé...
Je suis terrifiée par cet inconnu qui m'attend, je vais enfin savoir ce que signifie la mort. Des milliers de visages écorchés et difformes jaillissent brusquement de toute part, me submergeant de leurs innommables hurlements d'agonies. Je me recroqueville sur moi-même, dissimulant ma tête entre mes bras, cherchant désespérément à ne pas entendre la cacophonie maléfique qui déchire mes tympans et transperce mon cerveau de mille sonorités insoutenables pour une oreille humaine. Mes pensées sont mises en pièce par le chaos qui m'engloutit et tente de se frayer un chemin vers ma raison. Je ne vais pas supporter cela encore longtemps, je sens que mon raisonnement perd de sa cohérence, je suis ivre de terreur. Je n'ose même pas crier. Je réalise alors que les visages ont disparu, les cris se sont dilués dans l'obscurité qui m'englobe maintenant.


The other side

Tout est si sombre... je me noie dans une encre noire qui m'enveloppe et se faufile entre mes lèvres pour venir emplir mes poumons et aveugler mes yeux. Une lente asphyxie m'étourdit inexorablement... Je suis entraînée dans un tourbillon de pénombre, il n'y a plus de logique, plus de haut ni de bas... je ne suis plus capable de raisonner. Je sais seulement que je refuse tout à coup l'inexorable. Je ne peux pas accepter ma mort, car je ne la comprends pas et elle me terrifie. Je la repousse de toutes mes forces. Je ne peux pas mourir, car de l'autre côté quelqu'un m'attend.

Une violente explosion de lumière rougeoyante traverse soudain mes paupières. L'air emplit brutalement mes poumons et la douleur revient, plus vive et frénétique que tout ce que je n'ai jamais ressenti. Un hurlement atroce me glace le sang et je réalise que c'est le mien. Tout mon corps se débat avec acharnement pour résister à la souffrance sans aucune limite qui irradie chacun de mes muscles, de mes fibres nerveuses, chacune de mes cellules. Quelque chose est en train de métamorphoser mon essence, quelque chose bouillonne dans mes veines, contaminant les fibres de mes muscles, mes tissus, mon sang, mon esprit.
Je parviens à ouvrir les yeux et comprends que je suis revenue en croisant le regard clair de Syrus, qui me maintient fermement afin de canaliser les spasmes incontrôlables qui s'apaisent enfin. L'épuisement qui s'empare de moi me confirme que je suis bien en vie.
— Vous vous êtes remarquablement défendue, murmure le Viking en épongeant mon front inondé de sueur. Je le dévisage, haletante et grelottante, éprouvant une intense difficulté à remettre de l'ordre dans mes pensées incohérentes. La pièce vacille et je suis saisie d'une terrible nausée. Je me jette instinctivement sur le côté alors que Syrus tente d'atténuer mes soubresauts désordonnés provoqués par les contractions douloureuses de mon diaphragme. Je pousse un gémissement en réalisant que je rejette plusieurs litres d'un sang noirâtre. Le malaise s'estompe enfin et Syrus m'aide à m'allonger doucement.
— C'est un processus tout à fait normal et inévitable. Ne vous souciez plus de rien maintenant. Vous êtes sortie d'affaire, murmure-t-il avec un sourire affable. Je tourne mon visage vers ma main droite et l'observe un long moment, faisant précautionneusement bouger chacun de mes doigts. Un immense soulagement me terrasse. Je ferme les yeux, incapable de résister plus longtemps au sommeil qui s'abat aussitôt sur moi, emportant dans son sillage mon esprit exténué.



Je reprends de nouveau conscience au sein de l'angoissante salle des soins intensifs, totalement déboussolée, impuissante à savoir si je suis retombée dans le coma ou dans un sommeil de plomb, ni depuis combien de temps. Quelques heures ? Quelques jours ou quelques semaines ? Impossible d'en avoir la plus infime intuition. Je détends doucement les doigts de ma main droite, savourant avec délectation le plaisir de sentir mes muscles réagir. Je porte une main à mon visage, émerveillée de découvrir de nouveau le contact de ma peau. Je pousse un soupir d'apaisement et m'aperçois que je suis presque sereine et reposée. C'est seulement alors que je réalise que je ne suis pas seule. Je croise le regard attentif et bienveillant d'Herlock, installé à mon chevet. Je lui souris faiblement et il pose une main sur la mienne en me renvoyant un sourire nimbé d'affection.
— Bienvenue de nouveau dans le monde des vivants, murmure-t-il.
— Depuis combien de temps suis-je inconsciente ?
— Tu as dormi plus de quatre jours, mais je pense que ton organisme méritait amplement ce long repos après ce qu'il vient d'endurer.
Je ne peux m'empêcher de le dévisager comme si je le voyais pour la première fois, subjuguée par la beauté racée de ses traits et la profondeur énigmatique de son regard d'émeraude. Il incline la tête sur le côté, sans doute dérouté par mon silence observateur. Une mèche de ses longs cheveux auburn retombe involontairement le long de sa mâchoire, accentuant encore sa prestance féline.
— Qu'y a-t-il ? Demande-t-il soudain avec une pointe d'inquiétude. Je ne peux contenir un sourire et serre mes doigts entre les siens, tandis qu'un flot d'images et de sensations m'envahit.
— J'ai visité des lieux étrangers, et pourtant il me semblait si parfaitement les connaitre. J'ai enlacé ma mère. Elle exhalait un parfum si merveilleusement familier, la douceur de sa peau, ses cheveux d'or, elle m'aimait si fort. Je me suis enfin sentie sereine, à ma place, en osmose avec l'univers, c'était si étrange...
— Sans doute d'anciens souvenirs.
— Oui, j'ai presque cru un instant que c'était le cas. Tout était si évident, si logique. Et puis je me suis souvenu que c'était impossible.
— Pourquoi donc ?
 J'hésite un moment et resserre encore l'étreinte de mes doigts entre les siens tandis qu'une colère cynique et impuissante enchevêtrée d'une insondable tristesse me submerge.
— Parce que ma mère ne m'a jamais prise dans ses bras, elle ne m'a jamais aimée, dis-je dans un souffle.
Il me dévisage avec une stupéfaction mêlée d'empathie alors qu'une larme discrète glisse le long de ma joue lorsque je ferme les yeux, la gorge nouée par une émotion que je ne saurais déchiffrer tant elle est empreinte d'une dualité extrême, entre haine et désespoir. Je parviens enfin à poursuivre.
— Je pense que j'évoluais au cœur d'une de ces dimensions. Là-bas, je suis heureuse et entourée d'amour. Là-bas, je suis à ma place. Je ne saurais dire pourquoi, mais quelque chose au fond de moi trouve cela réconfortant. Je crois que je commence à comprendre ce que recherchait monsieur Zon...
À ces mots, il fronce les sourcils et son regard se dilue dans le lointain, mais je pose une main sur sa joue, désirant brusquement en cet instant capter toute son attention, dévorée par le désir brutal qu'il n'existe que pour moi, dans une étreinte absolue. Son regard perdu au fond du mien me procure de longs frissons, qui traversent mon dos et mes reins. Il n'y a plus de doute, les sensations que j'ai crues à jamais perdues renaissent et je me laisse griser par la puissance de ma vie qui reprend ses droits.

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Quelque chose s'est modifié sans que je puisse réellement imaginer de quoi il s'agit. Il me semble percevoir distinctement certaines choses qu'il m'était autrefois impossible de saisir. Peut-être ma promiscuité avec la mort m'a-t-elle rendue plus attentive à tout ce qui m'entoure. Difficile à dire. Je n'arrive pas à me souvenir... ai-je jamais entendu le souffle calme de la respiration des hommes assoupis au travers de l'épaisseur des sas ? comment se fait-il que je parvienne à saisir le sens du murmure nerveux et enthousiaste des deux jeunes femmes à quelques mètres de là ? Peut-être n'ai-je tout bonnement jamais pris le temps d'écouter autour de moi ? Difficile en cette heure de m'accrocher à de douteuses certitudes. La moindre de mes sensations me parait curieusement décuplée. Le contact des milliers de gouttes minuscules de la douche contre mon épiderme me déconcerte, la saveur incomparable des légumes de Villars sollicite mon palais d'une manière inattendue. Je pourrais me perdre de longues heures dans l'observation de l'infinité des teintes et des nuances qui colorent la voute spatiale autour de nous. La régularité du métal sous mes doigts, la douceur irradiée de chaleur de la peau humaine me fascinent. Après tout, je reviens de si loin, il est sans doute logique que tout ce qui tend à me prouver que je suis bien en vie m'électrise.
Au-delà de toutes ces impressions cependant, quelque chose m'angoisse et me déplait. Je m'en suis aperçue tout à l'heure, lorsque Key a croisé mon chemin au seuil du poste médical. Quelque chose de très puissant s'est emparé de moi, une sensation qui ne m'appartenait pas, un sentiment de colère contenue mêlée d'une insondable tristesse. C'était une expérience terriblement désagréable et déroutante. Je crois que je pressentais ce que ma présence lui inspirait. Peut-être que je fais fausse route, je ne sais plus quoi penser. Il me semble que je suis en mesure d’éprouver les sentiments et les souffrances de mes compagnons avec une empathie fondamentalement anormale et cela ne me réjouit guère.
Égarée dans mes questionnements, je sursaute lorsque quelques coups discrets viennent frapper à ma porte. J'enclenche le visualisateur qui s'allume sur le visage éclairé de reflets bleutés de la mystérieuse Mime, qui attend patiemment que j'accède à sa demande. Je l'observe un instant, fascinée par la luminosité fantasmagorique de ses immenses yeux mordorés, puis actionne enfin le déverrouillage du sas.
— Je souhaitais m'assurer que vous parveniez à vous remettre sans trop de difficultés de la terrible épreuve que vous venez de traverser, murmure-t-elle
— Je vous remercie de votre sollicitude Mime, je crois que ça va aller. Quelques muscles encore endoloris ainsi que d'insignifiants malaises, mais rien que je ne puisse surmonter.
— Vous m'en voyez rassurée. Je vous laisse vous reposer dans ce cas. Surtout, n'hésitez pas à vous confier si vous vous sentez un peu désorientée par... cette nouvelle vie qui vous est offerte. Vous me trouverez aux sous-sols du niveau cinq.
Je la dévisage sans une parole, interpellée par ses quelques mots et son soudain altruisme à mon égard. Je me demande avec une pointe de répulsion ce qui peut bien pousser cette sylphide éthérée à se complaire des journées entières dans la contemplation muette de l'abomination qui palpite entre les parois de verre inviolables des sous-sols du niveau cinq. Elle s'apprête à quitter les lieux, mais j'arrête son geste d'un murmure interrogateur.
— Mime ? Qu'est-ce qui vous fascine tant dans cette monstruosité pour que vous passiez tant d'heures auprès d'elle ? Quel secret cherchez-vous à percer ?
— Si vous désirez une véritable réponse, je vous propose de m'accompagner, commandant.
Elle me tend une main amicale tandis que j'hésite un long moment, perplexe. Je décide finalement de lui emboiter le pas, curieuse de connaitre ce qu'elle tient à me dévoiler. Nous arrivons bientôt dans les sous-sols de contentions que j'ai jusque-là soigneusement évités et je frémis en apercevant l'abject amas de chair et de sang qui grouille toujours d'une vie répugnante au cœur de son immense aquarium sécurisé.
— Approchez-vous, commandant, souffle Mime en posant une main sur la vitre. J'hésite longuement, partagée entre une terrible répugnance et une dévorante curiosité. Celle-ci gagne la partie et je fais quelques pas en avant. Mime saisit ma main entre ses doigts élancés aussi glacés que ceux d'une défunte et je me fais violence pour ne pas la dégager brutalement. Elle la pose sur la paroi de verre alors que l'étrange éclat qui l'enveloppe en certaines occasions s'intensifie sensiblement.
— Écoutez... chuchote-t-elle.

 

It feels

Je m'apprête à reculer, lassée de cette mascarade absurde, lorsqu'un sentiment d'une virulence inouïe me submerge, faisant fléchir mes jambes. Je fixe l'amas de chair, tétanisée par la stupeur et l'angoisse, tandis que déferle en moi une vague d’épouvante et d'incompréhension, bientôt relayée par une incommensurable tristesse.
— Mon dieu, dis-je d'une voix vacillante. Cette chose... souffre.
— En effet, répond Mime. Elle souffre, car elle ne devrait pas être, son existence est une effroyable erreur.
— C'est abominable. Comment peut-elle avoir une conscience ?
— La conscience n'est pas un composant obligatoire de la souffrance. C'est un sentiment universel qui ne connaît ni frontière ni règles.
— Comment pouvez-vous affirmer de telles choses ?
— Je perçois tellement de choses qui jusqu'à présent ne vous étaient pas accessibles. Sans doute une partie de l'univers dont vous ne soupçonniez pas l'existence s'ouvrira-t-il enfin à votre perception.
— Quelle est donc cette nouvelle prophétie ? J'en ai assez de vos énigmes incompréhensibles. Si vous savez quelque chose qui m'échappe, si vous avez une idée de ce qui m'arrive alors, soyez plus claire !
— Certains pans de votre esprit se sont peut-être libérés. Si c'est le cas, il va vous falloir apprendre à vivre avec le changement que cela entraine.
— Je ne suis pas certaine que vos paroles me réconfortent, dis-je en maugréant.
— Plus rien ne sera jamais comme avant, Ayana. Ce qui est advenu marque déjà d'un sceau indélébile l'existence des protagonistes de ce drame.
— De quoi diable voulez vous parler ?
— Votre séjour aux portes de la mort a sans doute métamorphosé votre essence, mais n'oubliez pas qu'il a également ébranlé à tout jamais la vie de la si jeune Stelly.
Un long frisson glacé grimpe le long de ma colonne à l'évocation du nom de ma meurtrière et un millier d'images désordonnées se bousculent dans mon esprit où surnage malgré tout tels deux témoins de ce qui n'est plus, les grands yeux couleur d'hiver qui brille d'une clarté auréolée d'innocence de cette petite fille qui tend vers moi ses bras de porcelaines, quémandant l'amour, la sagesse et la force réconfortante de mon étreinte. Et ce regard, oh ce regard démuni de tout vice, aussi immaculé que son âme qui découvre tout juste la noirceur du monde que nous lui offrons ! Comment avons-nous pu corrompre cet ange ? Comment en sommes-nous arrivés là ?
— Où est-elle ? Fais-je, sans vraiment être convaincue de désirer connaitre la réponse.
— Le capitaine l'a fait transférer dans les quartiers de détentions du niveau deux.
— Il a envoyé Stelly dans un cachot ? Fais-je dans un souffle atterré.
— Elle a tenté d'abattre l'un de ses supérieurs sous les yeux de dizaines d'officiers. Pensez-vous qu'un autre choix lui ait été offert ?
— Est-ce que... je voudrais la voir, dis-je, moi-même surprise par ma requête, comme si elle m'était dictée par quelqu'un d'autre. Sans doute ma conscience, désire-t-elle affronter ses démons si elle souhaite pouvoir trouver le sommeil.
— Je ne crois pas que ce soit une judicieuse démarche, commandant. Herlock s'y opposera certainement et...
— Je n'ai pas besoin de son aval, et ce n'est pas un avis que je vous demande. Si j'avais dû me conformer aux opinions de chacun, je serais encore allongée dans ce poste hospitalier à attendre je ne sais quoi. S'il vous plait, Mime, menez-moi à la cellule de Stelly. Ne me contraignez pas à m'y rendre seule.
Elle hésite un instant puis, d'un signe de tête, m'invite à la suivre.

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Par Linka - Voir les 8 commentaires
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