Il est vingt et une heures terrestres et une fois de plus, un calme presque étouffant règne dans les couloirs et les salles communes du vaisseau déserté. Les hommes sont tous réunis dans les appartements de monsieur Zon, le capitaine leur ayant octroyé cette dernière liberté, préférant savoir son équipage plus serein et psychologiquement apte pour reprendre le voyage incertain qui nous attend. Seule Mime n’a pas souhaité se joindre aux festivités et passe le plus clair de son temps à observer en silence la créature informe qui bouillonne toujours dans la cellule des quartiers de quarantaine. J’ai presque la sensation qu’une muette communication s’établit entre la frêle jeune femme et le magma de chair qui palpite contre la vitre, mais il s’agit sans doute de mon imagination, du moins je préfère m'en convaincre.



Syrus poursuit quant à lui les dernières vérifications essentielles à la bonne marche du bâtiment avec une minutie virtuellement maladive, peu enclin à se mêler à la foule surexcitée des pirates. Je commence à sentir la faim me tenailler et me dirige vers le réfectoire, lorsque j’aperçois Herlock, installé dans le grand fauteuil de commandement surplombant la salle de contrôle. Le bruit de mes talons l'amène à lever les yeux dans ma direction tandis que je m’immobilise indécise, avant de choisir de m’approcher. Il m’observe longuement sans un mot avant de me tendre une main, que je saisis avec émotion. Je remarque alors seulement à quel point il parait las et fatigué. Il pousse un long soupir en m’attirant à sa hauteur et enlace ma taille en posant son front contre mon cœur, fermant son œil sur ses tourments, comme si ma seule présence était en mesure de lui apporter quiétude et oubli. J’enfouis une main caressante dans ses longs cheveux, m’enivrant de son odeur et pose ma joue contre sa tempe. Aucun mot ne saurait exprimer l’indéfectible complicité muette qui nous unit en cet instant de plénitude et de calme. Il s’écarte enfin, s’adosse au siège en laissant son regard s’évanouir dans le lointain.
— Les recherches semblent avancer, murmure-t-il. Je pense en outre que pour l’instant, nos savants et ingénieurs en savent plus qu’ils veulent bien l’avouer. Monsieur Zon parait effectivement permettre une évolution rapide des méthodes de travail de Villars, sachant dans quelles directions chercher. Tu as vu juste. D'après ce qu’Alfred a accepté de me dévoiler, la situation est critique.
— Ont-ils une idée de ce qu’est cette chose qui sommeille dans les quartiers d’isolation ?
— Il semble que… Zon tentait de trouver un... passage vers je ne sais où. Il a conduit de nombreuses expérimentations dans un domaine qu'il est difficile d'appréhender. Pour faire simple et d'après ce que je suis parvenu à comprendre, il existerait selon une ancienne théorie, plusieurs dimensions qui nous échappent totalement. Celles ci se seraient entrecroisées en réponse à une expérience quantique menée il y a de cela plusieurs mois par monsieur Zon, visant à modifier la vibration de ce que l'on nomme « cordes dimensionnelles ». Je ne sais pas encore comment tout ceci lui a échappé ni de quoi est vraiment faite la chose qui dort dans les sous-sols, mais Zon est catégorique sur le fait qu'elle est une résultante de ces expériences.
— La modification de cordes dimensionnelles, rien que ça, dis-je avec une certaine affliction. Mais quel pouvait bien être le but de telles expériences ? Quelle obsession maladive a bien pu pousser monsieur Zon à perturber l'équilibre vibratoire de... l'univers ?
— Je n’en ai aucune idée. Il reste très évasif à ce sujet. Villars n’a pas réussi à en savoir plus. Un nouveau silence. Je ne peux m’empêcher de le dévisager et il me semble qu'une lueur étrange survole ses traits.
— Tu ne veux pas rejoindre l’équipage ? Demande-t-il soudain de but en blanc.
— Je n’y tiens pas, dis-je avec surprise et une pointe d’agacement.
— Tu devrais profiter de ce dernier moment de paix. Il y a là-bas tout ce qu’un être humain peut désirer, j’en suis assuré, je connais bien le perfectionnisme maladif de Zon.
— Tu veux que j’aille me joindre à cette mascarade ?
— Je ne souhaite qu’une chose : que tu sois bien, me répond-il avec un sourire accablé. Je suis certain que les prochaines semaines vont être rudes et pénibles pour tout le monde. Je ne sais pas ce qui nous guette, mais mon instinct me souffle que la menace qui rôde dans ces sous-sols n’est que la partie immergée de ce à quoi nous pouvons nous attendre. C’est pourquoi je voudrais que tu savoures cette dernière opportunité, que tu goûtes les mets exquis qui doivent déborder des tables ainsi que les boissons sans pareil de notre bonne vieille planète. Je suis en cette heure, convaincu que Zon ne tentera rien contre nous. Il a d’autres plans qui m’échappent pour l’instant, mais je suis certain qu’il y a peu de risques à baisser la garde ce soir.
— Mon dieu, tu parles comme si nous allions mourir dans les jours à venir.
Le silence qui suit me glace le sang et je préfère ne pas mener plus avant ce pan de la discussion.
— Accompagne-moi dans ce cas, tu es aussi un être humain, pourquoi rester cloitré dans la pénombre sinistre de ce vaisseau ?
Il plonge son regard au fond du mien avec une moue étrange et s’enfonce un peu plus dans le grand fauteuil.
— Cette pénombre me convient. Elle fait partie de moi. Va. Rejoins les autres. J’aspire à être seul.
Ses derniers mots me blessent insidieusement et c’est avec une colère dissimulée, mêlée d'amertume, que je quitte les lieux sans une parole de plus.

Je décide de rallier mes quartiers afin de troquer mon épaisse tunique thermospatiale contre des vêtements civils plus légers et confortables, sans doute mieux adaptés à une « réception ». J'entreprends de vaguement mettre de l’ordre dans mes cheveux emmêlés et tressaille en croisant mon reflet dans le miroir. La colère et la souffrance qui se dessine sur mes traits ne semblent pas m’appartenir. Depuis combien de temps n’ai-je pas été confrontée à mon image ? Je réalise que je ne prends jamais la peine d’accomplir ce rituel humain pourtant si usuel. Je penche la tête sur le côté, curieuse d’observer mon expression qui se détend peu à peu et frôle du bout des doigts le visage de cette étrangère que je tente d’apprivoiser. Si jeune... Ces yeux clairs dépourvus des premiers signes de l’âge, cette façade si parfaite et si lisse cache tant de tourments et de longues années de souffrances et de deuils. Mon âme est si différente du reflet presque naïf qui me dévisage en silence de l'autre côté. Toutes mes contradictions, mes lâchetés, mes terreurs, mes doutes… rien ne transparait. Le souvenir d'une vieille lecture s'impose soudain à mon esprit. Les métabloquants ont-ils fait de moi une version moderne du vaniteux Dorian Gray ? Toute l'usure de mon âme va-t-elle se peindre d'un seul coup sur mon visage si je décide de briser ce miroir mensonger ? Je m’ébroue de la transe insolite qui m’aimante à ce reflet étranger et entreprends de rejoindre les quartiers de monsieur Zon. Après tout, Herlock a choisi de rester seul. Plus rien ne me retient à bord de ce bâtiment que je n’ai que trop vu ces dernières semaines.



Les portes du luxueux ascenseur s’ouvrent sur une spacieuse salle aux dorures extravagantes et au faste outrancier. Une majestueuse table remplie des mets les plus divers et les plus raffinés est prise d’assaut par une horde de pirates impatients et avides, qui se régalent dans un joyeux brouhaha. Monsieur Zon préside la tablée et je remarque la jeune Stelly installée à sa droite, somptueusement vêtue d'une robe intemporelle, qui lui confère un charme et une distinction inhabituels. Ses cheveux courts sont soigneusement relevés et un magnifique collier de diamants orne sa gorge fine. Elle est méconnaissable.
Monsieur Zon, égal à lui-même, a revêtu une splendide veste d’apparat de velours noir, agrémentée d’entrelacs d’argent et brodée de satin. Il se lève en m’apercevant et indique à un jeune homme assis à sa gauche de me céder la place. Celui-ci s’exécute aussitôt et je m’approche en silence sous le regard teinté d’animosité de Stelly.
— Je ne vous attendais plus, commandant, murmure Zon en remplissant le verre qui me fait face. C’est fort aimable à vous d’accepter de participer à ces modestes festivités. Je saisis la coupe et trinque sans un mot, le regard fixé sur nos bracelets jumeaux qui brillent du même éclat palpitant.
— Ayana, je suis heureux de vous voir, lance Villars de l’autre bout de la table, visiblement grisé par la boisson qui coule à flot. Je lui rends la politesse et ne peux m'empêcher de sourire à la vue de Key et du jeune Ramis partageant un fou rire communicatif. Il n’y a plus d’animosité, plus de frontières, chacun semble avoir oublié toute rancœur et une joie sans fard s’est emparée de tout l’équipage. Les éclats de rire fusent ici et là, les verres s’entrechoquent dans une joyeuse insouciance. Quelques androïdes discrets s’affairent à ramasser la vaisselle cassée, les assiettes vides et resservent impassiblement les invités bruyants et rustres. Stelly murmure quelque chose à l’oreille de monsieur Zon qui esquisse un sourire amusé.
— Ne restez pas plantée là, commandant, je vous en prie, prenez place, m’indique-t-il.
Je m’exécute sans pouvoir m’empêcher de dévisager Stelly, qui me gratifie d’un sourire triomphant.



— Je vous avais dit qu'il était inutile de moisir en bas, dit-elle avant d’avaler une longue gorgée de champagne. Un plat sophistiqué est machinalement déposé devant moi par l'une des discrètes machines dont le furtif cliquetis me hérisse, m'évoquant les horribles claquements de métal des cyborgs contre lesquels je combattis autrefois. Je lève les yeux vers monsieur Zon qui m’observe attentivement.
— Faites-moi le plaisir d’accepter de partager ma table cette fois-ci, mon commandant.
Il n’y a pas de piège. Aucune viande n’entre dans la composition de ces plats.
Je plante ma fourchette dans ce qui me semble être un mélange de légumes en guise de réponse. Je remarque alors le compagnon de Stelly qui s’approche de nous en titubant. Il pose une main sur l’épaule de la jeune fille qui se dégage avec mépris et agacement sans qu’il paraisse en mesure de s’en rendre compte.
— Vous nous avez promis l’accès à votre chambre immersive, dit-il en tentant de garder son équilibre, vous n’avez pas oublié, hein ? Zon sourit en lui tendant une petite carte magnétique.
— Voici. Troisième porte sur votre gauche. Essayez de ne rien détruire, ajoute-t-il avec condescendance.
— Hey ! Les amis ! Qui veut se faire une partie d’immersifs avec moi ? Annonce-t-il à l’assemblée qui lui répond par un brouhaha enthousiaste. En quelques secondes, plus de la moitié de la table est désertée. Ne restent plus que quelques hommes trop ivres pour se lever qui continuent de vider les verres qui trainent encore sur les tables. Stelly se lève à son tour en posant une main sur celle de Zon, qui la saisit affectueusement.
— Je vais les rejoindre, je n’ai jamais eu l’occasion de profiter des immersifs, nous n’en avons pas à bord, lui annonce-t-elle dans un murmure. Il acquiesce d’un signe de tête et elle semble lâcher sa main à regret, avant de s’éloigner. Il sait pertinemment que rien de tout cela ne m’a échappé et semble une fois de plus se délecter de la situation. J'entame mon repas sans lui accorder un regard tandis qu’un silence entêté s’abat entre nous, seulement interrompu par les gargouillis de quelques ivrognes tentant de se remémorer quelques vieilles chansons grivoises. Je sens son regard pesant qui détaille les moindres détails de ma physionomie, mais je décide de n’y prêter aucune attention. Je termine tranquillement mon assiette et m’adosse au dossier du fauteuil. Il semble amusé par mon mutisme et caresse distraitement son menton et ses lèvres sur lesquelles flotte un léger sourire empli d'expectative.
— Que tentez-vous d’obtenir de Stelly ? Dis-je finalement sans détour.
— Mais absolument rien. Cette petite a tant souffert, vous savez, elle a juste trouvé en moi un confident attentif, grince-t-il d’un air narquois.
— Et un beau parleur hors du commun également, j’imagine.
— Cette enfant se sent terriblement seule, voyez-vous. Il faut reconnaitre qu’Herlock n’est pas des plus volubile, vous et moi connaissons fort bien ce petit travers de personnalité qui le caractérise. Il est difficile pour une adolescente de son âge de traverser le mur, que dis-je, la forteresse qui enceint le coeur de notre cher capitaine. Cette petite a grand besoin d’un ami qui sache simplement l’écouter et la conseiller.
— Quelle belle empathie, monsieur Zon ! Je suis bluffée par votre gentillesse et votre prévention, vraiment, fais-je avec ironie.
— Vos railleries ne changeront rien à la situation, quoi qu'il en soit.
— Assez, monsieur Zon, quels mensonges avez-vous pu utiliser pour acheter ainsi sa naïve affection ? Que lui avez-vous dit ?
— Veuillez m’excuser, mais cela ne vous concerne en rien, commandant. Ce sont de vieilles histoires de... famille, grince-t-il avec sarcasme.
— Monsieur Zon, vous savez pertinemment que je peux vous condamner en un seul geste.
— Inutile, mon commandant. Je n’ai rien à cacher, dit-il en se relevant. C’est vrai, Stelly est venue me voir il y a quelque temps. Les codes de ma balise l’ont amené jusqu’ici bien que ce soit vous qu’elle cherchât. Nos deux navettes ont quitté l’Arcadia le même jour, semble-t-il, elle avait de ce fait une chance sur deux de vous retrouver en premier.
— Elle vous a donc croisé avant de me rejoindre…
— En effet, cela nous a permis de faire plus ample connaissance. Son expression se modifie soudain, et plus aucune trace d’ironie n’accompagne ses mots.



— Cela m’a permis d’éclairer certains points obscurs de son enfance et de la mort de ses parents.
— Je veux savoir ce que vous lui avez dit, monsieur Zon.
— Rien d’autre que la vérité. Malheureusement, je crains que ma version des faits ne corresponde pas à ce que votre cher capitaine lui a certainement conté. J’en suis tout à fait désolé.
— Quelle est cette sordide manigance ? Je ne vous pensais pas capable de manipuler une enfant pour servir vos intérêts, vous êtes pathétique.
À ces mots, il se redresse vivement, soudain affranchi de tout cynisme et me dévisage comme si je l'avais poignardé dans l'instant.
— Je ne manipule personne, je n’expose que la vérité ! Crache-t-il avec fureur. Celui que vous aimez est un lâche et un assassin !
Je m'adosse à mon siège, abasourdie tant par sa réaction inattendue que par le sens de ces quelques mots, tandis que ma logique se débat avec mes émotions. Il recule de quelques pas et passe une main nerveuse sur son front, les yeux clos sur une lutte intérieure qui parait le déchirer. De nouveau il me semble percevoir la folie sous-jacente qui embrume son regard.
— Toutes les vies qu’il a sauvées depuis tant d'années ne suffiront jamais à racheter celles qu’il a détruites autrefois. Rien de ce qu’il puisse accomplir aujourd’hui ne justifiera jamais le sang qu’il a sur les mains, souffle-t-il dans un murmure vacillant de haine. Il s’est approché de moi et ses yeux de ténèbres déversent une telle souffrance que je ne peux soutenir son regard.
— Herlock ne m’a jamais parlé de ce qui vous oppose. Dites-moi ce qui s’est passé, fais-je avec une émotion mal dissimulée. Un long silence pendant lequel il m'observe attentivement, puis il recule et saisit sa coupe qui traine sur la table avant de s’éloigner. De nouveau, il a revêtu son masque d’ironie glacée et de cynisme
— Je vous l’ai dit, commandant, cela ne vous concerne en rien. Si la curiosité vous taraude, posez-lui donc la question. Sa parole a certainement plus de valeur à vos yeux que la mienne.
— Certainement, fais-je avec exaspération.

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