Il nous reste vingt-sept heures avant d’atteindre notre destination. Je me demande avec appréhension comment nous allons bien pouvoir échapper aux forces de l’ordre terriennes qui arraisonnent tout bâtiment ayant l’audace ou l’inconscience de s’approcher du caillou dénudé et déchiré d’ouragans qu’est devenue notre planète. L’ordinateur n’a pas été en mesure de nous donner la moindre information concernant l’immonde chose qui sommeille maintenant au cœur des sous-sols du grand vaisseau. Herlock a rallié le pont et s’est installé dans le vaste fauteuil de commandement, emmuré dans un silence introspectif depuis plusieurs heures.


Son expression renfrognée et pensive me dissuade de tenter de l’approcher et je rejoins Villars à l’infirmerie, redoutant de me retrouver seule à bord du bâtiment infecté. Le grand homme m’accueille avec un sourire reconnaissant, comme si ma présence le réconfortait. L’énorme bosse sur sa tempe a un peu désenflé, substituée par une palette de couleurs évoluant du jaune au violacé intense.
— Comment va votre blessure, docteur ?
— Je ferai avec.
— Bon sang, il n’a pas eu la main légère, dis-je dans un souffle en considérant de plus près la marque douloureuse.
— Le capitaine ne fait jamais les choses à moitié, ironise-t-il avec une pointe de rancœur, avant de se détourner vers la grande table couverte de microscopes et d’instruments complexes. J’observe un instant ses gestes minutieux et précis, tandis qu’il s’applique à déposer une goutte de sang sur une petite plaquette de verre.
— Je peux faire quelque chose pour vous, commandant ? 
— Oh, et bien… en fait, non. Je voulais juste savoir comment vous vous sentiez...
À ces mots, il s'écarte du microscope afin de se retourner vers moi, avec un sourire compréhensif.
— Vous êtes anxieuse et je peux le comprendre. Je redoute moi aussi notre prochaine escale. Venez, allons nous aérer un peu.
Je quitte la pièce à sa suite et nous arrivons bientôt devant un sas flanqué d'un panneau d'interdiction. Villars pose sa main sur le capteur d'empreinte et les portes s'ouvrent sur une salle amplement éclairée par des néons au spectre proche de celui du soleil terrien. Des dizaines de plantes et de fleurs multicolores envahissent le sol et les étagères. Leur teinte verte tranche vivement avec la couleur grisâtre des murs de métal, qui se succèdent sans fin à travers tout le vaisseau. Une douce chaleur s’élève du plancher et l’humidité est presque palpable.
— J’ai mis au point cette petite structure il y a deux ans avec l’accord du capitaine, m’annonce Villars avec un sourire radieux. Certes, cela ne vaut pas les belles forêts de l’Oasis, néanmoins c'est une petite jungle emplie de mille trésors. Sur votre droite, là-bas, ce sont des rangs de tomates. Il me désigne avec fierté ses plants de légumes aux noms qui me sont inconnus et aux couleurs appétissantes. Et là, des courgettes, des carottes, des pommes de terre, ici, des fraises, et là des salades… ne trouvez-vous pas cela extraordinaire ?
Je suis stupéfaite. Je ne pensais pas que d’authentiques denrées terriennes puissent encore exister, tous les spécimens de fruits et légumes des planètes colonisées étant des modèles hybrides aux formes standardisées et à la teinte blanche spécifique, témoignant de leur rendement amélioré et de leur appartenance à la guilde des commerçants. Je suis émerveillée par les coloris éclatants qui par leurs seules beautés semblent m’appeler à la cueillette. Je fais quelques mètres et tombe en admiration devant un arbre parsemé de minuscules pompons jaunes, dégageant une odeur à nulle autre pareille, dans lequel dansent quelques dizaines de petites abeilles.
— Eh oui, il y a même des insectes, n’est-ce pas formidable ? Et regardez, voici ma pharmacie personnelle, lance joyeusement le docteur en balayant d’un geste de vastes supports de cultures couverts d’herbes aromatiques en tout genre et de plantes inconnues.
Devant mon silence, il arrache une feuille argentée d’un court bosquet et la brandit triomphalement sous mon nez.
— Sentez cela, n’est-ce pas un pur délice ? C’est du thym. Là-bas, vous avez du romarin et de la lavande.
Le parfum de la lavande me fait tressaillir, me replongeant dans quelque chose dont je n’arrive pas à me souvenir, c’est juste une sensation étrange de douceur et de volupté…
— C’est magnifique, Villars. Mais comment êtes-vous entré en possession de toutes ces choses ? Il y en a pour une véritable fortune et je suppose que toutes ces espèces sont éteintes depuis longtemps et certainement interdites. Son visage se rembrunit et son expression mélancolique me pousse à regretter ma question.
— C’est Ramis, murmure-t-il en souriant dans le vague. C’est le jeune Ramis qui est parvenu à se procurer tout ça pour moi… Je frémis en imaginant le jeune homme manchot qui fut le dernier à tenter de me retenir à bord.
— Herlock m’a dit que vous étiez parti avec lui. Comment se fait-il que vous soyez revenu, docteur ? Il sourit et me jette amicalement un énorme fruit à la peau rouge et dorée que je rattrape au vol.


— Je suis resté près de Ramis aussi longtemps qu’il a eu besoin de moi. Mais je suis aujourd’hui bien plus efficace ici. Je vais où je suis certain d’être utile… mais goûtez plutôt ceci, et dites-moi si ce n’est pas une expérience extraordinaire. 
J’hésite un instant et croque dans la peau fine et brillante. Je suis surprise par l’acidité délicate qui s’adoucit presque aussitôt pour laisser la place à une palette d’arômes sucrés et doux qui glisse sur mon palais.
— C’est fantastique, dis-je dans un souffle, avant de me délecter de nouveau de la petite merveille. Villars esquisse un sourire triste en hochant la tête.
— Ramis se moquait de moi et de mes plantes, mais je me souviens de son expression identique à la vôtre lorsqu’il a pour la première fois découvert le goût de toutes ces choses.
— Savez-vous ce qu’il est devenu aujourd’hui ?
Il pousse un long soupir en se détournant pour entamer la taille nerveuse de quelques brins aromatiques récalcitrants, puis stoppe son geste et murmure sans se retourner.
— Ramis a traversé tant d’épreuves difficiles, vous savez, mais ce n’est pas un mauvais gars. Il a tellement souffert… Je pose une main sur l’épaule du médecin afin qu’il me regarde et suis déroutée par son expression attristée.
— Que s’est-il passé, docteur Villars ? Qu’est-il advenu de Ramis ?
— À l’heure actuelle, il travaille toujours comme chasseur de prime pour la guilde des commerçants, autrement dit : l’union terrestre.
Je suis effarée par ce que je viens d’entendre. Comment ce jeune homme si plein d’idéaux a-t-il pu finir par se rallier à l’U.T, qui exerce une scandaleuse domination sur les mondes colonisés, fixant des règlementations et châtiments contraires aux règles élémentaires de toute liberté individuelle.
— J’imagine ce que vous devez penser, commandant, mais au départ il l’a fait pour moi. Nous avions besoin de subsister lorsque nous avons quitté l’Arcadia et… 
— Pourquoi est-il parti ? Je comprends que vous ayez désiré le suivre, mais pour quelle raison a-t-il abandonné le vaisseau ? 
Le regard de Villars se rembrunit et il secoue la tête dans un signe de négation affligée.
— Il n'a pas tourné les talons de son plein gré. Il a été proscrit.
— Ramis a été banni ? Mais, docteur, je ne conçois pas qu'Herlock…
— Ramis est allé beaucoup trop loin. Il est devenu impossible pour le capitaine de tolérer plus longtemps son comportement. J'entends sa décision… tout comme je comprends les réactions du jeune Ramis… 
Un silence auréolé de mélancolie nous unit soudain, accompagné du doux bourdonnement des insectes.
— Vous ne me direz rien de plus, n’est-ce pas, docteur ?
— Je pense que le capitaine sera plus à même de vous relater les faits, si vous tenez vraiment à connaître la vérité. J'imagine cependant que les sentiments qui lient ces deux hommes sont d’une complexité qui nous dépasse, vous et moi. Allez, ne parlons plus de cela. Finissez donc de déguster ce fruit. 
Je lui souris avec une pointe d’émotion au fond du cœur. Comment Herlock a-t-il pu bannir ce jeune garçon fougueux et tout entier dévoué à sa cause ? Que s’est-il réellement passé ? L’expression sévère du docteur ne laisse aucun doute sur le fait qu’il ne désire pas revenir sur le sujet et je décide de ne pas insister.
— Quel est le nom de l‘arbre qui produit de telles merveilles ? Fais-je
— Le malus communis, autrement dit… le pommier.
Tout ce qui se mange est aujourd’hui codifié par numéro, la toute puissante guilde des commerçants jugeant plus pratique et efficace cette nouvelle méthode. Peu à peu, les dénominations pleines de charmes héritées de nos ancêtres sont tombées en désuétude, et de nos jours plus personne ne se souvient de tous ces mots maintenant inutiles. Encore une fois, c’est par le biais des livres interdits que je me rappelle avoir entendu parler de pommiers. Je suis affligée de réaliser à quel point je ne connais rien de ce que fût notre monde avant la Grande Guerre et me surprends à envier Villars qui a traversé plus d’un siècle et accumulé tant de souvenirs et de connaissances. Même si je décidais de me plonger nuit et jour dans les centaines d’ouvrages de la bibliothèque du capitaine, rien ne remplacera jamais son vécu. Rien ne me permettra jamais de sentir l’odeur des blés fraîchement coupés ou des lilas débordants de fleurs printanières. Je ne pourrai jamais marcher au milieu d’un vaste champ de lavande étalant ses brins arrogants sous le cuisant soleil d’été. Jamais je ne pourrai sommeiller au pied d’un figuier croulant de fruits juteux et odorants tout en chassant avec nonchalance les quelques papillons colorés virevoltant en désordre. Toutes ces sensations, tous ces bonheurs d’autrefois, je ne pourrai jamais les imaginer qu’au travers des pages de livres interdits. J'embrasse la démarche passionnée de Villars et lui suis reconnaissante de son désir de partager toutes ces merveilles issues de son histoire. Je comprends également la raison de son attachement pour le jeune Ramis, à qui il a sans doute tenté de transmettre toutes ces choses avant qu’elles ne soient irrémédiablement perdues. Le souffle de l’ouverture du sas me fait sursauter. Stelly semble surprise par ma présence et une fois de plus évite soigneusement de croiser mon regard. Elle passe devant moi et s’adresse à Villars exactement comme si je n’étais pas là, mais la droiture exagérée de sa posture ainsi que ses gestes trop maniérés dénotent de son malaise.
— Toujours perdu au milieu de ta forêt… Herlock te demande à l’infirmerie, doc. Je crois que l’humanoïde a repris connaissance, dit-elle en balayant les alentours d’un oeil gourmand. Elle semble soudain rajeunir d’une dizaine d’années et se met à se balancer d’un pied sur l’autre en inclinant la tête avec une moue boudeuse pleine de charme juvénile, qui se transforme aussitôt en un sourire complice au grand homme qui hausse les sourcils.
— Je veux bien te donner quelques fraises, Stelly, mais ce n’est pas pour en faire profiter le gredin qui te suit partout. Elle sourit de plus belle et l’embrasse bruyamment sur la joue.
— Suis-moi, dit-il d’un air bourru et attendri.
J’observe en silence le manège de cette étrange adolescente qui quelques heures plus tôt avait perdu toute innocence. Je ne sais que penser de son expression mutine et enjôleuse et son petit rire cristallin me hérisse.  Elle nous quitte avec un plein panier de fruits multicolores sous le regard bienveillant de Villars, qui tourne la tête dans ma direction avec un haussement d’épaules.
— Je suis incapable de lui résister.
— C’est bien ce que j’ai cru comprendre, dis-je
— Vous semblez soucieuse, commandant.
— C’est que… elle est si différente aujourd’hui.
— Ce n’est plus une enfant, tout simplement.
— Je ne sais pas. Je pense qu’il y a autre chose, docteur Villars. Il gronde au fond d’elle une telle haine.
— J'imagine que c’est le propre de tous les adolescents, Ayana. La vie à bord ne simplifie pas les choses, mais je ne crois pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter. En tout cas en ce qui me concerne, elle sera toujours mon petit ange blond.
— Vous avez sans doute raison, docteur.
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Par Linka - Voir les 5 commentaires
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Commentaires

Ouh que j'ai eu peur lorsque j'ai vu "texte bucolique" dans ta news... me demandant si, à l'inverse, ce chap allait glacer les sangs... maiiisss non, il s'agit bien d'un îlot de calme et de nature... qu'est-ce que tu nous prépares ensuite ??? hmmmmmm
Commentaire n°1 posté par Sandy le 12/10/2007 à 13h21
Nan, nan, c'était vraiment un passage bucolique.^^
Avec quand même quelques indices sur Ramis (pour ceux qui n'ont pas lu le début du kide de l'espace) et des crises de mélancolies hein, je peux pas m'empêcher, lol !
La suite....mouahahahaha! (rire diabolique), ça risque de te plaire.: )
Réponse de Linka le 18/10/2007 à 10h50
(sourire sadique)   ;-)
Commentaire n°2 posté par Sandy le 18/10/2007 à 21h58
Pour mon retour de vacances, un petit épisode charmant.... même si on perçoit quelques notes annonciatrices de futurs désordres !
Commentaire n°3 posté par Anne-So le 20/10/2007 à 17h49
J'espère que le retour au boulot sera pas trop dur. ^^
Dans ce chapitre il y a en effet pas mal d'infos essentielles pour la suite.
Réponse de Linka le 20/10/2007 à 22h00
Une petite pause verdure avant de replonger dans l'horreur, je suppose. Ca fait du bien. Tu prends ton temps et c'est agréable. Tu n'as pas pensé aux cultures hydroponiques pour que le vaisseau soit toujours ravitaillé en oxygène et en nourriture fraîche ? Ce serait une variante réaliste. Le côté nostalgique est très bien rendu et on apprends beaucoup de choses du même coup. Un très bon chapitre à mon goût.
Attention, on ne dite pas "dénoter de son malaise" mais "dénoter son malaise".

Ambre
Commentaire n°4 posté par Ambre le 26/08/2008 à 12h15
Exact, j'aurais du parler de cultures hydroponiques, mais en même temps je tenais au côté vraiment authentique de la terre. Contente que ce passage te plaise, j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire, me replongeant dans mes propres souvenirs et sensations d'enfance.
Réponse de le 31/08/2008 à 17h03
Bonjour à tous, bonne fêtes des pères!
Snif cela fait presque un an que personne n'avait donné un avis sur ce chapitre, alors voilà le miens.
Comme d'autre l'ont fait remarqué, ça fait du bien d'apprendre le passé des personnages en plus ça permet de retrouver un peu de bonheur, car l'atmosphère est pesante.
TES DESSINS notamment la fille qui cueille la pomme (sont à croqué, croqué de croquis,   Voir mon commentaire sur le Kid de l'espace chapitre 7 et l'essayage en lingerie( ho ho ho, (pas rire diabolique, mais du père noel) JE SUIS ETONNER A CHAQUE FOIS par leurs qualité. Est-ce que le coeur te dit de les faire en cartes postal?
Commentaire n°5 posté par le flagorneur le 21/06/2009 à 16h05
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