Vendredi 7 septembre 2007

Nous nous dirigeons vers la salle de contrôle et de nouveau ce maudit pressentiment qui m'assaille. Une voix surgit du tréfond de mon inconscient, qui m’informe que le compte à rebours a commencé, qu'il est trop tard maintenant pour faire marche arrière. Plus rien ne peut arrêter la menace impalpable qui glisse lentement vers nous, tel un reptile en chasse…
Un éclair de douleur en pénétrant dans la vaste salle, saturée d‘écrans de surveillances. Un souvenir brutal de ce que je crus être la fin. Ici, je me suis effondrée sous le feu de l’ennemi, et des flashs incohérents de ma pénible convalescence tourbillonnent dans ma mémoire. Le sang dans ma gorge et mes poumons, sensation d’asphyxie, lutte désespérée pour émerger du néant, et la souffrance, tellement de souffrance ! Je frotte instinctivement une main sur la vieille blessure qui lacère ma poitrine en grimaçant. Ici également, j’ai décidé de bouleverser le tournant des dernières années de ma vie, optant pour la fuite et l’abandon de tout ce qui avait une quelconque valeur à mes yeux. Ici, j’ai pensé sceller à jamais ma destinée.
— Il s’agit d’un vaisseau d’exploration humanoïde, capitaine, indique Key, en activant le moniteur de surveillance. J’observe l’imposant croiseur ennemi qui vient d’apparaître sur l'écran avec une appréhension croissante. D’énormes éraflures lacèrent la coque sur toute la longueur, m'évoquant les griffes démesurées d'un rapace stellaire qui s’y serait agrippé. Aucun point lumineux n'éclaire les façades endommagées de l'immense bâtiment, aucun signe de vie.
— Les scanners détectent une présence à bord, mais nous ne recevons aucun autre signal. J’ai tenté d’établir le contact, mais il semble que tous leurs systèmes soient hors service. Seul le réseau de secours secondaire fonctionne encore. La trajectoire est instable. C’est comme si… il n’y avait plus personne aux commandes, ajoute Key.
— Je me demande d’où ils viennent, leur bâtiment est sacrément amoché, murmure un homme, que je ne connais pas.
— Bien. Programmez une sonde, demandez à Alfred s'il peut parvenir à remettre en route les systèmes électroniques afin de rétablir l'équilibre atmosphérique interne et de déceler les éventuelles avaries et risques sanitaires. Qu'il se charge également de décrypter les codes de déverrouillages des sas.
La jeune femme pianote une suite de questions et nous retenons notre souffle, en attente de la réponse.
— Le niveau d'oxygène est en deçà du seuil de tolérance terrien, mais il pense pouvoir rétablir l'équilibre d'ici une quinzaine de minutes, capitaine. Cela devrait nous permettre d'accéder à la salle de contrôle. Aucun signe de contamination microbienne ou radioactive.
— C'est déjà ça. Que l’équipe d’exploration se prépare. Nous allons monter à bord. Je veux que vous soyez opérationnels dans quarante-cinq minutes, annonce Herlock. Mime recule d’un pas et se retourne vers lui.
— Capitaine, je ne crois pas que ce soit une bonne idée.
— Il reste peut-être des survivants, ils pourront nous éclairer sur ce qui se passe par ici. Ce qui est arrivé à ce croiseur ressemble fortement à ce que nous avons observé précédemment, je ne serais pas surpris que ça se rapproche des territoires habités...
— Ouais ! Et il y a sans doute un beau butin à la clef ! lance le jeune homme aux cheveux gras, croisé au cœur de la nuit précédente. Le capitaine ne semble guère se soucier de la remarque et fait volte-face.
— Syrus, faites en sorte que vos hommes soient prêts à débarquer. Je n’accepterai aucun tir aux flancs cette fois-ci. 
— À vos ordres, capitaine ! lance un grand gaillard aux longs cheveux roux, avec un salut militaire. Je jette un regard interloqué à Herlock, qui m’adresse un sourire amer.
— La hiérarchie est un peu différente de ce que tu as connu autrefois à bord. Les hommes qui se sont joints à nous sont pour la plupart d'anciens pirates, menés par leur propre capitaine. J’ai choisi de garder le schéma de ces fratries, tant que leurs chefs me prêtent allégeance.
— L’Arcadia est donc découpé en plusieurs factions distinctes, qui se battent sous la même bannière, ajoute Mime, avec une pointe de mélancolie dans la voix.
Ainsi donc, la belle unité fraternelle de l’Arcadia a, elle aussi, volé en éclat… Ce qui fédère ces hommes n’a plus rien à voir avec les principes et l’idéalisme qui ont forgé la puissance de l’équipage d‘autrefois. Je commence à comprendre pourquoi Ramis a choisi de voguer vers de nouvelles aspirations…
— Je veux être des vôtres ! retentit soudain une voix claire derrière moi. Stelly nous toise avec une détermination et une insolence qui, en d’autres circonstances auraient pu sembler attendrissantes. Je remarque que ses hanches sont flanquées de deux lourdes armes aux canons étincelants de menace, et d'une rangée de munitions. Elle est loin d’être aussi fragile et innocente que ce que je pensais, elle parait même s’ingénier à jouer le rôle d’insupportable peste, qui lui sied comme un gant, je dois bien le reconnaître.


— Pas question, grogne Herlock.
— Et pourquoi ça ? Je ne suis plus une gamine, je fais partie de cet équipage, au même titre que ces… hommes, rage-t-elle, en balayant la pièce d’une main agacée. Je veux avoir ma part
du butin ! 
Je serre les dents, m’efforçant de ne pas réagir à ses mots qui ne provoquent en moi qu’une profonde indignation, mêlée de colère. Herlock, en revanche, lui jette un regard noir, et sa voix adopte l’intonation glacée et contenue que je connais si bien.
— Lorsque tes aspirations seront autres que l’esprit d’aventure et la cupidité, alors peut-être que je t’autoriserai à m’accompagner. 
— Ah oui ? Et eux ! Tu crois qu’ils te suivent pour quoi, hein ? Par loyauté envers l’univers ? Pour nous sauver tous d’une menace dont personne ne sait rien ? Menace qui n’a sans doute jamais existé que dans ton esprit ! crache-t-elle, avec un mépris qui me donne la chair de poule. Il fait un pas en avant et je discerne une furtive lueur de désarroi dans les yeux de la jeune femme. Mais elle se redresse de toute sa hauteur et soutient le regard obscurci du capitaine, tandis que des œillades indiscrètes et pesantes survolent la scène en silence.
— Retourne dans tes quartiers et restes-y, grince Herlock, d’une voix menaçante.
— Je te hais, persiffle-t-elle, avant de tourner les talons et de quitter la salle avec fureur.
Mon regard croise celui de Key et Mime, qui semblent aussi démunies que moi. Herlock, quant à lui, a déjà endossé sa carapace de chef de meute implacable, qui nous impose un mutisme et un respect naturel.
— Tous à vos postes ! Nous allons accoster ! clame-t-il à l’équipage, qui s’exécute aussitôt.



Un gigantesque mausolée, dédié à l’horreur la plus primaire et à l’oubli de toute humanité.
La lumière blanche que crachent les néons accentue le contraste cru des taches pourpres, horriblement éparpillées sur la presque totalité des murs immaculés. Une vague de panique et d’incompréhension traverse l’assistance, ainsi que les cliquetis des armes que l’on déverrouille fébrilement, et dont la résonance métallique semble soudain si rassurante. J’imite mes compagnons, tandis qu’une sourde terreur grimpe le long de mes jambes et de ma colonne.
Tout en moi se révolte et me crie de fuir, d'interposer des milliards de kilomètres entre moi et cette nouvelle menace sans nom, de décamper aussi loin que mes forces puissent me mener et de ne surtout jamais me retourner…
Quelque chose d’inexorable se met en place sans que je ne puisse plus rien arrêter… Je respire profondément, tentant de retrouver un semblant de rationalité, et c’est finalement avec une sorte d’acceptation résignée que j’emboîte le pas prudent des hommes. Le silence oppressant semble s’épaissir à mesure que nous avançons plus avant dans le bâtiment, si bien que je suis capable de percevoir autour de moi le son désagréable des respirations saccadées par l’angoisse. Les murs sont maintenant pratiquement en totalité recouverts d’un sang noir et poisseux, et leur surface irrégulière adopte des formes tourmentées, presque organiques…
— Nom de Dieu ! Mais qu’est-ce que c’est que ce foutu bordel ! s’exclame Syrus, en balayant du regard la salle principale, que nous venons d’atteindre.
— Bon sang ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ? lance un autre homme, derrière moi.
Je suis pétrifiée. Incapable de la moindre réaction, ni d'un quelconque raisonnement cohérent. Le cerveau humain n’est pas fait pour assimiler ni comprendre ce genre de situation…
Les murs qui entourent le poste de contrôle m'évoquent une immense scène arrachée des enfers, figée en pleine expansion…



Des concrétions de chairs se mêlent à ce qui ressemble à des entrailles et des corps atrocement déformés paraissent avoir fusionné avec les parois du vaisseau. Il est impossible de trouver un sens logique à l’amas organique pourrissant, dont l’odeur insoutenable m’oblige à reculer pour ne pas m’évanouir. Il me semble que quelque chose a ouvert des yeux révulsés au milieu de ce magma informe… Oui, un regard horrifié m’implore de mettre un terme cette abomination. Sa bouche déformée et sanglante hurle quelque chose, mais aucun son ne me parvient.
— Mon Dieu, capitaine, cette chose est… vivante… dis-je dans un souffle, sans pouvoir détacher mon regard de l’atrocité inconcevable, qui pourtant palpite tout autour de nous.
La voix de Syrus me fait sursauter.
— J’ai un signal ! Par là, capitaine ! crie-t-il, en désignant le corridor sur notre droite.
— Allons-y. Trois hommes en arrière, minez ce vaisseau, annonce Herlock.
Nous suivons en hâte le grand gaillard roux jusqu’à ce qui ressemble à une infirmerie. Le signal du traceur se fait de plus en plus virulent, nous menant devant la porte close d’une armoire de métal. Herlock s’en approche prudemment, indiquant à l'équipage de rester à l’écart. Un bruit sourd à l’intérieur me glace le sang. Mon cœur s’accélère tandis qu’il avance sa main vers la poignée. Il l’ouvre vivement, alors que les hommes pointent leurs armes en direction du danger inconnu. Nous découvrons un humanoïde qui se tortille pathétiquement, en essayant de s’enfoncer plus encore dans le coin de l’armoire, les mains entourant son visage pour se protéger.
— Ah ! Une saleté d’humanoïde ! Tuons-le ! hurle un gros individu crasseux, aussitôt repris en cœur par ses acolytes, bouffis de haine.
— Non ! Je vous interdis de le toucher ! vocifère Herlock, en s’accroupissant à hauteur de la créature, qui semble saisie de spasmes, tant elle est terrifiée.
— Mais enfin, capitaine... insiste l’homme
Je m’interpose fermement et sens immédiatement toute l’animosité que ma présence inspire à ces pirates sans principes. Un bref silence, salutairement interrompu par l’éclat de voix d’un tout jeune homme aux traits asiatiques.
— Regardez les gars ! Toute la came dont on puisse rêver, il n’y a qu’à se servir !
Les étagères éclaboussées de sang devant moi sont en effet chargées de toutes les médecines imaginables, humanoïdes ou non. Une véritable aubaine pour des utilisateurs, ou des trafiquants. Le groupe se jette sans modération sur cette manne sans prix, tandis que je m’accroupis près d’Herlock, afin de l’aider à déloger le survivant, qui pousse un hurlement silencieux et agite les bras en tout sens, comme s’il tentait de dire quelque chose. Il se calme enfin et parvient à me faire un signe vers sa gorge.
— Oh mon Dieu, ne me dites pas que cette histoire est vraie… fais-je, dans un souffle
— De quoi parles-tu ? murmure nerveusement Herlock.
— les transmetteurs qui leur permettent de communiquer avec les autres races… cette légende qui affirme qu’ils ne s'expriment que par ultrasons… À ces mots, l’humanoïde m’accorde un signe de tête reconnaissant.
— Très bien. Nous l’emmenons, annonce le capitaine, avant de se retourner vers ses hommes, qui s’affairent fébrilement à remplir leurs poches de drogues diverses, jouant des coudes et grognant comme des chiens affamés convoitant un os.
— Nous nous replions ! Brûlez cette infamie et faites-moi sauter ce bâtiment !
À ces mots, une clameur de plaisir rageur s’élève, et quelques pyromanes hystériques se font une joie de suivre les ordres d’Herlock, tandis que celui-ci pousse sans ménagement notre prisonnier vers son nouveau cauchemar.

par Linka publié dans : Roman : Tome 2
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Commentaires

Voilà une "rentrée" que nous attendions tous !!!


L'été n'a émoussé ni notre curiosité ni ton habileté à nous tenir en haleine...

commentaire n° : 1 posté par : Anne-Sophie le: 07/09/2007 14:07:31
Merci d'être toujours aussi fidèle à mes écrits. ^^
réponse de : Linka (site web) le: 17/09/2007 13:57:53
Quel plaisir de te retrouver !
commentaire n° : 2 posté par : Sandy (site web) le: 07/09/2007 16:26:21

^^

Un plaisir partagé. Je suis encore débordée ce mois ci avec la rentrée, mais je passerais te voir et lire tes textes bientôt. ;)

réponse de : Linka (site web) le: 17/09/2007 13:57:02

Je n'ai qu'une chose à dire ! ! ! ! !


ENFIN ! ! ! ! ! Il était temps, tu nous manquait de trop et j'avais vraiment Hate de retrouver enfin toutes tes histoires ! ! !


J'espére également que la réalisation de ton premier Tôme avance bien et que bientôt, il troneras sur mon étagère dans  ma colection !


Et au faite, magnifique chapitre trés prenant ...... La vie à bord de l'Arcadia à hélas bien changée ....... Et pas en bien.


 

commentaire n° : 3 posté par : DareDevil (site web) le: 08/09/2007 08:24:18

Merci de ta fidélité.

Oui, la vie à bord a changé, mais tu n'est pas au bout de tes surprises, lol !

Le 1er tome avance doucement, mais sûrement. :)

réponse de : Linka (site web) le: 17/09/2007 13:56:03
Je me doute bien qu'avec toi, je suis loin d'être au bout de mes surprises ! ! ! ! !  Et je suis content que la réalisation du tôme 1 soit toujours en progression ......... Chouette, ça avance donc, je pourrais le relire d'une seule traite ! ! ! ! ! ! Sans avoir à attendre les mises à jours si cruelles . . . .   lol  lol
commentaire n° : 4 posté par : DareDevil (site web) le: 18/09/2007 07:10:29
Vi, ça avance, mais très doucement, car j'ai beaucoup plus de boulot que prévu ce mois-ci, ce qui n'est pas une mauvaise chose en soi.
C'est vrai que le lire d'une seule traite ne laisse pas la même impression que chapitre par chapitre.^^
réponse de : Linka (site web) le: 19/09/2007 09:40:11
Nous découvrons ce qu'est devenu l'Arcadia et, surtout, nous sommes sur la trace d'un nouveau mystère. Je ne reviens pas sur le style qui convient parfaitement à l'histoire, mais je te le redis pour que tu ne crois pas que ce n'est plus là lol
Ca donne vraiment envie de connaître la suite... Ca rappelle aussi qu'il y a bien des choses dont Ayana a été informée lors de son séjour sur Terre mais qu'elle n'a jamais dites à Herlock. A suivre donc !
Au registre des petites erreurs, on dit un "tire-au-flanc", "en tous sens". On dit "ça lui va comme un gant" ou "ça lui sied à merveille" mais on évite généralement de mélanger les deux expressions. J'en ai vu d'autres mais je n'ai pas trop le temps de lister : à relire donc...

Ambre
commentaire n° : 5 posté par : Ambre (site web) le: 06/05/2008 15:21:18
Exact, c'est mieux "ça lui sied à merveille". Je m'emmêle les pinceaux parfois, lol !
Contente de ta remarque. rassurée de savoir que j'arrive à maintenir le lecteur en haleine.^^
Merci de ton passage encore une fois. A bientôt. :)
réponse de : (site web) le: 07/05/2008 17:53:37

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