Vendredi 23 février 2007
Nous arrivons bientôt dans les quartiers de détention de haute sécurité. Zon ordonne l'ouverture de la cellule où sont enfermées Mime et Key. Elles ont visiblement été correctement traitées, bien que la pâleur de Key accentue encore l'impression de fragilité qu’elle dégage.
Il me fait signe de rejoindre mes compagnes et referme la lourde porte derrière moi.
— Je reviens vous chercher dans vingt minutes. Voyez, je suis quelqu'un de foncièrement bon : je vous permets de discuter entre femmes, ricane-t-il, avant de disparaitre. Mime s’empresse de serrer mes mains entre les siennes.
— Commandant Ayana, nous pensions que vous étiez morte, je vous aie vu tomber sous le feu ennemi, je suis tellement heureuse de vous revoir...
Key s’adosse et se laisse nonchalamment glisser le long du mur.
— Qu’est-ce que ça peut bien changer pour nous, Mime ? souffle-t-elle, d'un air las. Mime semble très affligée.
— Key, ne parle pas comme ça !
— Ce n'est rien, je comprends, dis-je, en serrant les mains de Mime affectueusement.
— Nous avons perdu l’Arcadia, et le capitaine. Je crois que cette fois, c’est la fin, renchérit Key, avec mauvaise humeur.
— Le capitaine viendra nous chercher. Il éprouve certainement des difficultés à nous localiser, car le système anti-piratage de l'ordinateur de l'Arcadia s'est déclenché lors de l'abordage, ce qui coupe toute communication avec les navettes de sauvetage. Mais je sais qu'il ne nous abandonnera pas, s’insurge Mime. Une étrange aura scintillante enveloppe son corps, serait-ce de la colère que je perçois dans le timbre doux de sa voix ?
— Cela fait deux semaines que nous moisissons dans ce cachot, et pas la moindre trace
d'Herlock, insiste Key, en frottant son visage fatigué d'une main lasse.
— Et nous devons souhaiter que cela continue. Il ne doit surtout pas venir, c’est exactement ce
qu’ils attendent de lui, dis-je. Un bref silence s’immisce entre nous, finalement interrompu par la voix chaleureuse et légèrement brisée de la délicate Mime.
— Elle a raison, il vaut mieux qu'il ne nous retrouve jamais. Sa venue n'entrainerait qu'un immense désastre.
— Oui, sans doute, déclare enfin Key, en levant ses yeux couleur d'émeraude vers la grille inébranlable de notre cellule.
— Savez-vous combien d'entre nous sont incarcérés ici ? fais-je. Mime baisse les yeux, accablée, avant de me répondre.
— Plus du tiers de l’équipage a été décimé. Mon sang se fige.
— Les enfants, ont-ils pu s’en sortir ?
— Aucun, souffle Mime, dans un signe de négation affectée. Stelly n'était pas à bord lorsqu'ils ont pris possession du vaisseau, mais les deux autres petites filles et le petit garçon ont été abattus, le jour de l’abordage.
Une immense vague de culpabilité et de tristesse s’empare de moi. Ce merveilleux petit bonhomme, si innocent et si pur... il me faisait confiance, et je l’ai abandonné. Le bruit du déverrouillage de la cellule me fait sursauter.

Mon étrange ravisseur a enfilé un long manteau noir, orné de splendides reliefs finement entrelacés. Il m’en tend un second, quasiment identique et me sourit.
— Nous partons en excursion. Mesdames, veuillez m’excuser, mais je dois vous emprunter votre amie.
Mime me jette un regard empli de compassion, tandis que celui de Key passe de Zon à moi, avec une lueur de suspicion fort désagréable... J’arrache le manteau des mains de mon ravisseur et l’enfile sans discuter. Je suis fatiguée de lutter. Nous empruntons un vaste et luxueux ascenseur, qui ne cesse sa course vers le ciel qu'après de nombreuses minutes, durant lesquelles j’évite soigneusement de poser les yeux sur l’expression enjouée et jubilatoire de mon geôlier.


Enfin, les portes s’ouvrent et je reste figée, effarée par le luxe flamboyant de ce qui semble être une ville miniature, dotée de tout le confort imaginable.
— Bienvenue au 437e et dernier étage du Raybow Life palace ! s’écrie Zon, en écartant les bras, comme le ferait un présentateur de numéros de cirque. Devant moi s’épanouit un charmant jardin public à la propreté irréprochable. Les arbres impeccablement taillés bordent un vaste lac aux reflets bleus, qui exhale une agréable senteur dont la subtilité me parait trop complexe pour être naturelle. De nombreuses bordures fleuries aux couleurs artistiquement entremêlées en une harmonie soignée encadrent nos pas, tandis que nous arrivons dans une spacieuse rue pavée.
Des dizaines de boutiques, aux devantures agencées comme de véritables palais miniatures se concurrencent le long des trottoirs, qui me semblent ciselés dans un marbre d'une pureté et d'une beauté hors du commun. Un petit terrain de golf au tapis velouté s’étale langoureusement à quelques mètres de là et je remarque de multiples badauds, à l’embonpoint critique, paressant à la terrasse des quelques prestigieux cafés et restaurants, qui bordent la place principale.
Tous sont fastueusement vêtus de soieries chatoyantes et d'un étrange cuir à la finesse presque translucide. Les rivières scintillantes de bijoux des femmes se perdent dans les plis de leurs chairs distendues. La température est optimale et quelques oiseaux colorés viennent picorer les restes de repas, pourchassés par des enfants obèses, qui soufflent comme des phoques, en suant sous l'effort de leur brève course. Des visages mollement surpris se posent sur nous, avant de retomber dans une insolite apathie générale. Nous ne croisons aucun humanoïde et je remarque que les hologrammes publicitaires vantent les formes disgracieuses de femmes à la mobilité réduite par la graisse.
— Je ne crois pas que vous fassiez partie de leur canon de beauté, ricane Zon, en me toisant d'un regard cynique. C’est magnifique, n'est-ce pas ? ajoute-t-il, en balayant les alentours d'une main enthousiaste.
— Qu’est-ce que ça signifie ? Où sommes-nous ? Pourquoi ces gens sont-ils tous ...
— Aussi gras que des porcs ? Mais peut-être parce qu'ils SONT des porcs ! 
Il me fait signe de lever les yeux et je m’aperçois alors qu'une immense coupole de verre domine nos têtes. Ainsi, tout est factice. Cela me ferait presque penser à l’oasis morbide d'Alfred...
— Qui sont ces gens ? Où sont les humanoïdes ? Que...
— Du calme, ma belle. Il saisit mon bras d'une manière totalement dépassée et incongrue.
Curieusement, je ne ressens pas le besoin de me soustraire à son contact, trop absorbée
par l’incroyable spectacle qui s’offre à moi. Un éclair me traverse soudain l’esprit.
— Nous ne sommes plus en guerre ? dis-je, d'une voix blanche.
— Soyez patiente, je vais tout vous expliquer. Mais auparavant, je tiens à vous prodiguer une vision plus... complète de la situation actuelle. Il tape un code sur le clavier d'un nouvel ascenseur aux parois de verre, qui amorce aussitôt un mouvement docile.

Nous descendons lentement à travers le titanesque immeuble, croisant des dizaines de corridors au faste presque indécent, des centaines de boutiques clinquantes et des jardins à la luxuriance exagérée. Mais l’environnement se fait bientôt plus gris et plus sale.
Nous empruntons un deuxième ascenseur, qui semble s’enfoncer dans les entrailles de la Terre. La lumière se raréfie et une brusque secousse nous signale que nous sommes arrivés à destination.
— Mettez ça, m’indique Zon, en me tendant un impressionnant masque à oxygène et une paire de lunettes de protection. Bienvenue de l’autre côté du miroir, Alice, résonne sa voix, à travers le museau de métal. Il ajuste ses lunettes teintées et fait signe aux deux soldats qui nous escortent de nous attendre là. La porte s’ouvre enfin et un vent d'une désagréable violence me plaque contre les murs de l’ascenseur, tandis que des milliers de grains de sables et de déchets viennent s’écraser contre la paroi de mes lunettes. Zon m’indique la direction à suivre et nous atteignons rapidement l’orée d'une sorte de vieille usine désaffectée, creusée à même le flanc de la montagne. Je me retourne maladroitement et réalise que je ne peux même pas apercevoir le sommet de l’immeuble que nous venons de quitter. Il trône, tel un énorme champignon vénéneux au milieu d'une terre ravagée, narguant de sa silhouette massive les ruines désertées, qui devaient autrefois abriter des milliers de personnes. Il occulte tout l’horizon et jette une ombre malsaine aussi loin que ma vue puisse porter. Il me semble que nous sommes au coeur d'une ville, mais laquelle ? Une féroce rafale me déstabilise et je me cramponne au bras de Zon, qui me tire de son mieux vers l’intérieur de l'usine.

Mes yeux s’accoutument peu à peu à l'obscurité et j’aperçois devant nous une dizaine d'hommes, aussi bien armés que des commandos d'élite. Ils saluent Zon d'un geste guerrier et je frissonne en constatant les anomalies morphologiques de leurs visages, dont la plus frappante est sans doute leur nez, qui semble avoir presque entièrement disparu, probablement rongés par la morsure impitoyable du vent, chargé de radioactivité, comme nous le mentionne un compteur installé le long du mur de l’entrée. Il est vrai qu'ils ne portent pas de masques.
— Si nous ne nous attardons pas trop, nous ne risquons rien. Le taux est censé être encore très faible, par ici, m'indique Zon, en me poussant en avant. Bienvenue dans l’usine de conditionnement de la nourriture terrienne, faction huit. Et voici la matière première de tous les restaurants gastronomiques, que vous avez aperçus tout à l’heure. Il fait signe à l’un des gardiens d'ouvrir l’énorme porte de fonte qui se dresse devant nous.
J’écarquille les yeux, abasourdie d'épouvante et de dégout.


Je n'arrive pas à croire que la scène qui se joue devant moi est réelle.
Dans l'immense salle mal éclairée se tord une masse mouvante d'hommes, de femmes et même d'enfants, dans un état de délabrement inimaginable. Leurs corps, nus et décharnés, sont couverts d'ecchymoses et parfois de plaies suintantes. Les gardiens les poussent sans ménagement par petits groupes, vers ce qui parait être leur destination finale. Leurs pathétiques gémissements et leurs cris ressemblent à ceux d'animaux pris au piège. Ils semblent avoir perdu toute humanité et leurs yeux hagards ne reflètent rien, sinon une terreur sans nom, teintée de folie. Une épouvantable odeur de charogne me brûle la gorge malgré le masque et je remarque le cadavre d'une femme, qui gît au milieu de ce troupeau ignoble, son corps dans un état de décomposition déjà avancée. Ses congénères la piétinent et la bousculent, sans paraître se rendre compte de l’horreur de leur geste. Mon sang se glace en imaginant entendre le bruit mat d'une lame qui s'abat avec la régularité d'un métronome, quelque part au fond du bâtiment.
— Je vous ferais grâce de la visite complète de la chaine d'abattage... grince la voix métallique de Zon. Je recule, mortifiée, l’estomac retourné. Jamais je n'ai assisté à une telle infamie. Je trébuche en essayant de sortir, nauséeuse, le souffle court. Mon geôlier se contente d'un sourire amer et désabusé et me permet de prendre de l’avance. Il finit par me rejoindre et nous retrouvons l’ascenseur, véritable portail sur l’enfer.

La vue des soldats humanoïdes qui nous attendent ravive en moi une sourde rage, que Zon contrecarre en leur ordonnant de nous laisser seuls. Il pianote de nouveau une longue ligne de codes et l’appareil maléfique reprend son ascension. Nous retirons masques et lunettes que je jette rageusement au sol.
— Comment pouvez vous laisser perdurer une telle abomination ! comment pouvez-vous continuer à servir sous les ordres de ces monstres ! 
Il ne quitte pas son étrange sourire, empli d'une douloureuse amertume et s’adosse au mur, croisant les bras d'un mouvement élégant.
— Voulez-vous visiter la tannerie ? 
— Immonde chacal ! dis-je, en me précipitant sur lui, folle de rage et à bout de nerfs.
Il esquive mon geste avec une rapidité et une agilité surprenante et parvient sans peine à
m’immobiliser contre la paroi glacée, d'autant que la douleur de ma blessure se ravive presque aussitôt. Je me sens de nouveau si impuissante. Sa poigne est aussi ferme et puissante que celle d'Herlock et je ne peux absolument rien faire pour me dégager.
— Comment pouvez-vous faire subir cela à votre propre peuple ? fais-je, dans un souffle hargneux. Il approche son visage tout près du mien et son expression se métamorphose soudain. Son regard traduit une telle sincérité et un tel désespoir, que j’en suis presque troublée.
— Qui vous dit que les humanoïdes ont quelque chose à voir avec tout cela ? souffle-t-il, en plongeant ses yeux d'ébène au fond des miens. Je reste confondue, luttant contre la vérité qu’il tente de me faire partager. Je ne veux même pas le concevoir. Je refuse de l’entendre. Il relâche son étreinte, tandis que nous arrivons dans ce qui semble être l'orée de ses appartements.
— Regardez notre bonne vieille terre, elle n'a absolument plus rien à offrir. Quel peuple, quelle civilisation, serait assez stupide pour désirer perdre son temps avec ce qui n'est plus qu'un énorme caillou, balayé par les ouragans et inondé de pluies radioactives ? 
— Ce n'est pas vrai, c’est impossible... fais-je, d'une voix atone. Je plaque une main sur mes lèvres, hésitant entre la nausée et l'hystérie. Vous êtes en train de me dire que...
— Cela fait maintenant cinq ans que les humanoïdes ont abandonné notre chère planète aux bonnes grâces de ses légitimes habitants, déclare-t-il, en balayant les alentours, d'un geste hautain et méprisant. Et vous pouvez constater ce qu’ils en ont fait.
Je sens un noeud douloureux enserrer ma gorge. Un millier de sentiments contradictoires se bouscule dans mon cerveau, les images s’entrechoquent sans logique, je perds pied. Zon m’invite à m’asseoir et je m’exécute, trop bouleversée pour pouvoir réfléchir.
— Les tas de graisses que vous avez aperçus là haut, sont parmi les premiers à avoir offert leurs services aux envahisseurs. En échange, bien entendu, ils ont été extirpés des camps de vie et largement récompensés de leurs multiples délations. Ils ont pu emménager dans de splendides résidences, au sein de ces infrastructures, construites uniquement à leur intention. Les humanoïdes ont rapidement réalisé qu'il était possible d'acheter jusqu'à l’âme de ceux de notre race, grâce à ce concept pourtant bien abstrait qu’est l’argent. Ils décidèrent de s’allier nombre de personnages clés, afin d'éviter les pertes inutiles de leurs troupes en batailles sans fin. Et leur tactique fut redoutablement efficace...
Il me sert un verre de vin, que je saisis avec un peu trop d'empressement et avale d'une traite, sans le quitter des yeux. Il s’installe à califourchon sur une chaise qui me fait face, un verre à la main, et sourit. Pas l’un de ses sourires malveillants, mais au contraire, le sourire fatigué et mélancolique d'un clown triste.
— Ce que n'avaient pas prévu les humanoïdes, c’est que la vénération du grand dieu argent dépasse tout entendement, pour ceux de notre espèce. Les citadelles comme celle-ci ont commencé à s’envier les unes les autres, et une guerre interne s’est déclarée, ravageant tout sur son passage. Plus rien ne pouvait arrêter la folie de ces traitres trop puissants. Les premières têtes nucléaires ont été amorcées, et l’engrenage infernal s’est mis en marche. Qu’importait de détruire toute vie sur notre planète ? Les forteresses étant conçues comme de véritables bunkers hermétiques, pourquoi s'embarrasser de ce qui pouvait se passer à l'extérieur ?
Il boit une gorgée de vin, sans plus sembler se soucier de ma présence. Une immense consternation l’enveloppe. — Bien entendu, la radioactivité empêchant toute vie de prospérer, les ressources de notre monde se sont rapidement taries et le climat irrémédiablement dégradé.
Il devint impossible de sortir des tours. La cupidité des hauts notables se transforma peu à peu en paresse et la guerre cessa sans qu'il soit vraiment possible de savoir quand... les humanoïdes quittèrent notre planète peu de temps avant la fin de cette guerre fratricide, lorsqu'ils comprirent que nous étions en train de nous autodétruire. C’est à ce moment-là que je pris la décision de me rallier à leur peuple, afin de pouvoir continuer à travailler sur des projets ambitieux et profiter de leur immense savoir, qui dépasse tout ce que vous pouvez imaginer.
Il me ressert un verre, avant de reprendre. Les hauts dignitaires n'ont aucun intérêt à ce que la nouvelle de la libération s’ébruite, cela fragiliserait leurs positions. De plus, les places dans les forteresses sont fort limitées. C’est pourquoi, depuis ce jour, tout vaisseau étranger est systématiquement arraisonné, tout voyageur extérieur condamné et exécuté sans aucune véritable raison. Les malheureux, qui pensent rentrer enfin chez eux, sont accueillis par un peloton de soldats et finissent presque toujours dans l’une des usines, que vous avez visitées. Ainsi la terre vit en totale autarcie, coupée du reste de l’univers, bombardant les stations de communications de faux reportages sur une hypothétique guerre sanglante, suffisants pour décourager la plupart des humains exilés sur d'autres planètes de revenir un jour. De plus, il fallait bien trouver un moyen de renouveler les maigres ressources protéiques...
Il m’observe un instant, comme s'il attendait une quelconque réaction, mais je reste muette, sidérée par toute l’horreur et l’ironie de la situation.
— Les ministres véreux s’arrangent pour combler ce qui subsiste de leur peuple de tout le confort imaginable, de satisfaire les moindres besoins de ces porcs abêtis par la surconsommation de graisses et de programmes télévisuels débilitants. Ainsi, peu de risque de rébellion.
Il pose son menton sur ses bras croisés et soupire. Ses longs cheveux tombent le long de son épaule droite, tandis qu'il incline la tête. Sa beauté exotique tranche tant avec les monstrueux tas de graisses que je devine au dessus de nos têtes. Son regard se perd de nouveau dans les limbes de sa conscience...
— Et le berceau de l’humanité se noie dans la graisse et l’inaction, et l'être humain se dévore lui-même, revisitant la loi du Thallion, encensant le grand dieu de papier... souffle-t-il enfin.
— Mon dieu... dis-je, en me relevant . Une ineffable tristesse est tout ce que je suis capable de ressentir à présent.
— Pourquoi nous avoir amenés sur terre ? dis-je
— Parce que, voyez-vous, malgré tout cela, la terre reste le seul endroit qui possède encore un laboratoire scientifique doté du matériel adapté à l’étude des secrets de l’Arcadia. Cette merveille a été façonnée par des mains humaines...
Il semble exténué, comme si la haine et la colère qui le rongent puisaient en lui une trop grande énergie. Il tend une main vers mon médaillon d'argent avec un sourire triste.
Je n'ai pas eu le coeur de vous en priver. Vous devez être quelqu'un de vraiment spécial, pour qu'il vous l'ait donné... murmure-t-il, en levant vers moi des yeux emplis d'une insondable  mélancolie. Mais il se reprend aussitôt.
— Je vous laisse le loisir de découvrir mes appartements. Ce sera plus confortable que les cellules du niveau treize. Je pense que vous aurez l’intelligence de ne rien tenter qui pourrait nuire à vos amis.
— Que de délicates attentions, dis-je, d'un ton sarcastique
— Et bien, voyez-vous, même si je déteste les femmes qui se prennent pour des hommes, je vous trouve trop jolie pour moisir dans ces cachots, ironise-t-il, en s' éloignant.

Je souris. Il me semble soudain presque sympathique et je commence à comprendre ses motivations. Sachant ce qu’il sait, est-il encore possible de croire en la nature humaine ?
En constatant l’échec monumental de notre civilisation et de toutes les valeurs qui semblent être siennes : pouvait-il agir autrement ? Bon sang, mais au nom de quoi sont mortes tant d'âmes valeureuses ? Au nom de qui ai-je combattu aux confins de l’espace depuis plus de dix ans ? Au nom de ça ?! Toutes ces années perdues à tenter de protéger une planète vidée de toute essence vitale, peuplée de hideuses créatures dépourvues de toute morale, de tout scrupule, de toute humanité... Oh Kyle ! Il vaut mieux que tu sois mort, ainsi que tous nos compagnons...Vous ne serez pas contraints d'assister à la dégénérescence sans borne de ceux en qui nous croyions, engendrée par l’appât du gain et de la vie facile... Je vomis cette engeance de traitres cannibales et décérébrés ! Une violente bouffée de haine...
Je voudrais retourner dans ces jardins et faire éclater les têtes de ces faux-semblants d'humains. Je voudrais descendre, les uns après les autres, les fruits de leur immonde descendance, noyée de gras, je voudrais voir leur sang pollué repeindre les murs et le sol de la petite rue pavée. Je voudrais les voir me supplier de les épargner, tandis que je leur enfonce le canon de mon arme au fond de la gorge. Je voudrais les entendre se repentir, suant d'une peur nouvelle, avant que je leur fasse éclater la rate au milieu des boutiques de luxe. Je voudrais arracher leurs chairs de mes mains et la donner en pâture aux condamnés affamés...

Il faut que je recouvre un semblant de calme. Je me rends compte que je marche de long en large dans la pièce, que je balaie enfin du regard. Un magnifique piano à queue me renvoie un reflet irisé et je remarque un ouvrage magnifiquement relié, posé sur le siège de velours rouge. Des dizaines de vieux sabres et des katanas finement ouvragés ornent les murs, d'une sobriété tout asiatique. Le reste de la pièce est dépouillé de tout élément superflu, lui conférant une atmosphère fort apaisante, propice au recueillement et à la réflexion. Je ne peux m’empêcher de saisir le livre, qui semble avoir été posé là à dessein. Je l’ouvre précautionneusement et découvre entre les pages jaunies une vieille photographie : trois hommes d'une vingtaine d'années, vêtus des uniformes rutilants de l’armée de défense spatiale terrienne. Ils semblent fiers de poser ensemble et se tiennent par les épaules. Je reconnais le visage de Zon, mais aussi celui du Capitaine. Je frissonne. Ils semblent partager une sincère amitié. Que s’est-il donc passé ?


Je referme cérémonieusement l’ouvrage et caresse distraitement les touches d'ivoires. Un tel raffinement est chose rare chez un militaire aguerri. Une partition s’envole, lorsque la porte s’ouvre brusquement. Mozart tombe sur le sol carrelé de noir.

— Nous avons le code !
Je regarde Zon sans un mot, déchirée entre l’empathie et la déception. Pourquoi poursuivre cette mascarade ? Pourquoi ne pas se rallier à son ancien ami ? Les deux hommes partagent, j'en suis sûre maintenant, la même vision de l'univers et les mêmes principes. Il semble troublé par mon regard et répond à mon questionnement silencieux par un haussement d'épaules.
— Suivez-moi, nous allons enfin pouvoir inviter ce cher Herlock à se joindre à nous. Cela doit faire un moment qu'il vous cherche. Je vais lui faciliter la tâche.
Il ricane et me saisit par le bras. Je le suis sans discuter, jusqu'à une salle remplie de machines complexes et d'ordinateurs surpuissants. Les quelques malheureux rescapés de notre équipage sont déjà là, menottés et sous l’étroite surveillance d'un peloton humanoïde.
Zon me pousse doucement aux côtés de Key, qui me toise d'un regard froid. J’aperçois avec soulagement le jeune Ramis qui me sourit et le Docteur Villars qui me salue respectueusement.
Je comprends que seule une poignée de mes compagnons a survécu et le visage du petit garçon me traverse de nouveau l’esprit, me renvoyant à mon mensonge.
— Ah ! Voilà une bien belle réunion de famille ! lance notre ravisseur, en se dirigeant vers le tableau de bord de l’écran de communication spatiale.
— Tiens, on ne vous a pas passé de menottes, comme c’est étrange, chuchote Key, en observant mes poignets.
— Je sais ce que vous pensez, Key, et je le comprends, mais vous vous méprenez. 
— Je l’espère, tout comme j' espère pouvoir abattre ce chien de mes propres mains.
— Je ne crois pas qu'il soit si mauvais.
— Bien sûr, grince-t-elle, en levant les yeux vers le gigantesque écran de communication . Je frémis en apercevant le visage d'Herlock qui vient d'apparaitre. Son regard accroche immédiatement le mien et une fugace expression de soulagement traverse ses traits. Puis il dévisage Zon et un long silence s’installe, durant lequel les deux anciens frères d'armes se jaugent avec une hostilité non dissimulée. Zon brise finalement la tension, en s’approchant de nous dans un mouvement un peu trop théâtral.
_ Regarde Herlock, voici tout ce qui reste de ta si belle équipe !

— Qu’est-ce que tu veux, Zon ?
— Mais... toi, mon si cher ami. C’est toi que je veux. Tu acceptes de te rendre et je libère ce qui reste de votre défunte rébellion
je constate que tu as perdu tout honneur, en même temps que mon amitié, grince Herlock, avec un regard noir.
Je me passe fort bien d'une amitié de si peu de valeur.
Nous aurions pu régler ça entre nous, traitre. Tu n'avais pas besoin de te servir de mon équipage..
Et j'aurais manqué l'occasion de rencontrer ta nouvelle et charmante... compagne... cela aurait été fort dommage, qu'en penses-tu ? ironise-t-il, en saisissant habilement mon bras, qu’il me retourne dans le dos, avec une rapidité et une adresse qui me surprennent une nouvelle fois.
Il se plaque derrière moi, en resserrant douloureusement son étreinte, son visage tout près du mien.


— Regarde-la bien, Herlock, regarde tout ce que tu aimes chez cette femme ! 
Je tente de me dégager, mais il est terriblement puissant et m’oblige à regarder l’écran, la lame acérée d'une dague appuyée contre ma gorge. Il reprend la parole, une lueur fiévreuse et enragée dans les yeux.
— Regarde-la une dernière fois, cette chatte sauvage, car bientôt elle n'existera plus que dans tes souvenirs tourmentés. Et lorsque sa dépouille sera vidée de toute palpitation de vie, lorsque la quintessence de ce qu’elle est sera à jamais perdu dans les limbes, alors ils pourront utiliser ce si joli corps comme une vulgaire coquille vide, afin d'y implanter leur fabuleuse technologie guerrière.
Je tente une nouvelle rébellion, mais il appuie la lame sur ma gorge, l’entaillant douloureusement. Je sens son souffle saccadé contre ma tempe. Il semble réellement se délecter de la situation. — Et plus jamais tu ne verras cette étincelle au fond de ses yeux, plus jamais !
Soudain, un escadron humanoïde fait irruption dans la pièce, encadrant un homme d'une quarantaine d'années.
— Nous avons découvert ce renégat dans la salle de l’ordinateur central de l’Arcadia, annonce
l’un des soldats. Zon me libère et s’approche du nouveau venu, pointant la lame acérée de son arme sous son menton.
— Comment es-tu entré dans l’entrepôt 612 ? Que faisais tu dans la salle de l’ordinateur ?
L’homme se retourne vers nous, puis lève les yeux vers l’écran et salue d'un geste militaire
 l’image démesurée du capitaine, qui ne semble pas surpris et lui adresse un signe de tête entendu et respectueux.
— Je suis fidèle à mes idéaux, je vis en liberté sous mon drapeau ! déclare l'homme, en saisissant vivement la main armée de Zon. Il la dirige vers sa carotide et enfonce la lame jusqu'au manche, dans un geste brutal. Il s’effondre dans son sang, qui coule déjà à gros bouillons.
Je suis sidérée par un geste si chevaleresque. Qui est donc cet allié inconnu ? Que faisait-il à bord de l’Arcadia ? Zon se retourne vers l’écran, sa main couverte de sang et la fureur déforme ses traits.
— Herlock ! Combien encore de vies contre la tienne ? 
— C’est bon, tu as ma capitulation, assène le capitaine à son ennemi et à son équipage stupéfait. Il plonge son regard dans le mien, avant de baisser les yeux et de couper la communication. Je reste figée devant le moniteur noir et vide, à nouveau si impuissante.
— Pourquoi faites-vous ça ? dis-je dans un souffle, à Zon. Il ne répond pas et se contente de hausser une nouvelle fois les épaules.
— Soyez heureuse, vous allez bientôt être réunis...
— Pas si mauvais ? grince Key, d'un ton méprisant à mon intention.
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