Vendredi 9 février 2007

Un choc d’une violence inouïe me jette soudain à terre.
Mon épaule vient douloureusement heurter les pieds de la bibliothèque, tandis que je tente déjà de m’agripper à ses étagères, louant le ciel que les ouvrages soient solidement maintenus par de fines barres de sécurité. Un abominable crissement de tôle froissée me déchire les tympans, tandis que le cri strident de l’alarme générale se répand à travers les myriades de couloirs du vaisseau. Je tente de me relever, mais une nouvelle secousse m’envoie contre le mur opposé, où je m’écrase brutalement, le souffle coupé.
Encore étourdie par la collision, je rampe sur le sol instable de l’Arcadia jusqu’à atteindre mes armes, déposées au hasard quelques heures plus tôt. Je longe le mur, dans un équilibre précaire et parvient à atteindre la porte de la chambre. Je frappe le loquet de déverrouillage de mon épaule endolorie, afin de me plaquer immédiatement contre le mur extérieur.
Je reste figée de stupéfaction devant le spectacle qui s’offre à moi. Le bâtiment est envahi d’une vie grouillante, identique à celle d’une fourmilière malmenée. Une clameur frénétique résonne dans les couloirs, où règne une panique aveugle. J’esquive plusieurs de mes compagnons d’armes qui semblent avoir perdu tout discernement.
Certains ne sont pas armés, ou à peine vêtus : l’effet de surprise a eu raison de leur efficacité et de leur sang froid. J’hésite un instant, indécise, lorsque j'aperçois des dizaines de cyborgs, escortés de soldats humanoïdes, se déversant dans les couloirs telle une traînée de lave brûlante... Mon sang se glace lorsque je comprends que leur nombre et leur puissance de feu sont inhabituellement efficaces. Ils avancent à une vitesse impressionnante, ravageant tout sur leur passage... Comment est-ce possible ? Comment se fait-il que nos radars n’aient pas détecté un aussi gigantesque vaisseau de guerre ? Comment ont-ils pu franchir les défenses de l’Arcadia ? C’est incompréhensible !
Je me fais soudain happer par la cohue paniquée de mes compagnons, tentant de viser de mon mieux les cyborgs se rapprochant trop vite. Je pousse sur le côté le petit garçon de Katoga-Hiatt, qui se précipite vers moi, et transperce ses deux poursuivants d’un trait de lumière précis et radical.


Il hurle de terreur, écarquillant de grands yeux éperdus. J’attrape sa main et déverrouille une porte au hasard, avant de le pousser sans ménagement à l’intérieur
— Tu ne bouges pas de là ! dis-je dans un cri, afin de couvrir le tumulte environnant.
— Non ! me supplie-t-il, en tendant ses petits bras vers moi.
— Tu ne bouges pas de là, je te dis ! C’est ta seule chance ! Je reviendrai te chercher, c’est promis ! 

Je ferme vivement la porte et reprends ma course effrénée. Il faut que je rejoigne la passerelle à tout prix ! Le déchaînement des lasers aux éclats synthétiques, mêlés aux fracas des tôles, résonnent comme autant de menaces inexorables. Les salves de défenses éclatent derrière moi et mes amis s’effondrent de toutes parts, tandis qu’une vague de hurlements de douleur, mêlée de rage frénétique, s’élève. Le sang éclabousse les murs, c’est un véritable massacre !
J’aperçois enfin, à quelques mètres, l’entrée de la salle de contrôle. J’échappe de justesse à un trait de lumière meurtrière et me jette au sol, en faisant feu de plus belle, pour finalement me retrouver au bas de la barre de l’Arcadia, où la bataille fait rage. Le gros des troupes ennemies s’est déjà concentré sur la clef de voûte du bâtiment et j’imagine sans peine qu’un détachement s’est déjà chargé de l’ordinateur principal. En surplomb de la salle, j’aperçois Herlock, croisant le fer avec ses trop nombreux adversaires.Il se tient dos à dos avec Alfred, qui se débat de son mieux, suant à grosses gouttes. Les coups adroits et puissants du Capitaine tiennent encore les humanoïdes en respect, mais pour combien de temps ?
Key est acculée contre le tableau de bord de son poste et elle semble à bout de force. L’homme en noir, que j’ai déjà aperçu, l’oblige à s’agenouiller sous la violence et l’adresse extraordinaire de ses armes blanches. La barbarie et la démesure de ce conflit me dépassent, tant nos ennemis semblent invincibles et nombreux, et c’est avec l’énergie du désespoir que j’assène des coups de pieds à tous ceux qui tentent de m’approcher. Je suis contrainte de tirer à bout portant sur deux humanoïdes, dont le sang vient éclabousser mon visage. C’est impossible ! Nous sommes perdus !…

Je n'aperçois pas le colonel au teint grisâtre qui pointe son arme dans ma direction, mais Herlock l’a vu. Il crie quelque chose et bondit vers moi avec la rapidité d’un félin. Il m’entraine dans sa chute, tandis que le laser frôle mon oreille de quelques millimètres. J’abats aussitôt celui qui a si lâchement tenté de me tirer dans le dos, et croise involontairement le regard de l’homme en noir.


Un étrange sourire grimaçant éclaire son visage, comme s’il se délectait de ce qu’il vient de découvrir. Il pose ses yeux sur le Capitaine, puis me regarde de nouveau avec un ricanement malsain.

Une violente explosion éclate soudain, suivit d’une épaisse fumée noirâtre. Alfred nous rejoint en hurlant, la petite Stellie agrippée à son cou.
— Par ici ! Il y a une issue ! Suivez moi, nous allons rejoindre les navettes de sauvetage ! 
La fumée me brûle les yeux et la petite fille tousse et pleure d’effroi…
— Non, réplique fermement Herlock, à ma plus grande stupéfaction.
— Mais nous devons quitter le vaisseau ! Nous n’avons aucune chance de nous en sortir en restant ici, ils ont déjà pris le contrôle de l’ordinateur central ! glapit Alfred, en déposant l’enfant qui se précipite dans l’ouverture qu’il lui désigne.
— Jamais, nous répond sombrement le capitaine, tandis que la fumée se dissipe dangereusement. Il se redresse et se dirige vers l’homme en noir, lorsqu’Alfred lui assène un violent coup de crosse à la base du crâne.
— Désolé, mais tu ne me laisses pas le choix, souffle-t-il, en traînant à grand-peine le corps inerte de son ami. Les lasers fusent de nouveau et l’un d’eux frappe le petit homme, qui serre les dents en me regardant. Je veux crier, mais n’en ai guère le temps. Deux autres éclairs fulgurants me traversent le bras et la poitrine. Une douleur aigüe... Je pense à ce petit garçon qui m’attend, certain que je vais respecter ma parole… Puis il me semble que des flots de sang envahissent ma gorge, puis ma bouche et mes yeux. Je suffoque dans l’océan de mon propre sang…

 

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