Vendredi 2 février 2007

Lorsque je m’éveille, quelques heures plus tard, j’ouvre les yeux sur son sourire, et sa beauté meurtrie me touche profondément. Si beau, si divinement beau, ses longs cheveux tombants en désordre sur son bandeau noir, son unique œil d’un brun profond parsemé de reflets verts, ses traits fins et pourtant si virils, sa peau si pâle. Un enfant sauvage, un tueur impartial pourtant si rassurant, l’homme de ma vie…
Je réalise soudain qu’au-delà de toute cette haine qui me portait, au-delà de mes désirs sanglants de vengeance et ma soif inassouvie de combats, au-delà de tout ce que j’ai pu imaginer pour donner un sens à ma détresse, il a été ma seule et mon unique raison de vivre.
J’ai presque envie de pleurer, tant le choc est brutal, et une aversion pour mon propre mensonge m’oblige à me redresser brusquement. Kyle, je t’ai menti, je nous ai menti. Je suis incapable de souffrir comme je devrais le faire, mon cœur a si vite basculé vers un autre, trop vite… Je déteste comprendre que je me suis enferrée dans un deuil hypocrite, alors que mes sentiments lui étaient déjà acquis. Oh, Kyle ! J’ai pourtant cru mourir en te perdant de nouveau sur Zamora, ma douleur était elle déjà tronquée par le jeu pervers de nos destinées?
— Quels démons es-tu en train de combattre ? murmure Herlock, en me contraignant d’un geste doux à le regarder.
— Je… je ne sais pas vraiment… je crois que j’ai peur, fais-je, en attrapant mes vêtements afin d’échapper à son regard. J’enfile rapidement ma tunique, ainsi que mes bottes, dans un silence qui se fait pesant. Il se redresse tandis que je vais me lever, et stoppe mon geste avec un calme sévère. Je sens une sourde panique s’emparer de moi, et mon cœur s’emballe de nouveau.
Qu’attend-il de moi ? Je ne peux rien lui offrir d’autre que ma terreur et ma faiblesse, je ne suis pas digne de porter le poids de son affection. Je ne suis qu’une enfant fragile et malade, pour qui personne ne peut plus rien, je… Il vient de sortir le long poignard étincelant de son fourreau de cuir. Je vois la lame menaçante s’élever lentement dans la pénombre. Je ne comprends pas…
Il approche l’arme tranchante de son cœur, et s’entaille lentement la peau sur plusieurs centimètres, son regard verrouillé au mien. Je recommence à trembler… Le sang s’écoule maintenant en longs filets sinistres sur son torse clair… Je me laisse faire lorsqu’il saisit ma main pour la poser sur sa blessure.
— Je t’offre mon cœur, mon esprit et mon âme, murmure-t-il.
Sidérée, je m’accroche à son regard, abasourdie par la violence des émotions qui sont en train de déferler en moi. Je veux répondre, mais il pose un index sur mes lèvres. J'ai su que nos destins seraient liés, le jour funeste où mes yeux se sont posés sur toi. Il n’y a rien à comprendre ou à réfléchir. Pas de grandes théories à élaborer. C’est comme ça, et personne n’y peut rien.
Je reste interdite, la chaleur de son sang ruisselant sur mon avant-bras, venant se mêler aux larmes silencieuses, que je sens perler le long de mes joues et de mon cou. En quelques mots, il est parvenu à effacer toutes ces questions inutiles et ces tourbillons de culpabilité où je me perds si facilement. En quelques mots il m’a rendu ma force, mon intégrité et ma liberté.
En quelques mots il m’a restitué ma vie. Je l’enlace et nous partageons un nouveau baiser, scellant dans le sang un pacte mystérieux, dont la portée nous échappe sans doute.

Je ne suis plus seule, nous ne sommes plus qu’un, plus forts et plus grands. Je ne peux réprimer cette sensation de force invincible. Oui, grands et invincibles, c’est ainsi que je nous imagine…

Un léger grésillement, dans l’émetteur de son vaste bureau, nous oblige à revenir à la réalité.
— Ici Villars, vous me recevez, capitaine ? demande la petite voix nasillarde et lointaine
— Très bien, Villars, je vous écoute.
— Alfred a repris connaissance. Il veut vous voir et c’est urgent. Vous savez comment il est, j’ai beaucoup de mal à l’obliger à rester à l’infirmerie.
— J’arrive tout de suite, docteur Villars.
— Bien, faites vite, il est intenable !
Il coupe la communication en souriant, me regarde de biais.
— Je dois y aller, il y a urgence,  plaisante-t-il, avant d’attraper ses deux lourds ceinturons de cuir. Il disparaît quelques minutes dans la salle d’eau, avant de réapparaître tel que je l’ai connu quelques mois plus tôt : armé jusqu’aux dents, le regard froid et le port majestueux, la cicatrice traversant son visage, pour venir se perdre sous son bandeau noir, ajoutant à son allure inquiétante et dangereuse, presque effrayante.


Il s’enveloppe de sa grande cape noire, déchirée lors de Dieu sait quelle sanglante bataille, d’un geste élégant. Il enfile ses gants de cuir et son sabre légendaire vient tout naturellement trouver sa place, avec un cliquetis significatif. J’observe le rituel que nous sommes tous obligés d’accomplir dès que nous quittons nos quartiers : à savoir, la vérification sommaire des mécanismes fragiles de nos armes. Tout est question de survie. Rien ne peut être laissé au hasard dans ces vaisseaux de guerre sillonnant les galaxies. La moindre erreur, la moindre négligence, le moindre rouage qui cède et c’est la fin, je n’en suis que trop consciente.
Mon dieu, comment l’humanité en est-elle arrivée là?
Il esquisse un geste discret de sa main gantée et disparaît dans l’embrasure de la porte, tandis que je me laisse aller sur le lit, me blottis dans les draps encore tièdes, imprégnés du parfum sensuel de son corps.Une nouvelle vague de calme sérénité envahit mon âme, une douce euphorie me submerge. Il me semble que tout autour de moi s’est paré d’une teinte différente. Chaque parcelle vide ou fragile de mon être a été comblée, ou guérie, je suis en paix.

Une nouvelle douche. Je ferme les yeux en me délectant de l’eau chaude et bienfaitrice, presque surprise par cette sensation, comme si je la découvrais. Le temps même semble avoir changé. Tout est calme, tout est doux, tout est parfait. Je m’habille et me coiffe en savourant chaque geste, comme un nouveau-né que tout émerveille. Je laisse mes yeux vagabonder au hasard de la pièce. Des colonnes d’onyx, magnifiquement travaillées, encadrent les immenses ouvertures qui mènent à la noirceur constellée de l’espace. Les meubles très anciens semblent me chuchoter qu’ils sont là pour témoigner de la gloire passée de notre civilisation, et de son déclin inexorables. Eux, qui ont été façonnés à même les bois les plus précieux de nos forêts, veulent savoir quand le dernier arbre sera abattu pour faciliter l’avancée des armées.Ils font étalage de leur splendeur, attirant mon attention sur cette petite dorure-là, que je n’avais pas devinée, ou sur ce savant entrelacs de feuilles, aux nervures plus fines que le vent.Ils déploient au mieux leur magnificence surannée, afin que je prenne conscience de toutes les merveilles que l’homme est capable de détruire, ou de perdre, par ignorance et par avidité.
Je pose mon regard sur la longue plume noire, posée près du lourd encrier de plomb, comme si un fantôme des siècles anciens était venu, lui aussi, témoigner de son exil forcé à bord, et s’était enfui à mon approche. Je souris, impressionnée par l’attirance perfectionniste d’Herlock, pour tout ce qui peut lui rappeler que notre civilisation plonge ses racines au cœur de notre vieille terre…
Je remarque en tressaillant qu’une immense bibliothèque recouvre le pan entier d’un mur.
Des centaines d’ouvrages, plus vieux les uns que les autres, se reposent tranquillement dans ce sanctuaire, à l’abri des brasiers qui ont enflammé les textes du monde entier, il y a quelques années, lorsque le gouvernement a ratifié le traité visant l’interdiction des livres. Je suis émerveillée par tout ce savoir, soigneusement rangé par thème dans les immenses étagères, et laisse glisser mes doigts sur les couvertures de cuir, à l’odeur si caractéristique : littérature, sciences, politique, géographie, arts… tout y est. C’est absolument stupéfiant ! Je m’arrête un instant sur la tranche d’un vieil ouvrage, aux lettres dorées s’entrelaçant harmonieusement : Victor Hugo. Plus loin, Baudelaire et Rimbaud, Nerval et Camus, Shakespeare, Chateaubriand… tous ces auteurs auxquels Kyle ne cessait de faire référence. Nous lisions parfois ce très vieux manuscrit, volé à bord d’un détachement de l’armée terrestre, qui convoyait encore quelques civils récalcitrants vers les camps d’extermination humanoïdes. Je me souviens entendre danser les mots, conquise par la puissance des images et des sensations que faisait naître en moi la plume fine et habile de ce Victor Hugo. Toutes ces merveilles, qui me sont restées si souvent inaccessibles, ainsi qu’au reste de l’humanité... Quelle misère, quelle hérésie, quel abominable gâchis !
Jamais je n’aurais imaginé que les quartiers du Capitaine recèlent de tels trésors… Je réalise à quel point tout ici est pensé pour se sentir plongé dans un univers parallèle, totalement hors du temps et de la vie, qui s’écoulent sur le reste du bâtiment. Ces appartements sont une parenthèse statique et intemporelle, lovée au cœur d’un titanesque vaisseau de guerre, qui n’a que faire de ce passé encombrant. Je suis presque effrayée, en constatant à quel point Herlock se raccroche à tous ces symboles d’un passé, qu’il n’a pu lui-même imaginer qu’au travers du prisme imparfait de toutes ces lectures, qui ont sans doute souvent peuplé ses longues nuits solitaires…

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