Vendredi 26 janvier 2007

Je m’éveille de nombreuses heures plus tard, incapable de savoir combien de temps j’ai perdu pied au milieu de mon enfer. Je ne saurais dire si j’ai vraiment dormi, ou vécu au milieu d’un univers parallèle, rendu accessible à mes sens grâce à la drogue et aux  perturbations mentales de mon esprit. Je ne suis même pas reposée.
Je m’ébroue avec peine des derniers lambeaux de cauchemars, qui semblent vouloir rester agrippés à moi, tels des dizaines de vampires avides… Je frotte mon visage, espérant retrouver une impression de normalité rassurante, mais je sais que seule l’eau chaude de la douche me sortira du marasme incohérent de mon esprit embrumé. J’esquisse un sourire amer en croisant l’image irréelle que me renvoie le miroir de la salle d’eau. Je me fais l’impression de ces peintures abstraites, qu’on ne sait comment observer pour en saisir le sens. Des ombres significatives encerclent mes yeux clairs, leur conférant l’éclat inquiétant de ceux d’une bête malade, aux aguets dans la pénombre. Je grimace, et il me semble que mon expression ne m’appartient pas. Ce visage m’est inconnu. Ce corps n’est pas le mien. Je suis un esprit éthéré pris au piège de cette dépouille encombrante et si lourde à traîner…
J’entre dans la cabine et frôle du doigt l’un des petits rectangles colorés, scellé dans le mur qui me fait face. Aussitôt, une trombe d’eau glacée vient s’abattre sur mon crâne et mes épaules, me faisant sursauter et retenir mon souffle, jusqu’à ce que la température se régule sur celle de mon organisme. Il me semble alors seulement que mon âme évaporée se dilate doucement dans mes tissus sous l’effet de la chaleur, jusqu’à réintégrer pleinement mon enveloppe charnelle, sans doute alourdie d’humidité. Je reste ainsi figée de longues minutes, laissant se recréer le réseau de connections complexes qui animent mon corps et mon esprit, et c’est une entité complète qui ressort enfin de la cabine, nauséeuse et totalement déprimée par sa propre condition… J’écarte un dernier résidu d’enfer en secouant la tête et en frottant frénétiquement mes paupières, puis enfile en hâte ma tunique noire et presse le pas jusqu’à l’infirmerie.
J’entre sans même songer à annoncer ma présence, mais le docteur Villars ne m’en tient pas rigueur.
— Vous avez mauvaise mine, commandant, dit-il, en levant des yeux fatigués dans ma direction. Lui n’a guère dormi, en tout cas, je le vois à ses yeux rougis et son teint trop jaune.
Il a certainement dû veiller Alfred une bonne partie de la nuit.
— Il est tiré d’affaire, fait-il, comme s’il avait lu dans mes pensées. Ça a été très éprouvant pour tout le monde. Le capitaine est à son chevet pour l’instant, mais vous pouvez aller le voir, si vous le désirez, ajoute le médecin d’une voix lasse, en me désignant la porte des soins intensifs. Je lui adresse un signe de tête reconnaissant et frappe doucement à la porte. Aucune réponse. Je décide donc d’entrer sans attendre.
Je constate alors que le petit homme respire au travers d’un masque, d’un souffle doux et régulier, apaisant. Il me semble revivre le jour tragique de mon arrivée sur le bâtiment, quelques mois auparavant. Je me souviens m’être éveillée dans cette même pièce à la luminosité étrange. Je me retourne vers le fauteuil de cuir, sur lequel est installé le capitaine, et suis surprise de croiser son regard, car je le pensais assoupi. Je comprends qu’il doit être en train de m’observer en silence depuis mon arrivée et en éprouve une certaine gêne. La pâleur de son teint et sa barbe naissante ne laissent guère de doute quant à l’interminable nuit qu’il a lui aussi dû traverser.


Je m’approche doucement d’Alfred et pose une main bienveillante sur la sienne, sous le regard silencieux d'Herlock, qui semble ne plus faire grand cas du protocole, suivant mes moindres gestes, sans se préoccuper du malaise qu’il doit être conscient de m’infliger. Je feins d’ignorer sa présence et persiste à observer le petit homme, qui s’est paisiblement endormi, après avoir sans doute lutté de toutes ses forces contre cette infecte maladie. J’imagine sans effort mon si cher ami en proie à une fièvre dévorante, hurlant sa douleur et son insatiable appétit de vie.
Il me semble avoir entendu ses gémissements dans la nuit. Ou peut-être étaient-ce les miens ?
Le temps parait s’étirer à travers la pièce et le regard insistant de l’homme à bout de force, que je devine à mon côté, me crie quelque chose que je ne comprends pas. Il quitte enfin la position de repos dans laquelle il s’était installé et se redresse dans un grincement de cuir et un froissement de tissus, qui déchire la densité du silence qui nous enveloppe. Je me retourne vers lui et constate aux ombres qui soulignent son regard fatigué, qu'il n'a pas dû dormir depuis très longtemps.
— Il est sauvé, me confirme-t-il avec une immense lassitude, cessant enfin de scruter. Il s’est bien battu. Je m’écarte afin de le laisser sortir et il s’arrête sur le seuil de la porte, sans se retourner. Lorsque vous aurez un instant, j’aimerais vous parler, commandant, murmure-t-il, avant de disparaître sans attendre de réponse.


Que peut-il donc avoir à me dire ? J’ai, une fois de plus, agi contre sa volonté, mais c’était le seul moyen de sauver Alfred. Il est vrai que je l'ai mis en danger, ainsi que l'équipage, mais...
Assez ! Je ne lui ai jamais demandé de me suivre sur le Dark Oak. Certes, je ne m’en serais certainement pas sortie sans son intervention, mais après tout, c’était mon problème et ma décision ! Je n'ai jamais voulu qu'il me suive, je ne veux rien entendre de ses reproches sans fondement... Et puis la vie d’Alfred vaut bien tous les risques que nous avons courus, la vie de son meilleur ami, de son SEUL ami... Comment eût-il pu en être autrement ?

Je fais volte-face, écoeurée par tant d’ingratitude et de froideur, et décide de le suivre sur le champ, afin de revendiquer mon exaspération et d’épancher ma colère. Il est hors de question que je continue à naviguer sous la bannière de cet homme, et, quoiqu’il en soit, il est grand temps pour moi de recouvrer mon indépendance et ma liberté. Je les ai assez cruellement payés…
Alors que je traverse les corridors, je réalise soudain que je me cache ma propre vérité.
Quelque chose cloche. Je sens bien que la raison de ma colère n’est pas celle que je crois maîtriser…Mais quelle est-elle alors? Oh, qu’importe ? Il faut que je quitte ce bâtiment, même si mon cœur se déchire à l’idée de laisser derrière moi mon cher Alfred et le si jeune Ramis.

Mes pas me mènent bientôt devant l’imposante porte de ses quartiers, qui envahissent une vaste partie de la poupe du vaisseau. Je frappe, mais, dans mon empressement, n’attends pas de réponse et entre sans plus de cérémonie. Je le regrette aussitôt.
Il me tourne le dos, installé face à un immense miroir, aux ciselures finement travaillées par des artistes aussi anciens que ceux qui, sur terre, construisirent les premières cathédrales. Je me souviens avoir admiré de tels ouvrages, qui n’existent plus aujourd'hui que dans les archives du gouvernement… Je me demande comment une telle merveille a pu se retrouver à bord, avant de réaliser que le reste de la pièce est identiquement ornée et meublée, avec un goût sans faille.
La beauté désuète et flamboyante du lieu me renvoie à mes inutiles récriminations, et je me sens soudain futile et misérable. Le capitaine n’a pas bougé et son torse nu dans la semi-pénombre me fait baisser les yeux. Cependant, ma présence ne semble pas l’importuner.
— Je vous en prie, entrez, dit-il simplement, en me faisant signe vers une chaise, près de la sienne, tandis que son regard reste accroché à ce qui me semble être une vieille photographie, passée et jaunie. Il la pose au centre d’un très vieux manuscrit parcheminé, avant de le refermer. Je vous attendais.
Il lève enfin son unique œil vers moi, et je peux y lire une terrible souffrance, mêlée d’une sorte d’admiration et d’expectative à mon encontre. Le silence qui suit me parait interminable et j’ose à peine respirer, incapable de détacher mon regard du sien, saisie d’une étrange et vertigineuse ivresse… Sa voix douce et profonde me secoue enfin de ma transe.
— Ce que vous avez accompli aujourd’hui est le fait d’un immense courage.
Je tente de déchiffrer dans ses traits le fond de son âme. Ses sentiments si inaccessibles au reste du monde, emprisonnés derrière un mur acéré de froideur et de calme imperturbable.
Je veux répondre, mais comme s’il craignait de ne pas parvenir à dire quelque chose, il me fait signe de me taire. J’obéis, aimantée et vaincue par l’aura extraordinaire qui se dégage de tout son être.
— Je voudrais que vous acceptiez ceci, murmure t’il, en posant un petit objet scintillant au creux de mes mains. Il appartenait à mon père. Je le saisis avec la plus grande délicatesse, le cœur battant. Il s’agit d’un pendentif en argent représentant une petite planète brisée en son centre. Je lis la petite citation gravée au dos : la liberté, notre droit, mourir pour elle, notre devoir... Il s’agit de la devise des premières armées rebelles, qui tentèrent de renverser le président Stalker. Mon père tenait ce médaillon de l’un des hommes qu’il avait aidés à fuir. Il me le confia peu avant son exécution, m’explique-t-il en m’observant, attentif.
Je relève les yeux, submergée d’émotion
— Je ne sais pas quoi dire.
— Il n’y a rien à dire.
— Je le porterai jusqu’à mon dernier souffle.
Mes derniers mots semblent le toucher, et il sourit imperceptiblement, puis, soudain mal à l’aise, recule et se lève vivement. J’aperçois dans un trait de lumière les balafres déchirant ses épaules robustes et son torse presque imberbe, et une irrésistible pulsion s’empare de moi.
N’y tenant plus, je me lève à mon tour et pose une main sur sa joue émaciée, afin de l’obliger à me regarder.


Il sursaute et ses traits se durcissent. Je crois qu’il va reculer, mais il n’en fait rien, et, à ma plus grande stupéfaction, je sens soudain sa poigne de fer autour de mes poignets, comme s’il tentait de me neutraliser. La douleur de ma blessure n’est rien, comparée à l’intensité de son regard sombre plongé au fond du mien. Il m’oblige à reculer jusqu’à sentir le mur glacé contre mon dos. Mes mains sont moites et je tremble.Ses lèvres s’approchent des miennes.Un éclair foudroyant traverse chaque parcelle de mon corps et mon cœur explose dans ma poitrine.
Il me libère et ses gestes se font presque brutaux. Je laisse courir mes mains dans son abondante chevelure et le long des courbes noueuses de son dos, m’enivrant du parfum de sa peau…
Je me sens soudain soulevée avec une facilitée désarmante, et m’allonge sur le grand lit aux draps sombres, flanqués de majestueux baldaquins couleur de sang.Sa bouche douce et avide se referme sur la mienne qui lui répond fiévreusement tandis que mes mains cherchent le contact de sa peau, de son torse, des muscles félins de ses jambes, de tout son corps tendu.
L’air devient brûlant, nos souffles saccadés,  je m’agrippe à lui comme si j’allais me noyer.
J’accompagne ses mouvements dans une fusion et une harmonie indicible. J’enfouis mon visage dans ses cheveux emmêlés, humant son odeur, surprise par mes propres gémissements, la sueur perlant le long de mes jambes, de ses tempes… si beau, si beau…
Nos baisers ont une fougue qui touche à la sauvagerie, et je réalise que mon visage est tout près du canon étincelant de son arme. Cela m’évoque toute sa force brute et invulnérable, sa violence précise et efficace, sa sauvagerie contenue… Je ferme les yeux et un immense plaisir irradie tout mon être, dans une extase indescriptible et électrique. Je traverse un bout d'éternité...

Puis son étreinte se fait plus douce. Je me blottis dans le creux de son épaule puissante, essoufflée et tremblante, tandis qu’il remonte les draps sur nos corps brûlants, dans un geste tendre et protecteur. Aucun de nous ne ressent le besoin ou l’envie de parler, de savoir, de justifier ou de comprendre… Quelle sensation déroutante… cet homme sombre et sauvage, solitaire et mystérieux, caressant mes cheveux humides de sueur. Je soupire, soulevée de frissons passagers, comblée, enfin apaisée, et je sens le sommeil tant désiré m’envahir doucement. Je sais que les cauchemars ne m’atteindront pas cette fois, car la petite fille fragile est enfin en sécurité au creux de ses bras…

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