Le docteur Villars se précipite à notre rencontre et je peux percevoir l'indignation vibrer dans sa voix lorsqu’il prend la parole. Il semble s'agir de cette si caractéristique colère que ressent la mère, lorsque son enfant vient d’échapper au pire et qu’elle lui assène une salutaire paire de claques, avant de l’embrasser…
— Heureusement que vos examens sont négatifs ! grogne-t-il en apercevant mon poignet blessé.
— Vous n’avez même pas attendu les résultats ! Vous auriez pu mettre tout l'équipage en danger, ainsi que le capitaine, car je suppose que vous ne vous êtes pas soignée seule et le sang est…
— Assez ! l’interrompt Herlock, en posant la petite mallette sur le bureau du médecin.Calmez-vous, Villars. Il n’y a aucune contamination, comme vous venez de le dire. Tout est sous contrôle maintenant, ajoute-t-il avec un sourire compréhensif et apaisant.
— Tr… très bien, euh… je n’ai pas trouvé d’autres porteurs du virus, c’est vrai que ce n’est pas si grave. Mais tout de même ! Alfred va très mal, et j’ai vraiment cru que vous n’alliez pas revenir cette fois et…
— Villars ?
— Ou... oui ?
— Menez-moi donc à Alfred et occupez-vous de la blessure du commandant Ayana.
— Bien, capitaine, à vos ordres, se reprend enfin le grand homme barbu en s’épongeant le front. Je songe à ses derniers mots et un désagréable pressentiment m’envahit sournoisement : notre fuite a été plutôt facile… trop facile peut-être…. Non, je dois me faire des idées. Le capitaine a vérifié à de nombreuses reprises que personne ne suivait sur nos traces. Nous avons changé de cap plusieurs fois et rien n’est apparu sur les écrans de contrôle… je deviens paranoïaque !
Une course précipitée dans le couloir. Stelly fait irruption au milieu de l'infirmerie, à bout de souffle.
— Où est-il ? demande-t-elle, d’une voix menue et vacillante. Je lui souris en désignant la porte, mais elle reste figée, son visage transfiguré par une angoisse proche de la panique. Je m’accroupis afin d’être à sa hauteur et pose une main compatissante sur son épaule.
— Il va bien, ne t’inquiète pas. Il est près d’Alfred.
— Oh, mon Dieu ! J’ai eu tellement peur ! J’étais fâchée après lui quand il est parti, et s’il n’était pas revenu je…
— Tout va bien, ma puce, tu peux aller le voir.
Elle se jette dans mes bras avec tout l’abandon sincère d’une enfant, et je la serre contre moi, émue par ce geste si franc et si simple, débordée par tant d’affection… Elle s’écarte soudainement avec un sourire éclatant, empreint d’une gratitude que je ne mérite pas, et se précipite vers la chambre d’Alfred. Je reste un instant immobile et songeuse, puis m’affale dans l’un des fauteuils blancs et usés qui bordent la pièce et caresse distraitement ma joue meurtrie. Je soupire et ferme les yeux, bien décidée à faire le vide dans mon esprit, mais l’image du capitaine et sa promesse de protection intemporelle résonnent en moi comme une avalanche de sensations et de questions sans réponses…
Villars réapparaît enfin et me fait signe de m’installer sur la table de soins. Combien de fois vais-je encore devoir confier mon corps meurtri aux mains habiles de cet homme ? Je ne compte même plus les cicatrices qui lacèrent ma peau de leurs témoignages inquiétants. Je suis tellement accoutumée à cette douleur cuisante, que je ne sursaute même pas lorsque le médecin arrache les anciens pansements, qui ont adhéré à la plaie sanglante. Le docteur accepte enfin de me laisser quitter l'infirmerie et j'emprunte le long couloir menant aux quartiers de l'équipage. Une douce luminosité à la géométrie rassurante attire mon attention vers la porte de la chambre de Mime, restée ouverte. Je m’immobilise, fascinée par la scène paisible, presque irréelle, s’offrant à mes yeux. La petite Stelly est installée face à ce qui semble être une vieille coiffeuse. L’anachronisme charmant de ce meuble d’antan m’arrache un sourire mélancolique. La mystérieuse Mime démêle ses cheveux de soie avec des gestes d’une douceur et d’une patience infinie, tandis que la fillette s’absorbe dans la contemplation attentive de fines barrettes serties de perles, soigneusement alignées devant elle.
Son visage de nacre s’illumine, lorsqu’elle attrape une petite pince qu’elle tend triomphalement à la jeune femme, qui, bien qu'incapable de sourire, dégage une aura de bonté et de tendresse poignantes. La paix et l’harmonie de cet instant d’intimité complice me terrasse, dans toute son innocence et sa pureté. Je suis soudain embarrassée, comme si je leur volais quelque chose dont je suis indigne. Je suis si loin de tout cela, si étrangère à cette suave magie… Depuis quand ai-je pris le temps de savourer ces gestes simples, emprunts d’une délicate féminité ? Je ne connais plus que la violence de la guerre, la douleur de mes chairs meurtries par le feu et les coups, la rage de vaincre pour survivre… Je ne suis que sang, meurtre, colère, destruction. Mon Dieu, mais que suis-je devenue ?
C’est avec un grand soulagement que je me retire enfin dans mes quartiers. Je me laisse tomber sur le matelas, sans même prendre la peine de déboucler mon ceinturon. J’extrais d’un geste las mes armes de leur fourreau et les jette à mes côtés. J’ai encore bénéficié d’une dose de morphine, afin de lutter contre la douleur, et je sais que le sommeil ne tardera pas à m’assommer.
Mais la macabre visite à bord du Dark Oak n’a fait que raviver mes angoisses et la souffrance de ce deuil que je ne peux assumer… Je ferme les yeux et tu es de nouveau là. Oh, Kyle... une fois de plus ton regard clair s’illumine en croisant le mien. Sans doute aidée par la drogue, je crois que si je tendais les mains, je pourrais sentir les traits de ton visage sous mes doigts, respirer l’odeur de ta peau et caresser tes cheveux dorés… Mon lit semble se mouvoir d’une vie qui lui est propre. Il s’est détaché du sol, flotte avec un balancement hypnotique au milieu de la chambre et je sens la douceur de tes lèvres contre les miennes. Il ne faut pas que j’ouvre les yeux, l’illusion cesserait aussitôt et ce n’est pas ce que je souhaite ! Le lit s’est mis à tourner, ou est-ce la pièce elle-même, qui n’est plus stable ? Je m’entends rire et il me semble que ce rire n’est pas vraiment le mien. C’est un rire triste et malade à vous glacer le sang… Je tombe, je m’engouffre dans l’univers parallèle de mon inconscient tortueux et chaotique…






