Vendredi 5 janvier 2007
Le docteur Villars apparaît bientôt sur le seuil du vaisseau.
— Capitaine, il faut que je vous voie ! crie-t-il en nous faisant signe de la main. Herlock se redresse et je suis le mouvement.
— Me permettez-vous de…
— Bien sûr, Alfred est également votre ami.

Je suis surprise par le visage grave du médecin lorsqu’il nous accueille.
_ J’ai envoyé Alfred dans ses quartiers. Il doit absolument se reposer, nous explique-t-il
— Que se passe-t-il, vous avez l’air très inquiet, demande Herlock. Villars baisse les yeux et le verdict tombe.
— Je ne prendrai pas des chemins détournés, capitaine. Le mal qui touche votre ami est loin d’être bénin.
— De quoi s’agit-il ? demande le capitaine, agacé par tant de mystère.
— Et bien, Alfred est atteint d’Ataxia. C’est une maladie peu fréquente qu’il a certainement contractée lors de l’attaque du laboratoire. Il s’agit d’une souche de virus expérimental qui ne pouvait se trouver qu'au sein d' un bâtiment humanoïde.
— Mais comment est-ce possible ? dis-je
— Il a dû être en contact avec le sang d’un cobaye porteur. Capitaine, je vous conseillerai d’ailleurs de mettre en quarantaine tous les nouveaux venus, afin de vérifier qu’ils ne sont pas porteurs. Et il faudrait aussi que je sois certain qu’aucun de nous n’est infecté, explique le docteur. À commencer par vous deux, si vous voulez bien, ajoute-t-il en m’indiquant un siège où m’installer.
— Dites-moi, quelles sont les chances d’Alfred ? demande le capitaine au grand homme barbu qui m’enfonce une longue aiguille dans le bras.
— À vrai dire, je crains qu’il n’y ait pas d‘issue. Je pourrais trouver l’antivirus assez aisément, mais dans ce cas précis, il me faudrait la molécule stabilisatrice adéquate et je n’en ai plus du tout. Cette molécule a uniquement été synthétisée dans les laboratoires de pointe terrestres et vous savez comme moi qu’ils sont tous sous contrôle humanoïde, dit-il en terminant ma prise de sang. Il signale au capitaine que son tour est venu et celui-ci s’exécute aussitôt.
— Si vous ne pouvez pas lui administrer l’antivirus ? demande Herlock dans un souffle
— Dans ce cas, je crains fort qu’Alfred ne puisse pas voir la fin de cette guerre : l’évolution de la maladie est assez foudroyante et il se peut qu’il ne survive pas plus de quinze jours, répond le docteur en s’efforçant de garder le ton neutre et professionnel que requière ce genre de situation. Et il faut espérer que personne d’autre ne soit contaminé. Je parle surtout pour vous, Ayana. Vous avez été blessée lors de l’attaque de Microteck et ce virus passe par le sang…
À ces mots, Herlock se relève vivement et enserre le bras du grand homme qui le dévisage avec une frayeur surprise.
— Et bien, testez donc ces échantillons de sang et je veux les résultats dans moins d’une demi-heure, grince-t-il
— B… bien capitaine, bégaie Villars en reculant. Herlock tourne les talons et quitte les lieux sans un mot. Il ne fait que quelques mètres avant de se laisser tomber sur l’un des nombreux bancs encadrant les allées principales du vaisseau. Il prend sa tête entre ses mains et pousse un long soupir fatigué. Je m’approche doucement, consciente de sa mauvaise humeur.
— Ce n’est pas sa faute… Il ne veut que vous aider.
— Je sais, murmure-t-il sans changer de position
— J’ai peut-être une solution, capitaine. Il lève un regard stupéfait dans ma direction. Villars m’a donné le nom de la molécule stabilisatrice : il s’agit de Sulfilate. Et il se trouve que nous disposions à bord du Dark Oak d’un laboratoire extrêmement perfectionné. Kyle tenait à ce que les chercheurs qui collaboraient avec nous bénéficient de tout le nécessaire à bord, afin d’éviter de leur faire prendre des risques inutiles.
— C’est hors de question, coupe-t-il brutalement
— Je suis absolument certaine qu’il y a du Sulfilate dans ce labo.
— Je vous ai dit non ! C’est de l’inconscience, le Dark Oak est à la dérive dans une zone sous contrôle humanoïde total. Ce qui vous est arrivé là-bas ne vous a pas suffi ? grogne-t-il en se levant.
— Mais, capitaine…
— Non. Je vous l’interdis.
Je le toise, surprise et furieuse, et fais un pas en avant, décidée à ne pas me laisser impressionner par son imposante stature.
— Personne ne s’est jamais permis et je ne laisserai jamais personne se permettre de m’interdire quoi que ce soit, capitaine. J’ai payé ma liberté au prix fort et ni vous, ni personne, ne me contraindrez à quoi que ce soit. J’espère avoir été très claire, dis-je d’un ton sec et excédé, avant de tourner les talons. Il reste indécis quelques secondes, puis j’entends ses pas qui me rattrapent. Il agrippe mon avant-bras, arrêtant mon élan et m’obligeant à me retourner. Je le foudroie du regard, hors de moi, mais son expression adoucie me cloue sur place.
— Je vous en prie, Ayana, c’est du suicide… Le contact de sa main me fait tressaillir. Je me dégage maladroitement avant de reculer, embarrassée.
— Je pars, Capitaine. Et n’essayez surtout pas de m’en empêcher. Il me lâche avec une moue désapprobatrice, mais résignée et sans attendre, je lui tourne le dos et m’empresse de rejoindre le couloir de départ des navettes de patrouilles. Je m’installe en hâte et m’apprête à enclencher la manette de décollage, lorsque j’entends sa voix résonner dans le corridor métallique derrière moi.
— Commandant… je ne voulais pas vous donner d’ordre, s’excuse-t-il, d’un ton hésitant. Je n’ose pas me retourner, de peur de croiser son regard. Je vous souhaite bonne chance.
À ces mots, je serre les dents, ferme les yeux et enclenche la manette. Les portes se verrouillent, le sas s'ouvre, et je me retrouve en quelques secondes propulsée à travers l’espace impersonnel et glacial. J’entre les coordonnées du Dark Oak dans le petit ordinateur de bord qui m’annonce un trajet de moins de quarante minutes. Il ne me reste que peu de temps pour me faire à l’idée de retourner sur les lieux du drame, mais je n’ai pas le choix.
J’incline mon siège en enclenchant le pilotage automatique. Il me faut absolument ce remède. Je ne veux plus perdre quelqu’un que j’aime. Alfred ne mourra pas, c’est parfaitement inconcevable.

Mon esprit se met à vagabonder à travers le temps... Je revois le jour fatal où toute mon existence se déchira. Rien ne me prédisposait à ce que j’allai devenir par la suite. Je terminais des études scientifiques sans grand intérêt, gaspillant tout mon temps à travailler au sein de la réserve d’animaux, non encore répertoriés, que les colons ramenaient parfois lors d’une visite à leurs familles. Ils se voyaient systématiquement confisquer leur précieuse découverte à leur passage au contrôle. On m’appelait alors pour récupérer la bestiole, le plus souvent inoffensive, et je devais ensuite lui faire passer une batterie de tests, avant de lui trouver un nom et une classification plus ou moins cohérente. Il ne me restait plus qu’à confiner l’animal dans l’un des enclos hermétiques sécurisés de la réserve. Il m’arrivait parfois de mal jauger les comportements des uns et des autres et la pauvre créature n’avait alors pas le temps de poser une patte dans l’enclos, se faisant massacrer en quelques minutes par la horde de bestioles déjà installée. Je détestais ce boulot.




Je m’estimais cependant chanceuse d’avoir un job, là où des milliers d’humains crevaient de faim et dormaient dans les rues ravagées de la ville. Depuis l’invasion, tout avait changé :
Les humanoïdes nous avaient imposé leurs technologies avancées et le gouvernement, aveuglé par le profit, avait signé un traité de paix dont les conditions scandaleuses entraînèrent le déclin inexorable de notre civilisation. Des centaines de lois, plus dangereuses les unes que les autres, avaient vu le jour. Il était maintenant interdit de cultiver les terres. Nous devions nous rendre dans l’une des succursales du gouvernement pour nous procurer des cartes magnétiques individuelles, permettant de nous restaurer dans les réfectoires humanoïdes. Les logements avaient été réquisitionnés pour les troupes militaires de nos « collaborateurs » et les civils parqués dans des « camps de vie » comme ils les appelaient. La dialectique polie des grands pontes du gouvernement m'avait toujours fait sourire. Je vivais dans l’un de ces camps en compagnie de ma mère, lorsque Kyle avait fait irruption dans ma vie…
Il était à la tête d’un groupe armé d’extrémistes. J’appris par la suite qu’il s’agissait en fait d’un réseau de résistants, qui s’étendait à travers le monde. Ces hommes et ces femmes avaient eu le courage de refuser la politique gouvernementale et la force de s'organiser en une gigantesque milice parallèle. Ils désiraient plus que tout rendre la planète à ses légitimes habitants. Un soir, alors que je m’apprêtais à quitter la réserve, il s’était jeté sous les roues de ma voiture, qui stationnait là, pour échapper à des soldats humanoïdes écumants de rage.
Qu'est-ce qui m’avait alors traversé l’esprit ? Je ne le saurai jamais… Mais je leur avais tendu ma carte de travail, signe de mon allégeance, et envoyés sur une fausse piste avec un aplomb qui m’avait moi-même surprise. Cette rencontre allait changer le cours de mon existence…

Le son aigu du signal d’approche me fait sursauter. Mon cœur se serre et se met à battre dans mes tempes, lorsque j’aperçois le but de ma dangereuse destination. La silhouette majestueuse du Dark Oak dérive lentement entre les débris de croiseurs humanoïdes.
Je tremble, envahie d’une émotion incontrôlable. Tant d’années passées à son bord, tant d’espoirs et de victoires, tant de souffrance et de mort aussi… Oh Kyle ! Je n’ai pas tenu ma promesse, j’ai perdu le Dark Oak, il n’est plus aujourd’hui qu’un vaisseau fantôme en perdition…  J’ai pourtant lutté jusqu’au bout, je te le jure…

J’enclenche le brouilleur de radar et arrime mon appareil au flan de l’immense bâtiment.
Je frissonne en apercevant au loin les lignes sombres d’une patrouille ennemie. Heureusement, mon approche a été suffisamment discrète et ils ne semblent pas m’avoir repérée. J’ai peu de temps, malgré tout. Ils ne tarderont pas à faire leur ronde par ici. J’ouvre le sas qui mène au Dark Oak et une épouvantable effluve de mort me coupe le souffle. Après une brève hésitation, je m’engage dans les couloirs que je connais si bien.  Il me semble ne jamais avoir quitté les lieux. L’état de décomposition des cadavres que je croise ne me permet même pas d’identifier mes anciens compagnons. L’odeur et le spectacle qui s’offre à moi sont à la limite du soutenable et le claquement de mes pas dans le silence de ce tombeau résonne comme un outrage…

J’arrive enfin devant la porte du laboratoire. Elle est bloquée et je suis contrainte de faire céder le verrouillage à l’aide de mon arme. L’impact du laser retentit sinistrement à travers les couloirs mortuaires. Je me faufile par la porte entrebâillée et me mets immédiatement à la recherche du sérum salvateur. Je balaie l’espace de l’ovale lumineux de ma lampe de poche et mes mains tâtonnent fébrilement au milieu des flacons renversés. Je découvre enfin une petite mallette, porteuse du symbole que m’a décrit Villars. Je retiens ma respiration en l’ouvrant… elle est pleine ! Je caresse les minuscules ampoules remplies d’un simple liquide jaune, plus précieux que tout. Mais un bruit métallique me glace le sang. Ils sont là, et ils se rapprochent à vive allure. J’enfouis avec précaution la mallette dans une petite sacoche et dégaine prestement mes armes. Je rase les murs vers mon point de dépar
t, mais un laser meurtrier passe tout près de ma joue, dans un éclair violent.
Je me jette à terre en faisant feu sur l’humanoïde, qui s’effondre, et rampe vivement jusqu’à la deuxième porte sur ma gauche, couvrant ma retraite par un tir ininterrompu. Je verrouille derrière moi, consciente que la trêve sera de courte durée. Je scrute les alentours et comprends immédiatement qu’il n’y a aucune issue. J’entends les lasers claquer contre le battant. Elle ne résistera plus longtemps. Je suis prise au piège.Je recule jusqu’à un point sombre de la pièce et me camoufle dans l’angle d’une lourde armoire métallique. L’attente devient rapidement pénible et mon cœur s’arrête lorsque la porte cède. J’abats les deux premiers soldats qui font irruption dans la salle, mais le troisième m’oblige à quitter ma cachette. Je saute sous une table et parviens à faire deux nouvelles victimes. Mais un laser touche mon poignet droit, me contraignant à lâcher une de mes armes. Une violente douleur traverse mon bras, mais je n’ai guère le temps d’y prêter attention. Tentant le tout pour le tout, je surgis de sous la table et me précipite vers la seule issue à ce cauchemar.Trois humanoïdes s’écroulent encore sous le feu de mon cosmogun et je débouche enfin dans le couloir. La voie étant libre, je me rue vers mon appareil avec l’énergie du désespoir.
J’entends les cris de rage de mes adversaires derrière moi et le cœur battant, parviens à atteindre la salle d’arrimage, où m’attend ma navette salvatrice. J’y suis presque. Je déverrouille la porte, lorsque le canon glacé d’une arme se fiche entre mes omoplates. Je lève les mains et lâche mon arme, tandis qu’en moins de dix secondes des dizaines d’humanoïdes font cercle autour de moi.

Je me retourne vers mon opposant qui a un petit ricanement désagréable.
— Je vous reconnais…, dis-je, haletante
— Félicitations, monsieur Zon, vous venez de capturer l’une de nos dissidentes les plus recherchées, ironise la voix d'un humanoïde qui vient de nous rejoindre et dont l’étrange accent ne peut me tromper. Laissez-la-moi maintenant, indique-t-il à l’homme en noir qui s’écarte à regret, avec un sourire insolite.
Cette fois c’est fini. Je remarque seulement que mon poignet saigne abondamment, formant une grande flaque sinistre à mes pieds.
— Quelle belle prise, grince l’humanoïde en s’approchant de moi.


— Tu as de la chance, je ne vais pas te tuer tout de suite. Tu as plus de valeur en vie que morte. Il approche son visage gris tout près du mien et me saisit la mâchoire d’une main de fer. Tu viens d'abattre dix de mes frères et tu vas payer pour ça.
Son haleine fétide me soulève le cœur et une colère aveugle s’empare de moi. Je tente de lui décocher un coup de poing, mais il arrête mon geste et agrippe mes deux poignets. La pression de ses doigts sur ma blessure me fait hurler de douleur et je tombe à genou. Il resserre plus fort encore son étreinte avec un regard mauvais et je crois que je vais m’évanouir.
— Ne refais jamais ça ou je t’arrache la peau lambeau par lambeau et je te la fais avaler, siffle-t-il d’une voix haineuse. Il lâche mes poignets et me décoche un coup de poing qui me jette sur le sol glacé. Il s'apprête à m’achever à coups de pied lorsqu’un laser lui traverse soudain le crâne.

Stupéfaite et légèrement étourdie, je lève les yeux et aperçois Herlock monté sur l'un de ces petits appareils ultras rapides et maniables que sont les Skylabs. Jouant avec les flux magnétiques, l’engin, d'une dextérité et d'une rapidité stupéfiante, se retrouve à ma hauteur en quelques secondes. Le capitaine me tend une main que je m’empresse de saisir afin de grimper à l’arrière. J'attrape une des armes qu’il a accrochées à sa ceinture et entreprends de couvrir nos arrières, tandis que nous filons à une vitesse sidérante à travers les couloirs accidentés. Nous atteignons sa navette en quelques minutes et nous précipitons à l’intérieur.
Il démarre immédiatement et manœuvre habilement entre les traits des lasers ennemis. Nous traversons juste à temps le sas qui se referme derrière nous. Il pousse les moteurs au maximum pendant de longues minutes puis une fois certain de ne pas être suivi, décide enfin de ralentir et passe en pilotage automatique. Je fouille dans ma sacoche et lui tends la précieuse mallette avant de perdre connaissance.

Je m’éveille quelques minutes plus tard, certainement revigorée par la transfusion de sang qui court le long de mon bras. Je me sens si faible que j’ai du mal à parler. Le capitaine m’observe avec attention.
— Je ne savais pas que vous saviez faire ça, dis-je en désignant l’aiguille qui traverse ma veine.
— J’ai été contraint d’apprendre, me répond-il en saisissant une mallette de premiers secours
— Alfred va s’en sortir, dis-je d’une voix ténue. Il semble ému, soulève avec précaution mon poignet blessé.
— Il faut arrêter l’hémorragie, murmure-t-il. Il entreprend de nettoyer la plaie et je serre les dents quand il pose le pansement cautérisant. Ses gestes sont précis et doux, bien que je perçoive une certaine gêne dans ce contact étroit. Je sursaute lorsqu’il serre le bandage et son regard croise involontairement le mien. Il me sourit et son expression change imperceptiblement. Il écarte doucement une mèche de mes cheveux et une étrange émotion me submerge. Je lui rends un sourire timide et baisse les yeux.
— Merci. Tu viens de sauver la vie d’Alfred, chuchote-t-il en posant une main sur ma joue.
L’intimité de ce tutoiement me fait tressaillir et je plonge de nouveau dans son regard à l’intensité bouleversante.
— Ils t’ont fait mal, murmure-t-il en caressant ma joue endolorie. Je te jure qu’ils ne te toucheront plus jamais. Je reste interdite, émue par cette déclaration qui déclenche en moi une avalanche de sentiments que je ne parviens guère à comprendre. Sa main glisse doucement le long de mon bras. Il s’écarte enfin et s’enfonce dans son siège, le regard fiché dans les étoiles.
— Reposez-vous. Nous arrivons bientôt, dit-il simplement tandis que je frissonne d’une émotion inconnue.
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