Un cri…La voix d’Emeraldia.
— Tuez-le ! Ce n’est pas lui ! hurle-t-elle, en tentant de se frayer un passage dans ma direction.
Je reviens à moi juste assez tôt pour parer l’attaque de l’homme que j’ai tant aimé, qui rugit tel un animal déchaîné. Il m’agrippe, frôlant ma carotide de ses lames acérées. Je laisse mon instinct de survie prendre le dessus et frappe sans réfléchir. Exactement comme si mon esprit, se sachant trop faible, avait abandonné mon corps le temps de la bataille. Un nouveau hurlement… De douleur. Mon sabre l’a transpercé de part en part, et il glisse doucement le long de ma lame, tombe à genoux, sans cesser de me fixer de ce regard vide. Il s’effondre sur le dos, et ses mains modifiées se crispent en spasmes douloureux. Emeraldia crie mon nom, mais je l’entends à peine, comme si elle était très loin. La fureur du combat ne me semble plus être qu’un écho abstrait… Je m’agenouille et serre mon amour contre moi, accompagnant les convulsions frénétiques de tout son corps. Le sang jaillit de nouveau entre ses lèvres, et de nouveau il va me quitter… Je suis en train d’assister à sa mort une seconde fois…
Des éclats de voix et des détonations se rapprochent, mais je n’y prête plus attention.
Un dernier spasme le libère enfin, et je ferme ses paupières, lui rendant la douce apparence du sommeil. Emeraldia est parvenue à me rejoindre, mais la douleur explose dans ma tête, trop violente, détruisant tout sur son passage. La grande femme courageuse fait barrage à nos adversaires en m’exhortant à me relever, mais il est trop tard. J’ai franchi une barrière, et du côté où je me trouve, plus rien n’a de réelle importance. Il me semble que de nombreux hommes que je connais sont venus en renfort, mais je n’en suis pas sûre. Emeraldia me saisit par le bras et me redresse de force.
— Commandant Ayana, reprenez-vous bon sang !!, vocifère-t-elle. Ce contact brutal me fait sursauter et je recule à petits pas, la regardant se débattre de plus belle contre nos assaillants. Elle parvient à me jeter un regard inquiet par-dessus son épaule. Elle hurle de nouveau.
— Commandant !
Mais je ne la reconnais plus. Je ne sais pas pourquoi elle se bat, ni contre qui… Je ne sais pas où je suis, ni qui je suis… Je ne sais qu’une chose : il faut que cesse cette douleur !
Je me détourne de la scène, jette mes armes sur le côté, et me mets à courir au hasard. Je dois sortir d’ici ! Il faut que je quitte ces lieux immédiatement !!
Ma course me mène face à une porte d’évacuation d’urgence. Je pousse le battant et au bout de quelques mètres, me retrouve enfin dehors. Une vaste plaine balayée par les vents s’étend devant moi, surplombant des falaises abruptes et menaçantes. Je passe sur mon visage mes mains couvertes de sang et ferme les yeux. Je titube sur le sol de rocaille poussiéreux. Je tombe et me relève, mue par une volonté qui m’est étrangère. Le regard vide de mon compagnon me hante sans répit. Les images de sa mort défilent en boucle dans mon esprit épuisé, ainsi que des flashs de nos furtifs instants de bonheurs, enfuis à jamais.
Je suis en enfer…
Mes pas m’ont menée au bord du précipice, d’où s’élève un vent glacé. Je baisse les yeux vers le vide, et une étrange ivresse me saisit. Ma vue se brouille de nouveau et les visions se bousculent de plus belle. Un baiser de sang… J’ai mal, tellement mal… Je sens le sol s’effriter dangereusement sous mon poids, mais ça n’a plus d’importance. C’est même une libération. Je ferme les yeux et souris. Je vais sauter, je serai enfin en paix… Le sol se dérobe…
Un cri me réveille brutalement de cette transe bienfaitrice, et une poigne de fer me saisit par les épaules et la taille, afin de m’arracher au vide. Je me sens entraînée énergiquement vers l’arrière et m’écroule avec mon sauveur, soulevant un nuage de poussière brune autour de nous. L’homme se dégage pour se redresser sur les avants bras, tandis que je roule sur le côté. J'entreprends de me relever, mais il se jette sur moi, attrapant mes poignets et me plaquant au sol pour m’immobiliser. Je croise le regard éperdu d’Herlock, qui me dévisage, à bout de souffle. Son vernis d’impassibilité vient de voler en éclat.

— Emeraldia m’a dit que vous étiez partie seule…
J'essaie de me redresser, mais il me déséquilibre et use de tout son poids pour m’empêcher de bouger.
— Laissez-moi, Capitaine !
Je tente de me débattre, mais il me plaque de nouveau au sol avec brutalité. Je suis désespérée et en colère. Il est beaucoup plus fort que moi. Je le maudis…
— Vous avez dit que je pourrais quitter l’Arcadia quand je le désirai ! fais-je, dans un accès de rage.
— Pas comme ça ! Vous n’en avez pas le droit !
Le rugissement de sa voix se perd dans le sifflement des rafales.
— Pourquoi ? Qu‘est-ce que cela change ? fais-je, dans un gémissement pathétique. Je cesse de me débattre, vaincue, épuisée. Mes derniers mots paraissent pourtant raviver sa colère.
— Mais vous ne comprenez donc pas ?! crie-t-il en empoignant mes épaules, comme pour m’enfoncer plus encore dans le sable crissant. Nous avons besoin de vous !
Il m’oblige à le regarder, et quelque chose se modifie brusquement dans son expression.Un silence tendu se perd dans le bruissement de feuilles des grands arbres séculaires, qui semblent nous contempler.
— J’AI besoin de vous, parvient-il enfin à murmurer. Il n’y a plus dans son regard qu’une immense douleur, mêlée d’espoir. Ses mots me font l’effet d ‘un électrochoc, et je suis envahie de frissons.Une incontrôlable émotion me submerge.. Il m’autorise alors à me redresser, son regard verrouillé au mien, et nous nous observons sans un mot, haletants…
Il m’attire brusquement contre lui et je me laisse faire, me blottis dans ses bras en m'abandonnant aux larmes qui m’envahissent. Je me sens soudain à l’abri contre sa poitrine, apaisée par les battements de son cœur, grisée par l’odeur de sa peau et de ses longs cheveux, qui frôlent mes tempes et mes joues. Je voudrais, en cet instant, ne jamais quitter la forteresse imprenable de ses bras… Nous restons enlacés, au milieu des morsures tranchantes du vent, et je retrouve enfin mon calme. Il s’écarte doucement, comme s’il craignait de briser le lien fragile qui s’est tissé.
— Il faut rejoindre l’Arcadia au plus vite. Les charges d’Alfred ne vont pas tarder à exploser. Nous avons embarqué tous les prisonniers valides. Il se relève et me tend la main. Nous maîtrisons la situation, car l’équipage d’Emeraldia nous a prêté main-forte, mais il ne fait pas bon traîner dans les parages.
Il m’octroie l’une de ses armes et m’indique le chemin à suivre. Mon bras me fait souffrir, mais je lui emboîte le pas, et nous atteignons le vaisseau sans trop de heurts. Alfred pousse un cri de joie en nous apercevant
— Dépêchez-vous ! Tout va sauter dans quatre minutes ! crie-t-il. Nous courons vers le pont, après avoir abattu quelques soldats rescapés, qui tentent de nous barrer la route. Celui-ci se referme sur nous, et nous rejoignons sans attendre nos postes de pilotage. Les moteurs puissants de l’Arcadia nous propulsent à plusieurs milliers de kilomètres de la planète, en moins de trois minutes. Un bruit sourd, suivi de plusieurs explosions, fait trembler la coque du vaisseau et un violent rai de lumière nous indique soudain que le feu de joie a commencé, sous les cris de victoire et de jubilation de l’équipage. Je constate du coin de l’œil que les rescapés du laboratoire de la mort ne sont guère nombreux. Une dizaine tout au plus, et en piteux état. Aucun des enfants que j’ai croisés dans cet enfer n’a survécu…
Le visage d’Emeraldia apparaît bientôt sur l’écran de contrôle principal. Elle salue l’équipage d’un geste formel et s’adresse aussitôt à Alfred.
— Je voulais te remercier, bien que tu sois une incorrigible tête de mule, dit-elle avec un sourire affectueux. Cependant, ne t’avise plus jamais de mettre une balise sur mon bâtiment, ajoute-t-elle, en lui présentant un petit objet métallique, qui a visiblement été arraché sans plus de précautions. Ou je jure de te la faire avaler ! plaisante-t-elle, avant de poser un regard grave sur moi. Heureuse de vous retrouver parmi nous, commandant. Je vous dois toujours une vie, ne l’oubliez pas. J’ai demandé à vos hommes de rapatrier le corps de votre ami. Je pense que cela vous sera salutaire.
J’esquisse un signe de tête reconnaissant, et elle me sourit . Son expression semble vouloir me dire qu’elle sait, qu’elle comprend, et qu’elle m’alloue un soutien total… Et soudain, je réalise pourquoi cette femme exceptionnelle refuse de combattre pour sa planète. Je saisis à quel point elle se sent différente des habitants de la terre… elle est passée elle aussi de l’autre côté, et l’on ne revient jamais indemne de ce genre de voyage. Elle n’accorde son amitié qu’à ceux qui ont traversé un jour cette frontière, au-delà du désespoir et de la raison…
— Capitaine Herlock, je salue votre intervention et vous prie d’accepter mes hommages, ajoute-elle, avant de couper la communication. Le Capitaine enclenche le pilotage automatique.
— Nous allons rejoindre l’oasis. Je crois que nous avons tous besoin de repos, et les réserves d’eau sont quasiment épuisées, annonce-t-il à l’équipage, qui accueille la nouvelle avec enthousiasme. Je m’empresse pour ma part de retrouver mes quartiers et de me jeter sous une douche presque glacée, comme si cela pouvait effacer de mon esprit toutes les horreurs accumulées ces dernières heures. J’enroule une serviette autour de mon bras blessé, incapable de trouver le courage d’aller jusqu’à l’infirmerie, et m’effondre dans un sommeil de plomb dépourvu de rêves…
Commentaires
Ben moi je ne dis qu'un seul mot, déjà certainement utilisé beaucoup de fois pour décrire ton roman: SUPER!
Juste un peu trash par moment, mais moi, je dis: C'est ça qui fait tout!
Dans le cadre du festival de Romans, les bibliothécaires de la Médiathèque du Pays de Romans, aimeraient faire une lecture publique de quelques textes figurant sur les blogs concourant aux festival dans la catégorie Littéraire. Ces soirées auront lieu les jeudi 1 février et vendredi 2 février dans deux cafés romanais.
L'un de vos texte serait susceptible d'être choisi pour être lu lors de ces soirées. Etant soucieux du respect de la propriété de ses oeuvres par leurs auteurs, nous vous demandons votre autorisation à lire publiquement votre texte. Vous serez bien entendu mis au courant du texte concerné. Nous sommes encore en lecture de votre blog.
Je suis à votre entière disposition pour tous renseignement,
Cordialement,
Odile Fayolle
Responsable Médiathèque Monnaie - Pays de Romans,
Dujol Lionel
lionel.dujol@pays-romans.org
Responsable & animateur multimedia
Médiathèque Monnaie
Communauté de Commune du Pays de Romans
04 75 70 33 58
skype : lioneldujol
http://lespacemultimedia.blogspirit.com
http://monnaie.mediatheque.free.fr
..... petite larme à l'oeil....
La remarque technique du jour : "Nous courons vers le pont, après avoir abattu quelques soldats rescapés, qui tentent de nous barrer la route. Celui-ci se referme sur nous, et nous rejoignons sans attendre nos postes de pilotage." Celui-ci se rapporte à un objet trop éloigné dans le texte : on se demande de quoi tu parles du coup. Il faudrait donc inverser les deux propositions de la première phrase (euh... c'est clair ce que je dis ou pas ?) pour que celui-ci se rapporte au pont sans équivoque pour le lecteur. ;)
Ambre
Je suis vraiment contente de ce que tu me dis. C'est un point essentiel dans mes écrits, le côté émotionnel, donc si ça passe bien pour toi aussi c'est que j'ai sans doute réussis à obtenir ce que je voulais. Merci encore à toi pour tes passages toujours enrichissants.^^







C'est pour moi un de tes plus beaux chapitres Linka et l'émotion qui s'en dégage est tout simplement bouleversant ! ! ! !
BRAVO ! ! ! BRAVO ! ! ! BRAVO ! ! ! BRAVO ! ! ! BRAVO ! ! ! BRAVO ! ! !