À quelques mètres de l’Arcadia, nous apercevons Mime qui se précipite à notre rencontre. Elle semble très affectée.
— Alfred ! C’est terrible ! Je viens de déchiffrer le plan de vol du vaisseau d’Emeraldia, comme tu me l’avais demandé.Tu… tu avais raison, elle se dirige droit sur Zamora !
— Bon sang ! Un malheur n’arrive jamais seul, comme le disaient nos ancêtres, gémit-il. Je dépose le petit garçon et lui fais signe de suivre les siens, avant de me retourner vers Alfred.
— Que se passe-t-il ?
— Le siège de Microteck Society se trouve sur Zamora. J’ai bien peur que les intentions d’Emeraldia soient claires. Seulement, les laboratoires sont sous contrôle humanoïde et les bâtiments sont hautement sécurisés, protégés par une armada de pointe. Elle n’a aucune chance de s’en sortir seule, glapit-il en se précipitant vers ses quartiers. Je le suis jusque dans sa chambre en tentant de le calmer, mais il ne m’écoute plus. Sans se soucier de ma présence, il saisit une petite valise de métal et y jette en vrac quelques vêtements, des rations de survie, et un tas d’outils étranges. Je pose une main sur son avant-bras pour arrêter son geste et l’oblige à me regarder.
— Alfred, je vous en prie…
Il se dégage maladroitement et reprend le remplissage hétéroclite de la petite valise.
— Je ne peux pas l’abandonner, dit-il sans m’accorder un regard. Ne me le demandez même pas, c’est absolument inutile.
Je reste immobile, déchirée entre le désir de le suivre et mon devoir à bord de ce bâtiment. Mais mon hésitation est de courte durée.
— Très bien, alors je vous accompagne.
— Non ! gronde-t-il en se redressant, les poings sur les hanches.
— Vous ne pouvez pas quitter le vaisseau maintenant, Herlock a besoin de vous ! Il empoigne sa veste élimée.
— Je conçois que ce ne soit pas le meilleur moment, mais vous savez comme moi que personne ne peut rien pour lui. Il s’est déjà barricadé avec sa douleur et ne laissera entrer personne. Seul le temps pourra peut-être atténuer ce qu’il ressent.
— C’est vrai, mais il aurai bien besoin du soutien de ses hommes.
— Alors, restez Alfred, vous êtes le seul qu’il laissera lui venir en aide, et vous le savez. Mes derniers mots le coupent net dans son élan. Il me dévisage fixement, je le sens flancher.
— Je ne peux pas, se ravise-t-il. Je ne peux pas abandonner Emeraldia.
— Et moi je ne peux pas vous laisser partir seul. Il boucle sa valise et me jette un regard vaincu.
— Très bien, mais le capitaine n’appréciera pas.
— Ne me dites pas que vous aviez l’intention de le prévenir de votre décision. Il ne nous laissera jamais partir seul, se sentira contraint de venir en aide à Emeraldia, et je ne pense pas qu'il soit actuellement en mesure de combattre. Il sourit, amusé et embarrassé.
— Allons chercher vos affaires, le temps presse.
Je me dirige vers la porte lorsqu’un bruit suspect m’alerte.
Je l’ouvre vivement, et n’ai que le temps d’apercevoir une ombre furtive disparaître au fond du couloir.
— Quelqu’un nous écoutait, constate rageusement Alfred.
— Il n’y a plus une minute à perdre, dis-je en prenant la direction de mes quartiers.
Une demi-heure plus tard, Alfred entame les manœuvres de décollage, et nous sommes propulsés à travers l’espace à bord d’un appareil que le petit homme a choisi pour sa grande maniabilité et sa vitesse remarquable. Malgré tout, il nous faudra plusieurs heures pour atteindre la planète Zamora. Je me cale au fond de mon siège et observe mon compagnon. L’angoisse se lit sur son visage, habituellement si serein. Il a sorti les plans détaillés des laboratoires humanoïdes et semble décidé à les apprendre par cœur.
— Comment avez-vous eu ces plans ?
— Oh ! Grâce à un ami. Un très bon ami qui a travaillé à l’élaboration des cellules de détention des cobayes. Je vous rassure, il ne collaborait que parce que ses enfants étaient détenus en otages.
— C’est affreux… les a-t-il retrouvés ?
— Lorsque son travail fut achevé, ils l’ont éliminé, ainsi que ses deux filles. Autrefois, il y a de cela quelques milliers d'années, les pharaons faisaient de même avec les architectes de leurs tombeaux. Mon ami se doutait bien que la parole des humanoïdes n’avait que peu de valeur, mais qu’aurait-il pu faire ? Je ne sais que répondre. Il m’a confié ces plans quelques jours avant son exécution, à toutes fins utiles, a-t-il dit. Pour détruire le fruit de l’intérieur…
— Avez-vous trouvé la faille ?
— Peut-être, murmure-t-il en plissant les yeux.
La navette file à travers les étoiles à une vitesse proche de celle de la lumière. J’abandonne Alfred à son étude et m’installe confortablement, reculant le siège pour allonger mes jambes.
Je ferme les yeux, mais les images de carnage envahissent mon esprit avec une violence désagréable. Je soupire et me redresse. Le voyage va être long…
— Je crois savoir comment nous allons entrer, chuchote soudain le petit homme. Il faudra désactiver cette porte-ci, à l’arrière. Je dois pouvoir y arriver sans trop de problèmes. Mais ils ont certainement posté des vigiles derrière.
— Combien seront-ils d’après vous ?
— Pas plus de deux, je pense. Il s’agit d’un accès secondaire menant à la déchetterie.
— Bien, dans ce cas je crois pouvoir les neutraliser, dis-je d’un ton assuré. Le petit homme a un sourire amusé et entreprend de m’expliquer tous les détails.
— Le couloir que nous emprunterons alors mène directement au réfectoire. Il faudra attendre qu’il soit désert bien entendu. Ensuite nous bifurquerons sur la droite afin de rejoindre le quartier des détenus. Il n’y aura qu’à suivre ce couloir-ci, dit-il en pointant du doigt la carte détaillée du site. Par contre, nous allons avoir du mal à ne pas nous faire repérer.
— Alfred ? Il relève la tête et me jette un regard complice. Qu’allons-nous trouver là-bas ?
— Je n’en ai aucune idée. Mais, à mon avis, il faut nous attendre au pire…Ces laboratoires ont obtenu l’aval du gouvernement de l’union terrestre pour approfondir l’étude de soi-disant traitements révolutionnaires sur les criminels qui engorgent les cellules de la station pénitentiaire. Or, vous savez comme moi comme il est de nos jours aisé de condamner n’importe quel gêneur potentiel. De plus, Emeraldia nous a décrit le but réel de leurs expérimentations… Il soupire, semble harassé de fatigue.
— Vous ne pensez pas qu'ils soient des malfaiteurs, n'est-ce pas ? vous comptez libérer les prisonniers ? Il me fixe d’un air grave.
— Je pense que nous devons emmener ceux qui seront capables de nous suivre. Ensuite, j’installerai ces petites merveilles au pied du générateur principal.
Il aligne sur le tableau de bord une dizaine de petites bombes ultras puissantes, au design travaillé. Les lignes épurées camouflent un concentré de technologies de pointe au service de la destruction.
— Dès que nous aurons retrouvé Emeraldia et libéré les détenus, j’enclencherai le compte à rebours. Nous disposerons de vingt minutes pour quitter les lieux. Un bref silence s’installe. Je suis sûr que nous pouvons réussir, renchérit-il, devant mon expression perplexe.
Je laisse mon regard divaguer à travers l’obscurité balayée de traînées blanches lumineuses.
Curieusement, la perspective de ce qui nous attend m’électrise agréablement. Encore une fois, je vais pouvoir me jeter à corps perdu dans le danger et l’action. Encore une fois, je vais pouvoir me doper, grâce à l’inévitable adrénaline qui va se distiller par à-coup dans mes vaisseaux et irradier mon cerveau. Encore une fois, je vais pouvoir m’abandonner à mon instinct, sans chercher à réfléchir ou à analyser la portée de mes actes… Encore une fois…
Mon compagnon a soigneusement replié la précieuse carte et s’est enfoncé dans son siège, décidé à prendre un peu de repos avant la bataille. Incapable de l’imiter, je décide d’entreprendre le nettoyage minutieux de mes armes. Les démonter et les remonter soigneusement m'a toujours procuré un calme et une sérénité inespérés...
Commentaires
Sinon, pas grand chose à dire. Tout sera encore plus agréable quand tu aura revu la mise en forme.
Ambre
Mais faut peut-être que j'insiste un peu plus là dessus.






