Vendredi 17 novembre 2006

C’est avec un certain soulagement que je rejoins mon poste de pilotage. Le vrombissement sourd et les vibrations des moteurs qui s’enclenchent ont quelque chose de réconfortant, et c’est avec un réel plaisir que je quitte la planète Amalthée, pour me retrouver de nouveau plongée au sein des étoiles et de l’espace infini. Je me rends compte que je vis depuis si longtemps ainsi, traversant les galaxies dans une effervescence belliqueuse et rebelle, que je suis incapable de m’adapter à un autre mode de vie. L’action est devenue une drogue à accoutumance, me permettant d’échapper à toute introspection, repoussant au plus profond de mon inconscient toutes ces angoisses morbides et ces regrets éternels, effaçant la noirceur de mon âme et la souffrance de seulement « exister »…
Je fixe à travers les hublots la planète que nous venons de quitter, déjà transformée en un minuscule petit point noyé dans l’obscurité de l‘espace. Cette obscurité qui faisait si peur à Anoki me réconforte. Cet immense manteau noir m’enveloppe et me protège, dissimulant la pénombre tapie au fond de moi, dont l’émergence sporadique me terrifie.

Je suis arrachée à mes réflexions par le petit voyant lumineux qui se met à clignoter sur mon écran de contrôle, signalant un message codé gradué première urgence. J’enclenche le décrypteur et au bout de quelques manipulations complexes, parviens à visionner L’enregistrement. L’image de mauvaise qualité fait apparaître le visage sale et échevelé d’une très jeune femme, visiblement amaigrie et épuisée. Ses grands yeux clairs embués de larmes reflètent une terreur proche de la panique. Ses mains tremblantes s’agrippent à une arme beaucoup trop lourde pour elle. Elle est contrainte de crier afin de se faire comprendre au milieu du terrible vacarme qui semble se rapprocher à toute vitesse.
— Nous avons été découverts, gémit-elle. L’image est interrompue, puis reparaît, saccadée et imprécise, le son complètement saturé, presque inaudible.
— Je t’envoie ceci pour que tu ne viennes pas, quoiqu’ils te disent !…Ils….Jamais… sont les seuls mots que je parviens à saisir. Puis une explosion plus violente que les autres, un cri déchirant, la caméra tombe,et… plus rien. Je frémis. Qui est-elle ? De quel nouveau drame suis-je encore l’impuissante spectatrice ? Je m’accorde un bref instant de réflexion puis décide de transférer le message sur le moniteur principal.
— Capitaine, je viens d’intercepter un message de détresse. Il était porteur des codes de l’Arcadia. 
— Allez-y, m’indique-t-il en désignant l’imposant écran noir qui domine la salle. Je m’exécute tandis qu’il enclenche le pilotage automatique. Les images démesurément agrandies accentuent encore la violence de la scène, et la terreur de la jeune fille nous semble à tous communicative.
Le capitaine est devenu livide. Sa main droite se crispe sur la barre du vaisseau et une lueur de désarroi traverse son regard. Mais elle disparaît aussitôt et il ne desserre pas les mâchoires. Alfred, en revanche, pousse de petits cris d’animal blessé en faisant les cent pas devant le moniteur.
— Mon dieu, capitaine ! Il faut faire quelque chose ! 
— Elle nous demande de ne pas y aller, rétorque Herlock, sans quitter des yeux l’écran devenu silencieux.
— Mais nous devons faire quelque chose ! glapit Alfred. Nous ne pouvons pas les abandonner ! Il s’agit de votre…
— Assez ! coupe brutalement le capitaine. S’ensuit un long et pesant silence que personne n’ose briser, jusqu’à ce qu’il reprenne la parole.
— Mime, Ayana, nous changeons de cap : coordonnées 589-887. Planète Katoga-Hiatt dans la nébuleuse de Phtät. La destination est verrouillée : code d’accès 866-3-52. Suivez le plan de vol le plus rapide.
Alfred lui adresse un sourire de reconnaissance, mais il n’y prête guère attention et fait volte-face, descend les marches avec une trop grande hâte et quitte la salle de contrôle sans un mot de plus.
— Nous arriverons à destination dans 21 heures et 37 minutes, hasarde Mime, tentant de passer outre le malaise et la tension qui envahissent les lieux. Je questionne Alfred du regard, mais il secoue négativement la tête d’un air désolé.
— Je ne peux rien dire. Cela lui est trop personnel. Mais peut-être acceptera-t-il de répondre à vos questions. Il me dévisage avec un regard qui ne tolère aucun refus. Je me lève et quitte la salle à la suite du capitaine.

J’arpente les couloirs quelques minutes avant de l’apercevoir enfin, installé à l’une des tables du réfectoire, vide à cette heure, et pourtant empli d’échos lointains et mystérieux. Il me tourne le dos et fixe le verre de vin qu’il tient à la main, le vide d’une traite et le remplit de nouveau. Je demeure ainsi immobile quelques secondes, me demandant ce que je vais bien pouvoir lui dire. Je me sens redevable envers cet homme : après tout, il m’a sauvé la vie… Mais sa détresse me fait peur, tout comme la colère et la violence contenues que je sens bouillonner en lui. Sa voix me fait presque sursauter.
— Ne restez pas plantée là, asseyez-vous, m‘invite-t-il sans se retourner.


— Vous… saviez que j’étais là ? Il saisit un deuxième verre qu’il emplit généreusement avant de me le tendre. Ne jamais se laisser surprendre est une question de survie. Mais vous devez savoir cela.
Je m’installe face à lui tandis que son regard se fixe sur la bouteille de vin, son esprit vagabondant dans des sphères qui me sont inconnues. Pour la première fois, je décèle chez lui une fragilité touchante qui me déstabilise. Je bois une gorgée de vin dont la douceur fruitée me réconforte.
— Pourquoi m’avoir suivi ? 
— Je…
— Ils sont ma seule famille, coupe-t-il afin, sans doute, de mettre fin à mon embarras. Ils sont…tout ce qui me reste d’humanité dans cet univers de sang et de mort. 
Il plonge son regard dans le mien et je frissonne, incapable de trouver une réplique adéquate.
Mais il n’attend aucune réponse et reprend :
— Mon père était officier dans les forces armées internationales durant la Grande Guerre européenne. Un matin de décembre, un groupe de militants pacifistes a été démantelé. Il y avait de jeunes hommes dont la seule culpabilité tenait en leur idéalisme un peu trop naïf et extrémiste. Il y avait également des femmes accompagnées de nombreux enfants de tous âges…  Il fait une pause et bois une nouvelle gorgée de vin. Ils pensaient que leur condition de civils les immunisaient contre les actes de barbarie… et ils avaient tort. Tellement tort… Le président Stalker venait d’accéder au pouvoir et son obsession de l’ordre et de l’autorité débordait déjà sur la population qui ne vit rien arriver. Ce fut son premier coup d’éclat, le départ de sa carrière de tyran qu’il n’eut aucun mal à imposer à un peuple abruti de conditionnements médiatiques. Il ordonna l’arrestation des militants et leur élimination sommaire. Bien sûr, cela fit scandale et quelques voix s’élevèrent, mais elles furent vite étouffées sous la vague d’informations faussées et les jeux sportifs, dont les finales étaient présentées comme les évènements majeurs qui changeraient la face du monde. Mon père faisait partie du peloton d’exécution. Il était déjà en proie depuis quelque temps à de sérieux doutes quant au bien-fondé de sa fonction. Mais cette fois il n’y avait plus d’hésitation possible. Refusant d’accréditer ce massacre, il organisa la fuite des prisonniers. Il fut immédiatement soupçonné et suite à une parodie de procès, condamné à la cour martiale. J’avais huit ans lorsque je vis mon père s’effondrer dans une mare de sang, abattu par ses propres hommes.
Il termine son verre et se resserre une fois de plus.
— Ma mère comprit que ses jours étaient désormais comptés, et n’eut d’autre choix que de me confier à l’une des opposantes, avec qui elle avait sympathisé lors du sauvetage. Je me souviens encore ses yeux clairs de posés sur moi, une telle souffrance assombrissant son visage. Elle savait qu’elle ne me reverrait jamais… Il esquisse un sourire amer en levant les yeux vers moi. Anna pleurait ce jour-là, et la pluie se mêlait à ses larmes impuissantes. Elle me jura de m’aimer comme elle aimait ses deux enfants. Elle me serra contre son cœur et m’obligea à vivre, m’expliquant sans relâche que je comprendrais un jour la signification de tout cela, que rien n’arrive sans raison… Anna prit soin de l’orphelin que j’étais avec un amour sans faille. Elle m’offrit un frère et une sœur, elle me donna une famille… Il ferme les yeux comme pour chasser le flot d’images qui l’assaillent. Lorsque je suis devenu l’homme à abattre de ces gouvernements vérolés, j’ai décidé de les mettre en sécurité le plus loin possible de toute présence ennemie. 
Un bref silence s’installe.
— Et ils ont été découverts, grince-t-il d’une voix atone. Il comprime si fort le verre qu’il tient à la main que celui-ci éclate dans un bruit sec, inondant la table du liquide pourpre. Il serre le poing sur les morceaux de verre acérés, s’entaillant profondément la paume de la main. Son visage reste impassible, son regard semble de nouveau me traverser sans me voir. Son sang coule abondamment, se mêlant au vin qui tache la table de métal. Il ne semble plus faire partit de ce monde, affranchi de toute sensation, de toute douleur. Je voudrais toucher sa main, arrêter son geste, mais le ton de sa voix me stoppe net.
— Laissez-moi.

Je me lève, désarmée face à tant de souffrance, et recule jusqu’à la porte sans le quitter des yeux. Pour la première fois depuis que j’ai fait sa connaissance, je ressens le désir de le réconforter, lui à l’accoutumée si fort qu’il parait invincible, presque inhumain. Mais je tourne les talons et l’abandonne à son enfer. Il n’a pas bougé, et une flaque de sang s’agrandit maintenant sur le carrelage gris aux reflets sinistres…

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