Vendredi 10 novembre 2006
Nous rejoignons le cortège sous un ciel de plomb. Un vent glacé s’est levé, secouant les branches dénudées des quelques arbres longeant les abords du petit cimetière, où poussent les stèles décharnées dans une curieuse anarchie. Il parait évident que les habitants de la ville ont renoncé depuis longtemps à dépenser de l’argent pour l’entretien de ces lieux, trop névrosés par la crainte de l’approche imminente d’une invasion ennemie.

Un lourd silence enveloppe chacun de nous, seulement déchiré par les cris stridents des corbeaux qui ne semblent guère apprécier que l’on vienne ainsi troubler leur tranquillité. Herlock salue mon arrivée d’un sourire imperceptible et je me surprends à frissonner de nouveau en croisant son regard. Nous restons ainsi immobiles un long moment, chacun se recueillant en silence face au cercueil de métal et de verre sécurisé, qui laisse transparaître le visage ravagé du défunt. J’en viens à me demander s’il n’aurait pas mieux valu rester fidèles à nos anciens cercueils de bois. Au moins, le spectacle des corps mutilés ne devient pas une obligation…
Mais il est vrai aussi que le cercueil d’Anoki est de l’un de ceux utilisés lors des cérémonies stellaires. Il est censé être projeté à travers l’espace pour divaguer au hasard des galaxies durant l’éternité. Le bois dans ces conditions est une très mauvaise idée. La voix d’Emeraldia m’arrache soudain à mes comparaisons pratiques.
— Nous sommes réunis en ce funeste jour pour accorder un dernier adieu à l’un des nôtres, Anoki, mon petit frère bien-aimé. La plupart d’entre vous ne l’ont jamais connu et ne le connaitront jamais que comme l’abominable chose que les humanoïdes ont fait de lui. Pourtant, j’aimerais que vous tentiez de l’imaginer tel qu’il était pour moi: un jeune homme si doux et gentil, mais aussi plein d’humour et de joie de vivre. Il n’était pas un grand voyageur, car il détestait l’espace. Son immensité et son vide infini le terrifiaient. Plus que tout, il était attaché à la terre et à ses merveilles qu’il disait illimitées. Elle fait une pose et soupire avant de reprendre. Je suis bien consciente qu’il a ôté la vie à plusieurs de vos compagnons, mais je vous supplie de lui accorder votre pardon. Elle accroche son regard douloureux au mien. Il n’a été qu’une victime de plus de cette effroyable et interminable guerre.
Il émane de cette grande femme l’empreinte d’une réelle noblesse. Le vent soulève en vagues souples sa longue chevelure flamboyante tandis que ses mains délicates saisissent une rose pourpre. Elle esquisse un geste discret et les hommes laissent descendre le cercueil dans la fosse. Elle y jette la rose, puis les premières mottes de terre viennent s’abattre avec un bruit sourd sur le cercueil de métal.
— Je t’aime, Anoki.
Chacun décide alors d’entamer lentement le chemin du retour, dans une morosité et une tristesse presque palpables.
La voix chaude d’Emeraldia m‘interpelle :
— Commandant Ayana ?
Elle s’approche de moi et je suis de nouveau troublée par sa haute stature. Elle me fixe longuement sans dire un mot comme si elle tentait de déchiffrer mon âme, ce qui me met mal à l’aise.
— Je vous remercie au nom d’Anoki de l’avoir arraché à l’enfer lorsque je n’en ai pas eu la force.
Je tente de répondre, mais elle m’en empêche et poursuit : je vous dois une vie. Nos destinées sont désormais liées, ce qui me réjouit, car j’ai pu apprécier votre valeur.
Je ne sais quoi dire, submergée par une émotion liée sans doute au respect qu’elle m’inspire.
Elle fait deux pas en arrière et me salue d’un geste militaire que je lui rends sans hésitation, puis se détourne et se dirige vers son bâtiment
— Où comptes-tu aller maintenant ? Hasarde Alfred. Elle lui saisit la main et y dépose un baiser.
— J’ai un compte à régler, dit-elle avant de s’engager sur la passerelle non sans avoir salué le capitaine Herlock d’un geste formel. Je la regarde s’éloigner avec la certitude que nos routes se croiseront de nouveau.
— Je n’aime pas ça, maugrée Alfred en gravissant le pont de l’Arcadia.
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