Il est tard, mais le vaisseau n’est pas plongé comme à l'accoutumée dans la quiétude sidérale. Des milliers de gouttes de pluie viennent s’écraser dans un vacarme métallique sur la coque du bâtiment, conférant aux lieux une étrange résonance, d’autant que le perpétuel ronronnement des énormes réacteurs s’est tu. Je tente de trouver un peu de repos, m’allongeant en écoutant le battement incessant de l’averse qui se fait de plus en plus lointaine, laissant la place à un silence oppressant, entrecoupé du seul bruit de ma respiration angoissée. Quelque chose change dans l’air de la pièce… une impression sournoise de décalage avec la réalité. Quelque chose m’enveloppe et m’entraîne au fond d’un gouffre…
Le cri de douleur d’un homme résonne horriblement à travers les couloirs sombres du camp humanoïde où je me trouve à présent, et je comprends que le cauchemar récidive une fois de plus. Mon cœur se serre et je tente vainement de refaire surface, avançant à tâtons dans la pénombre envahissante… Kyle, où es-tu ? Tu m’avais promis de ne jamais m’abandonner !
L’odeur d’éther et de désinfectants que j’abhorre tant envahit mes narines et me cloue sur place… Des voix monocordes s’élèvent sans que je puisse saisir la signification des mots.
Je reconnais cependant le langage étrange et saccadé des humanoïdes, ce qui achève de me tétaniser. Les bruits métalliques… si caractéristiques des instruments chirurgicaux.
Un bref silence, déchiré soudain par un gémissement qui me donne la chair de poule. Je dois porter une main tremblante à ma bouche pour ne pas crier. Tout mon corps me fait mal tant il est tendu… Mon dieu, non ! Je ne veux pas revivre cela !
Mais il est trop tard. Déjà le claquement des bottes des soldats me parvient du fond du couloir. Il ne faut pas qu’ils me trouvent, je ne tiens pas à mourir ! Je n’ai pas d’autre choix. Je me glisse subrepticement à l’intérieur de la salle de chirurgie. Ils sont trop concentrés pour s’apercevoir de ma présence. Je me faufile derrière une petite armoire métallique, mais l’homme sur la table me voit, son regard obscurci de douleur me fixe et m’implore de faire cesser le martyre…
Je lève les yeux sur les entrelacs complexes d’appareils métalliques qui plongent dans son thorax ouvert. Il baigne dans son sang sous le regard imperturbable de trois humanoïdes armés de scalpels et d'objets inconnus. Une femme d’une quarantaine d’années est prostrée dans un recoin de la pièce, enchaînée au mur. Ses yeux hagards et le balancement perpétuel de son buste laissent présager de ce qu’elle a du endurer. Un mince filet de bave coule entre ses lèvres et ses haillons sont imbibés d’urine. Son esprit a depuis longtemps abandonné son corps meurtri…
L’homme sur la table ne m’a pas quittée des yeux et lâche un douloureux grognement lorsque l’un de ses bourreaux tente de connecter l’énorme tuyau qui jaillit de son thorax pour le relier à une machine étrange. Il se met à hoqueter violemment avant de vomir un sang noirâtre.L’ humanoïde laisse échapper ce qui semble être un juron, tandis que la femme pousse de petits cris hystériques. Il la fait taire d’un grand coup de pied en plein visage. Elle hurle de plus belle avant de reprendre son perpétuel balancement, insensible à la douleur de sa face ensanglantée. Je reste figée, les yeux rivés à ceux de l’homme agonisant sans fin…
La mort vient enfin le libérer. Je sens les larmes salées couler le long de mes joues et de mon cou. Tout devient flou et se met à tourner. Mes jambes se dérobent et je m'effondre bruyamment à genoux au moment même ou un soldat fait irruption dans la pièce. J’aperçois son faciès haineux lorsqu’il pose les yeux sur moi. Puis un violent élancement à l’estomac, je ne peux plus respirer. Sans doute un coup de pied. Je tombe... Je ne vois plus que le sol laiteux taché de sang… Une douleur plus vive et plus profonde encore… je suis aveugle et…, plus rien. Rien que le vide, le froid. Il fait si froid, si froid…
Je m’éveille, recroquevillée et tremblante au creux de mes draps moites de transpiration.
Je me redresse dans mon lit et passe une main sur mon front, tentant de contrôler le claquement intempestif de mes mâchoires… Je décide de me servir un verre de vin lorsque de nouvelles visions envahissent mon esprit. Une profonde angoisse me noue la gorge tandis que je songe à la créature malsaine qu’abrite le vaisseau. Sans doute Anoki a-t-il subi les tortures sans noms des camps humanoïdes, peut-être y a-t-il survécu, mais au prix de quelle souffrance ? Son image m’obsède : son attaque est-elle réellement le fruit d’un malencontreux hasard ? Est-il vraiment le frère d’Emeraldia ou une machine à tuer se faisant passer pour lui afin de mieux infiltrer la résistance ? Comment la jeune femme a-t-elle pu arracher son frère aux laboratoires Microteck ? Peut-être son évasion a-t-elle été orchestrée à seule fin de démanteler les réseaux de l‘intérieur ? Est-il une victime ou un membre actif de l’armée grandissante de nos ennemis ?
N’y tenant plus, j’enfile mes vêtements et décide de me rendre au quartier de détention.
Il faut que je parle à cette « chose », il faut que je comprenne. Je me perds de nouveau en conjectures et m’immobilise soudain au seuil de la porte désactivée de la cellule, stupéfaite.
Je tressaille en suivant du regard la traînée de sang qui m’amène jusqu’au gardien déchiqueté. Il semble ne pas même avoir eu le temps de se servir de son arme. Je dégaine vivement la mienne, tous mes sens en alerte. Le bruit d’un frottement sur le sol me fait bondir vers le bureau qui trône à droite de l’entrée. Je découvre le deuxième gardien horriblement lacéré. Je me précipite pour l’aider et il s’agrippe à ma tunique en gémissant.
— Il avait l’air si inoffensif, j’ai juste ouvert la porte pour lui donner à boire, il ne voulait pas que j’ouvre, je ne comprenais pas pourquoi, c‘est…
Le malheureux rend l’âme sans pouvoir terminer sa phrase. Je me redresse et déverrouille immédiatement mon arme, avant de frapper d’un coup de poing l’alarme générale. Aussitôt le vacarme assourdissant de la sirène envahit tout le bâtiment. Je me précipite dans les couloirs où même le martèlement de mes bottes résonne soudain comme une menace.
— Que se passe-t-il ? Savez-vous qui a déclenché l’alarme ? Crépite la voix du capitaine dans mon émetteur.
— C’est moi, capitaine ! La créature s’est échappée, il y a deux victimes ! Il faut prévenir l’équipage, il peut être n'importe où !
J’éprouve malgré moi une certaine jouissance déplacée à lui annoncer l’évasion, comme si celle-ci accréditait mon attitude extrémiste de cette fin de journée… Mais en même temps je me maudis de la bassesse et de l’absurdité de mon ressentiment.
— Rejoignez-moi au poste de pilotage et soyez prudente.
— Bien reçu, Capitaine.
Je dévale les escaliers avant d’être stoppée net au bas des marches par une ombre menaçante. Des yeux injectés de sang se découpent dans la pénombre, me fixant d’une haine aveugle, et j’entends de nouveau l’abominable cliquetis métallique résonner contre les parois de la pièce en contrebas, tandis qu’une respiration rauque et de répugnants bruits de salive me soulèvent le cœur. Je recule prudemment, le front soudain couvert d’une sueur glacée. J’enclenche doucement mon émetteur et chuchote d’une voix tremblante.
— Il est devant moi…
À ces mots, la chose fait un pas en avant en inclinant la tête de côté comme un animal curieux, découvrant de plus belle son horrible mâchoire.
— Où êtes-vous ? Résonne la petite voix assourdie d’interférences, me faisant sursauter.
— Escalier Nord, porte 32, dis-je sans quitter la créature des yeux.
Mais ces derniers mots agissent comme un signal, elle se rapproche vivement, dégoulinant d’une bave pourpre. Un grognement hargneux sort de sa gorge tandis que ses dents claquent. Je recule brusquement jusqu’au mur et perds l’équilibre. Je suis acculée.
— Écoute, dis-je en mettant en joue son crâne difforme. Je voudrais éviter de tuer celui qui partage ce corps avec toi.
Mais qu’est-ce que je fais ? J’essaie de me racheter une conduite ? Le moment est vraiment mal choisi… Ma main se met à trembler imperceptiblement et le temps parait se figer. Le regard de la chose se modifie en une expression qui me glace. Il a tout à coup l’air terrifié… et tellement éperdu !
— Tuez-moi, gargouille-t-il tant bien que mal. Je ne pourrai pas le contrôler longtemps, je vous en supplie, tuez-moi !
Je suffoque. Ainsi, tout était vrai…
— Mon dieu Anoki, laisse-moi t’aider !
Je dois agir, mais l’horreur de la situation me cloue sur place.
— Tuez-moi !
Ses yeux s’emplissent de nouveau d’une lueur de folie meurtrière. Il esquisse un mouvement dans ma direction. Je relève mon cosmogun et mon index hésite sur la gâchette. Mais c’est lui ou moi.
Je m’apprête à tirer lorsque le hurlement déchirant d’une femme arrête mon geste. Le monstre fait volte-face vers Emeraldia. Il se rue vers elle dans un innommable mugissement. Elle supplie sans dégainer son arme.
— Je t’en prie Anoki ! Non !
— Tuez-le ! dis-je dans un cri. Il VEUT mourir !
Mais elle n’entend plus, enlisée dans sa douleur et son amour aveugle, incapable d’affronter l’évidence de la situation.
— Anoki, je t’en conjure, reviens à toi ! Je suis ta sœur !Il faut que tu me reconnaisses !
Mais le pauvre Anoki n’est plus là. Ce qui reste de lui se débat dans les méandres de sa conscience amputée de corps. La monstrueuse entité fond sur la jeune femme et je réalise qu’elle n’est plus à portée de tir. Je jette mon cosmogun pour ne pas risquer de blesser Emeraldia et saute par-dessus la rambarde. L’atterrissage est rude pour mes chevilles et une douleur suraiguë irradie mes jambes, mais je n’ai pas le loisir de m’en soucier. Je dégaine mon épée et me rue vers eux sans réfléchir. Mon arme traverse le poitrail de la chose au moment même où sa lame allait s’abattre sur la jeune femme avec une violence inouïe.
Le temps s’arrête de nouveau avec le rugissement de désespoir d’Emeraldia. Son agresseur s’effondre dans un bruit sec sur le sol déjà couvert de sang. Je recule, abasourdie, assaillie d’une nuée de sentiments contradictoires. Herlock, qui vient d’arriver, m’aide à me relever, mais je ne peux détacher mon regard de la scène. Emeraldia serre dans ses bras l’homme machine en pleurant. Ce dernier semble soulagé. Toute haine s’est évaporée de son visage tuméfié.
— Je ne peux pas lutter, je ne veux plus lutter, j’ai trop mal, hoquette-t-il entre deux filets de sang.
— Je sais, mon grand, je sais.
Il pose sa main valide sur la joue de sa sœur.
— Je t’en supplie, laisse-moi mourir… si tu m’aimes, laisse-moi partir.
Elle enfouit son visage entre ses bras ravagés d‘engrenages, incapable de répondre.
Puis elle s’écarte doucement, un sourire tragique aux lèvres.
— Je t’aime, murmure-t-elle d’une voix brisée avant de saisir son arme.
La détonation résonne dans les couloirs et je me détourne en serrant les dents. Il n’a pas souffert. La guerre a fait de cette grande femme une combattante aguerrie accoutumée à dispenser la mort. Le laser a traversé sa poitrine et il a cessé de souffrir, tout simplement. Son sang s’agrandit en une sinistre flaque poisseuse, et la partie humaine de son visage semble presque avoir retrouvé une furtive beauté…
Je tremble. Mes chevilles me font souffrir et j’ai l’impression que mes jambes vont cesser de me porter d’une seconde à l’autre. Je me rapproche du mur et m’y adosse pour ne pas tomber.
— Ce n’est pas ce que je voulais, sont les seuls mots que je parviens à articuler. Devant mon désarroi, le capitaine me pousse doucement à sortir de la pièce.
— Ce n’est pas ce que je voulais.
— Ne vous sentez pas coupable. Vous venez de sauver la vie d’Emeraldia. De plus, il fallait en finir et… il désirait mourir. Il n’y avait aucune alternative et je n’aurais pas agi différemment.La voix chaude du capitaine caresse mes sens écorchés, mais ses mots me réconfortent à peine et je me sens de nouveau frappée d’une terrible fatigue, sans doute liée à une vertigineuse chute d’adrénaline.
— Vous pouvez vous retirer, commandant. Je vous ferai apporter vos armes, dit-il en se retournant vers les lieux du drame. J’acquiesce d’un léger signe de tête, trop heureuse de pouvoir me retrouver seule.
Commentaires
Pauvre Ayana, elle en as vécu d'horrible épreuves aussi et qu'est-ce qu'elle est tourmentée . . . . . Bref, J' ADORE tout simplement !
C'est trés bien écrit et ton histoire se lit toute seul d'une seule traite ! !
Bravo ! !
Ambre
Merci pour toute l'attention que tu témoigne à mes textes, c'est vraiment génial, ça me touche beaucoup.
Ambre
Quand je vois pleins de textes à lire, dans un premier temps ça me décourage. La dernière fois, j'avais lu jusqu'au chapitre5, donc je me suis dis qu'au moins je pourrais lire ne serai-ce que le sixième. Donc j'ai lus le sixième, et comme j'étais interressé, j'ai lu le septieme. Et comme j'étais interressé, j'ai lus le huitième. Et comme j'étais interressé, j'ai lus le neuvième, et comme j'étais interressé, j'ai enfin le dixième. ;) Tu vois ce que je veux dire ? C'était tellement interressant que j'ai lus cinq chapitre d'un coup, c'est du tout bon.
Ah ben ça c'est une bonne nouvelle ! : ) Tu verras, tu n'es pas au bout de tes surprises, lol ! Vraiment contente que tu trouve l'histoire prenante, j'adore avoir de nouveaux lecteurs. ^^
(site web)
le: 03/12/2007 13:04:12 Ca me fait drôlement plaisir. J'espère que la suite te plaira aussi.:)







très bonen épisode et comme d'habitude bien écrit ! on passe bien et on passe as rêve-réalité; j'adore!
bonne continuation
dijor