Nos pas nous mènent jusqu’au réfectoire, bruyant et animé à cette heure. J’aperçois la première Herlock partageant sa table avec l’énigmatique Emeraldia, un peu à l’écart du reste de l’équipage. J’observe qu’ils semblent se connaître depuis fort longtemps, ce qui ne m’explique guère le sursis octroyé par le capitaine à la funeste créature. Je me dirige vivement vers leur table, talonnée par Alfred qui appréhende mon ressentiment, mais le capitaine se lève et contre mon attitude en m’invitant d’un geste amical à me joindre à leur repas.
J’hésite un bref instant puis m’exécute, tandis qu’Alfred embrasse chaleureusement la grande femme dont la seule présence me fait frémir. Je tente de lui parler, mais une fois de plus Herlock m’impose le silence d’un geste ferme.
— Je vous en prie, commandant : je sais que vous désirez des réponses et vous êtes en droit de les exiger. C’est pour cette raison que je vous demande de bien vouloir écouter les explications de notre invitée, dit-il en posant une main sur la mienne comme pour m’empêcher de partir. Ce contact inattendu me fait tressaillir.
— S’il vous plait, insiste-t-il.
— Très bien.
Je baisse les yeux sur les plats fumants qu’une petite femme dodue vient de déposer sur la table. Un lourd silence s’enracine tandis que je sens peser sur moi le regard sûr et paisible de la jeune femme aux longs cheveux de feu.
— Si vous saviez à quel point je suis désolée, souffle-t-elle finalement.
Je lève les yeux vers elle et suis saisie par la beauté meurtrie de son visage si pâle. D'interminables mèches rouges tombent en cascade sur ses épaules et le long de ses bras parfaitement dessinés. Son regard sombre a quelque chose de captivant et l’impassibilité de son expression me déconcerte. Il se dégage de cette femme une puissance et une force sereine accentuées par sa taille imposante, qui tranche avec l’intensité difficilement maîtrisée de mes sentiments.
Elle se résout enfin à prendre la parole.
— J’ai perdu mon frère il y a sept ans, quelque temps seulement après la première invasion humanoïde. Ce jour-là, nous avions décidé de rendre un dernier hommage à nos parents décédés quelques mois auparavant sous les feux ennemis, avant de quitter notre petite ville pour rejoindre les groupes déjà naissants de résistants actifs.
Elle semble revivre les évènements qu’elle me conte et je discerne une grande douleur mêlée de lassitude dans son regard d’ébène. Elle boit une gorgée de vin avant de reprendre son récit.
C’est avec un déchirement terrible que nous laissions la maison qui nous avait vus grandir, abandonnant tout ce qui restait de notre passé, tout ce qui avait fait de nous ce que nous étions alors. Je me rappelle la couleur du ciel crépusculaire, magnifiquement rougeoyant, inondant de rayons de feu doré les petites tombes grisâtres de ce décor immuable…
C’est dans un fracas désordonné qu’ils ont alors surgi de toutes parts, leurs visages d’un gris spectral et leurs yeux tels deux ouvertures sur l’enfer. Terrifiée, j’ai saisi la main de mon frère et nous avons fui au milieu des stèles que nous entendions se désagréger sous le feu des lasers, le petit cimetière bientôt envahi par une odeur de mousse brûlée. Nous avons couru plus vite que si le diable avait été à nos trousses…. Mais Anoki a trébuché, sa main a lâché la mienne.
La jeune femme fait une nouvelle pause, visiblement éprouvée, et le capitaine pose une main compatissante sur son épaule.
— J’ai voulu l’aider, j’ai tenté de le sauver, mais il était trop tard. Ils ont fondu sur lui tandis qu’il hurlait de terreur et je n’ai rien pu faire. J’ai repris ma course effrénée et me suis jetée à l’intérieur d’un caveau familial. La chance a décidé que les planches vermoulues menant à la crypte cèdent sous mon poids, ce qui m’a fait dégringoler quelques mètres plus bas. Cette chute m’a sans doute sauvé la vie… Un sourire amer se dessine sur son visage. Je n’étais guère accoutumée à cette époque à la violence et au meurtre… je ne devinais pas encore toute la force et les ressources que l’instinct de survie allait me permettre de découvrir… C’est pourquoi je ne saurais dire ensuite combien de temps, combien de longues heures je suis restée immobile dans la noirceur de ce trou humide et nauséabond, paralysée de douleur et d’effroi, incapable de calmer le battement anarchique de mon cœur, tétanisée par le froid et l’angoisse… Mais l’aube me trouva ainsi, hagarde et trébuchante, désespérément seule dans l’enceinte du cimetière dévasté. Elle plante alors son regard sombre dans le mien avant de reprendre : je n’ai eu de cesse depuis cette tragique séparation de rechercher mon jeune frère, et je l’ai retrouvé, il y a quelques jours, et arraché au laboratoire Microteck qui est aujourd’hui sous contrôle humanoïde. Et quoi qu’ils aient fait de lui, il demeure Anoki, mon frère.
Ses derniers mots sont étranglés par l’émotion et une larme solitaire glisse le long de sa joue émaciée. Je baisse les yeux, désemparée, puis me ravise.
— Mais il n’a plus rien d’humain ! Il ne reste rien de ce qu’était votre frère.
— Détrompez-vous : souvent son esprit perd le contrôle sur les machines qu’ils ont implantées en lui et il tue aveuglément tous ceux qui croisent son chemin. C’est ce qui est malheureusement advenu dans la ruelle. Mais parfois il refait surface, horrifié par ses actes, et cela le fait tant souffrir… Je pense qu’il s’agit d’un dysfonctionnement du système qu’ils ont mis en place à cette période. Anoki a certainement été l’un des premiers à servir de cobaye aux humanoïdes lorsqu’ils ont commencé à vouloir créer une armée d’hybrides. À l’époque ils pratiquaient leurs expériences uniquement sur des sujets sains, mais le cerveau humain est plus complexe que ce qu’ils sont parvenus à interpréter, et l’annihilation de toute volonté du sujet se révéla incomplète. Cependant, leur esprit obstiné les amena à poursuivre les recherches jusqu’à ce qu’ils découvrent que l’utilisation de sujets fraîchement décédés était bien plus aisée, du fait de l’arrêt de toute fonction cérébrale. J’ai croisé nombre de ces nouveaux hybrides dans les laboratoires de Microteck, et je peux témoigner de leur allégeance aveugle et sans limites envers leurs créateurs… »
— Mon dieu…
J’imagine une armée de cadavres mutilés, cliquetants et hagards. Des hommes, des femmes, peut-être des enfants ? Je n’ai jamais croisé d’hybride jusqu’à ce jour et j’ai du mal à concevoir la réalité de ces êtres contre nature. Pourtant l’un d’eux a bel et bien blessé Ramis…
— Où est-il en ce moment ? hasarde Alfred
— Il a été conduit dans le quartier de détention. Je préfère ne courir aucun risque, répond le capitaine.
— Nous ne vous importunerons pas longtemps. Mon appareil a été endommagé lors de mon intrusion dans le bâtiment de Microteck, mais il sera rapidement remis en état si Alfred accepte de me faire profiter de ses fantastiques compétences, poursuit Emeraldia. Le petit homme ingurgite une grosse bouchée de riz avec enthousiasme.
— Avec grand plaisir !
— Tu es la bienvenue à bord aussi longtemps que tu désireras rester parmi nous. Je veillerai à ce que ton frère soit bien traité, ajoute le capitaine en se levant. Elle suit le mouvement.
— Je te remercie, Herlock.
Je quitte également la table sans un mot, et sans avoir rien pu avaler. Je ne sais plus que penser. Ma colère s’est évaporée, laissant la place à une immense lassitude mêlée de fatigue nerveuse.
— Commandant ? entends-je soudain derrière moi. Je me retourne, surprise par le regard adouci du capitaine.
— Est-ce que vous allez bien ?
— Toute cette histoire est tellement sordide, et puis tant d’injustices, tant de souffrances… mais je suppose que je devrais être accoutumée à toutes ces horreurs depuis longtemps.
À ma grande surprise, il m'empoigne les épaules et plonge son regard dans le mien, tandis que sa voix se teinte d’une étrange émotion.
— Personne, absolument personne ne pourra jamais s’accoutumer à toutes les atrocités dont nous sommes témoins, et c’est le seul reste d’humanité que nous possédons encore.
Je frémis. Il me parait soudain si fort, si rassurant, que me saisit une furtive envie de me laisser aller à pleurer dans ses bras comme une enfant. Je m’en veux aussitôt de m'abandonner à de si puériles intentions et me contente de reculer en affichant un faible sourire.
— Je vais bien, capitaine, ne vous inquiétez pas pour moi, dis-je avant de m’éloigner vers mes quartiers, tandis qu’Alfred accompagne Emeraldia à bord de son bâtiment.






