Vendredi 13 octobre 2006
Lorsque nous arrivons sur le pont de l’Arcadia, Herlock m’attrape par le bras afin de m’éloigner du reste du groupe. Je proteste, désirant accompagner Ramis au bloc, mais il me saisit par les épaules et m’oblige à lui faire face. La ferme inflexion de sa voix me surprend.
— Je veux que vous rejoigniez vos quartiers. Enfilez des vêtements secs et buvez un verre, je pense que cela vous fera du bien.
— Mais je…
— Et je vous saurais gré de cesser de contester mes ordres. Vous êtes ici à bord de mon bâtiment et par conséquent sous mon commandement. Est-ce assez clair ?
Il plonge son regard au fond du mien tandis que j’hésite entre l’acquiescement et la rébellion, et un silence électrisé de tension s’installe entre nous. Je ressens finalement la poigne sur mes épaules se desserrer sensiblement alors qu’il reprend la parole d’un ton qui se veut plus apaisant.
— Ramis est entre de bonnes mains, le docteur Villars est un praticien hors pair. Mais il faut et je tiens à ce que vous retrouviez votre sang-froid avant toute chose.
Il a parfaitement raison et je le sais. Ses derniers mots m’ont brutalement ramenée à la réalité. Je baisse les yeux et me dégage sans animosité.
— Je… vais me retirer.
— Bien, acquiesce-t-il tandis que je m’éloigne.

Arrivée dans mes quartiers je décide de suivre ses conseils. Je me débarrasse de mes vêtements trempés de sang et de boue et enfile un vieux jean ainsi qu’un débardeur noir tout délavé, vestiges de ma vie de civil si lointaine aujourd'hui… J’apprécie en cet instant le geste du capitaine qui a ordonné que soient rapatriés mes maigres effets. Voilà à ce jour tout ce qui reste de ma vie.


Je m’assieds sur le bord de mon lit et fonds en larme. Mon émotion m’a rattrapée et c’est presque avec surprise que je me perds dans un océan de douleur. Je réalise alors que depuis le massacre sur le Dark Oak, je n’ai jamais laissé échapper un sanglot. Tant de mes compagnons ont péri à mes côtés sans que jamais je ne faiblisse. Et même lorsque tu t’es effondré sous mes yeux, Kyle, même ce jour-là, même pour toi, mes yeux sont restés secs…
Un tumulte douloureux de souvenirs et d’émotions chaotiques me submerge sans que je ne puisse plus rien contrôler. Je me surprends à trembler tant la souffrance est violente. Mon souffle se fait difficile tandis que défilent dans mon esprit des milliers d’instants parfois si doux, si beaux, mais toujours éclaboussés de sang et de mort. Je lâche le verre qui tombe avec un claquement sec sur le sol froid et me recroqueville sur moi-même pour échapper à toutes ces horreurs, espérant vainement une salutaire amnésie…

Un bruit sourd contre ma porte. La voix d’Alfred qui me semble soudain si étrangère…
— Allez-vous-en. Je ne veux voir personne.
— S’il vous plait, laissez-moi entrer, insiste la petite voix
Je soupire et enclenche le déverrouillage. J’essuie tant bien que mal mes yeux rougis, mais me sens incapable de regarder le petit homme en face, et enfouis mon visage entre mes bras croisés sur mes genoux. Alfred hésite un instant puis vient s’asseoir à mes côtés sans dire un mot. Après un long moment de silence, il entoure mes épaules d’un bras réconfortant.
Ce contact avec la réalité me rebute.
— Herlock m’a expliqué ce qui s’est passé.
Je suis incapable de répondre, la gorge encore nouée de sanglots, mais sa présence m’apaise quelque peu. Il ramasse le verre tombé au sol et le remplit de nouveau avant de me le tendre.
 Je le saisis et lève enfin les yeux vers lui.
— Je me demandais quand cela arriverait, murmure-t-il en souriant.
— Quoi donc ?
— Et bien, je me demandais quand vous alliez finalement vous décider à réagir comme un être humain.
Je bois une gorgée de vin qui me réchauffe la gorge et fixe le sol taché de rouge. Ma voix est vacillante.
— Parfois la douleur est si forte que… j’ai l’impression de perdre la raison.
— Nous avons presque tous traversé des moments tels que celui-ci. Cette interminable guerre n’a épargné personne. Nous avons tous craqué un jour ou l’autre, il n’y a aucun mal à cela.
Il se sert le verre que je n’ai même pas songé lui proposer. J’esquisse un sourire amer.
— Excepté le capitaine n'est-ce pas ? Lui n’a jamais connu ce genre de faiblesse… 
— Je ne parierais pas là-dessus. Je pense qu’il a plus perdu que nous tous, et ses nuits doivent être tourmentées.
J’essuie mes joues comme le ferait une enfant et bois une nouvelle gorgée du liquide bienfaisant.
— A-t-on des nouvelles de Ramis ? 
— Le Docteur Villars est à ses côtés. Pour l’instant nous ne pouvons être sûrs de rien. 
Je passe une main dans mes cheveux comme pour tenter de remettre mes idées en place.
— Il est inconscient pour le moment, mais aucun organe vital ne semble avoir été atteint, renchérit Alfred
— Dieu merci.
Je réalise alors que je suis soudainement terrifiée à l’idée de me retrouver seule face à mes fantômes et un frisson glacé me traverse. Il faut que je me perde dans l’action afin de les chasser, comme je l’ai toujours fait jusqu’à ce jour.
— Je voudrais le voir. Accompagnez-moi au bloc, Alfred.
— Je ne suis pas sûr que…
— Je vous en prie, je dois savoir !
— Très bien, je vous accompagne. Il se lève et me tend une main amicale.

Mon cœur se serre lorsque je franchis la porte de l’infirmerie. La blessure du jeune Ramis a été pansée, mais déjà une tache sombre s’agrandit à travers les bandages. Son visage paisible me semble plus que jamais empreint de la douceur et de la pureté de l’enfance. Si jeune, si fragile, quelle injustice. Le docteur Villars s’approche du blessé afin de lui faire une injection, ce qui me fait sortir de ma contemplation.
— J’ai été contraint d’effectuer une transfusion, car il avait perdu énormément de sang malgré la rapidité d’intervention de l’équipe. Il est très affaibli, mais ne tardera pas à reprendre connaissance.
— Et sa blessure ? 
L’éloquence du silence qui suit me glace le sang.
— Et bien, hésite-t-il tandis que nous sommes suspendus à ses lèvres.
— Qu’y a-t-il docteur, parlez ! gronde Alfred
— Je… je crains de ne pouvoir sauver son bras. Les ligaments de son épaule ont été sectionnés, mais ce n’est pas le plus grave. Ses chairs sont déjà incroyablement nécrosées sans que je puisse réellement en expliquer la cause. Il s’agit d’une infection inconnue qui gagne du terrain à une vitesse extraordinaire. Si je ne la jugule pas très rapidement.
— Qu’êtes-vous en train de nous dire, docteur ? dis-je, angoissée.
— Ce que je suis en train de vous exposer, c’est que je n’ai pas le temps de faire toutes les analyses nécessaires, car le seul moyen de lui sauver la vie consiste à amputer son bras blessé le plus rapidement possible, afin de stopper l’évolution de cette étrange infection. Chaque minute qui passe nous est dorénavant précieuse. Je suis vraiment désolé, mais je ne vois aucune autre solution. 
Il semble sincèrement affligé. Je ferme les yeux pour tenter de faire taire les violentes émotions que je sens de nouveau affleurer : ainsi, aujourd’hui sera le jour fatal où ce jeune soldat plein de vie va connaître les affres du handicap. Peut-être eût-il mieux valu qu’il soit mort…
— Je lui exposerai la situation dès qu’il reprendra conscience. Cela ne devrait plus être long maintenant. Mais j’ai besoin de son accord. Lui seul peut prendre cette décision, ajoute Villars en caressant nerveusement sa grande barbe broussailleuse.
Quelle décision ? : celle de vivre handicapé toute sa vie plutôt que de mourir en quelques jours sur le lit d’un service hospitalier glacial aux confins d’un univers hostile ? Que déciderais-je à sa place ? Je suis incapable pour l’instant de répondre à cette question…
— Faites-moi appeler dès qu’il reviendra à lui. Je tiens à lui parler, dis-je froidement au grand homme barbu.
— Bien entendu. Son état est en train de se stabiliser. N’ayez crainte, je vous ferai prévenir, me répond-il avec une touchante gentillesse. J’effleure la joue pâle du jeune blessé.
— Merci docteur. Alfred attrape mon avant-bras.
— Allons-y, nous ne ferions qu’embarrasser le docteur si nous restions ici. Suivez-moi, allons plutôt dîner.
— Je n’ai guère d’appétit.
— Je ne veux rien savoir. Allez, suivez, moi vous dis-je. Un bon repas vous remettra d’aplomb. Vous êtes plus pâle qu’un linceul. Je ne vous laisse pas le choix de toute façon, m’assène le petit homme en me traînant à sa suite le long des couloirs métalliques. Je n’ai plus la volonté de lui résister et au fond de moi éprouve une grande reconnaissance envers ce petit personnage si plein d’énergie. Il a deviné ma profonde détresse et a décidé de prendre la situation en main, de me soutenir au moment où j’en ai le plus besoin. Sa présence, son fort tempérament, sa gentillesse contrastant avec son franc-parler me réconfortent profondément. Je découvre en lui un ami sincère et si précieux, et j’en ai tellement besoin ! Je laisse glisser ma main dans la sienne et nous échangeons un regard qui ne nécessite aucune parole…
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