Vendredi 22 septembre 2006
Les jours qui suivent s'avèrent lourds d'angoisse et de tension, et j'ai de plus en plus de mal à résister au désir de m'engager sur les traces du capitaine. Alfred est maussade et rongé d'inquiétude. Il doit certainement se faire violence, afin de ne pas trahir la parole donnée à son ami. Puis l'échéance fatale nous trouve un matin, abasourdis, incertains et presque furieux. N'y tenant plus, j'informe Alfred et Mime de mes intentions.
— Je refuse de vous laisser risquer la vie de tout l'équipage ! Herlock ne le voudrait pas ! Finit par crier le petit homme, hors de lui.
Jamais de ma vie je ne me suis résolue à perdre sans lutter et je sens une sourde rage gronder en moi. Le ton monte, tant et si bien que je suis contrainte de me dégager de force de la poigne ferme d'Alfred.
— Je refuse quant à moi de prendre la responsabilité de laisser mourir cet homme sans rien tenter ! Je lui dois une vie. Alors maintenant si vous voulez quitter Astoria, allez-y. Mais si vous m'obligez à vous suivre, je jure que je vous tue !
Je regrette aussitôt ces quelques mots, mais me détourne et les abandonne d'un pas résolu. Le visage stupéfait et blessé d'Alfred me brise le coeur. Je comprends immédiatement en atteignant la petite ville agitée que la partie est déjà jouée. Le capitaine se tient immobile, menotté face à une rangée d'humanoïdes armés jusqu'aux dents. Un attroupement de curieux aux yeux hagards encercle la scène. Certains s'approchent trop près et se voient rabroués à grands coups de pieds par les soldats aux regards méprisants. Herlock toise un lieutenant humanoïde, qui maintient d'une main ferme une enfant en larme. Le temps semble figé et il règne un silence pesant, seulement entrecoupé des lamentations de l'assistance. Soudain, l'escouade de soldats lève ses armes. Bon sang ! Il s'agit d'un peloton d'exécution ! Je sens mon coeur me fracasser la poitrine : il faut intervenir ! Mes mains se mettent à trembler et je sursaute au son du cliquetis caractéristique du déverrouillage des fusils. Sans plus réfléchir et priant pour que mon instinct et mes réflexes ne me trahissent pas, je me précipite en faisant feu de toute part au milieu de la foule terrifiée. Je blesse le bourreau d'enfants en premier et j'ai à peine le temps de voir le capitaine profiter du mouvement de panique pour se jeter à terre. Je fais de même et s'ensuit une terrible fusillade, alors que je m'abrite derrière les cadavres des civils, touchés par mégarde. La petite-fille rampe jusqu'au capitaine et lui tend des clefs. Il est libre. Il l'enveloppe aussitôt de sa cape, tandis que je lui envoie une de mes armes. Il me rejoint et je crois ensuite n'avoir jamais couru aussi vite de ma vie. Nous atteignons le vaisseau, à bout de souffle et le pont se referme enfin dans le fracas assourdissant des lasers. Herlock serre contre lui l'enfant qui s'agrippe à ses vêtements en pleurant et me fixe de son unique oeil.
— Vous n'avez pas respecté mes ordres, m'assène-t-il, haletant.
— Et bien, vous savez maintenant de quoi je suis capable, dis-je, en me redressant avant de m'éloigner.
Une irrésistible envie de solitude s'empare de moi. Je retrouve mes quartiers et m'allonge sur le lit moelleux et frais, encore essoufflée.

Le dîner apparait des plus animés. Alfred s'excuse pour son emportement et ne tarit plus d'éloges à mon sujet. Je suis évidemment devenue le centre de presque toutes les discussions et même Key se joint à nous avec une bonne humeur communicative. Le vin et le champagne de contrebande coulent à flot et durant quelques précieuses heures, chacun semble heureux, comme si la souffrance passée n'avait jamais existé, comme si rien de ce qui arriverait à l'avenir ne pouvait plus nous toucher... Je réalise alors que seul Herlock ne parait pas en mesure de partager l'enthousiasme et la joie environnante. Il est adossé au mur, dans un renfoncement sombre de la pièce, aussi immobile qu'un marbre, le regard absent. Comme s'il avait deviné mes pensées, il se redresse et s'approche de la table.
— Eh ! Viens boire un coup avec nous, s'écrie Alfred, en l'apercevant. Ce petit vin est délicieux, allez, ne te fais pas prier…
Le capitaine accepte poliment de trinquer. Lorsque son verre touche le mien dans un tintement cristallin, il accuse un temps d'arrêt et esquisse un de ces sourires irrésistibles, dont il possède seul le secret.
— Je vous remercie d'avoir désobéi à mes ordres, murmure-t-il, avant de profiter du fait qu'Alfred se soit retourné pour s'éclipser en silence . Je caresse le verre qu'il a posé devant moi, songeuse. Tant de mystères entourent cet homme. Sa force et sa noblesse, sa beauté meurtrie, son attitude froide et énigmatique provoquent en moi une avalanche d'émotions que je ne parviens guère à analyser...

Le repas se prolonge en une soirée bruyante et euphorique. Le jeune Ramis a saisi une ancienne guitare en bois, véritable pièce de musée, et ses doigts courent sur le manche avec une habileté impressionnante. Il entraîne dans son sillage la foule quelque peu grisée, qui se met à entonner de vieux airs nostalgiques. Certains tapent des mains ou des pieds en suivant le rythme tant bien que mal, tandis que d'autres se sont levés et entament quelques pas de danse maladroits sous l'oeil hilare de leurs compagnons. Je décide de quitter ce petit univers festif, rompue de fatigue, non sans avoir partagé moult poignées de main. Je me retrouve plongée dans le silence du corridor qui me parait soudain oppressant et ressens le besoin impérieux de contempler les étoiles. Je me rends sur le pont et le vide infini de l'espace m'apaise quelques instants...
 Alors que je me croyais seule dans cette grande salle impersonnelle, j'aperçois une silhouette se dessinant devant le vaste écran de contrôle. Herlock semble se tenir face à cet immense tableau sombre et sans âme depuis de longues minutes. Un halo de solitude l'enveloppe. Il tend un index hésitant vers le commutateur de télécommunication, puis se ravise. Un léger soupir se fait entendre, puis, après une nouvelle hésitation, il enclenche enfin le système, presque nerveusement. Il tape une impressionnante liste de codes et aussitôt l'écran opaque reprend vie. Quelques secondes plus tard, le visage d'une femme apparaît. Elle est visiblement très émue, un fragile sourire se dessinant sur ses lèvres tremblantes.
— Herlock..., murmure-t-elle, d'une voix vacillante . Oh ! Comme je suis heureuse de te revoir enfin. Tu es toujours le même. Pourquoi ne pas m'avoir contactée plus tôt ?
Son regard d'un bleu profond est empli d'amour et de bienveillance, et de longs cheveux argentés dévalent le long de ses frêles épaules. Il est difficile de lui donner un âge tant son visage respire une bonté et une grâce inhabituelle.
— Tu sais très bien pourquoi je ne t'ai pas joint. C'est beaucoup trop risqué, et j'ai peut-être fait une erreur en le faisant maintenant, mais je voulais...
— Je comprends, mon enfant. Tu n'as pas besoin de te justifier. Dis-moi plutôt comment tu vis aujourd'hui.
— Nous continuons à combattre.
Elle esquisse un sourire compatissant.
— Tu imagines certainement que je ne parle pas de cela.
Il hoche la tête et lui rend son sourire.
— Vous me manquez tant...
— Depuis ton départ, il ne s'achève pas une journée sans que nous évoquions ton nom. Tu nous manques terriblement. Mais nous n'avons pas le choix, n'est-ce pas ?
— C'est exact.
Un bref silence s'en suit.
— Que se passe-t-il, mon enfant ? Les vieux souvenirs se ravivent en cette nuit ?  Murmure l'image démesurée de l'écran. Il baisse les yeux.
— Malheureusement..., cela fait pourtant huit années maintenant...
— Oui. Jamais tu ne pourras oublier cette fatidique date, et ceci n'a rien d'anormal, bien au contraire.
Il ne quitte pas le plancher du regard, incapable de répondre.
— « Elle serait si fière de toi, tout comme je le suis.  Mon fils : tu peux te rappeler, tu dois te souvenir, mais ne fige pas ta souffrance dans ce qui n'est plus. Tu dois poursuivre ton chemin, car toi plus que quiconque es une pièce essentielle à la survie et à la destinée de notre planète, de notre espèce »
— Je voudrais parfois...
— Je ne tiens pas à entendre cela. Tu te dois d'être fort, pour toi, pour nous, pour le futur de tous ces hommes et femmes qui se reposent sur toi, qui ont une absolue confiance en qui tu es.
Le visage si doux de la femme aux cheveux d'argent s'est durci et son ton se fait sec et impitoyable.
— Je sais tout cela..., soupire Herlock
Une immense vague d'amour semble soudain envahir l'image géante qui brille dans l'obscurité.
— Je t'aime mon fils.
— Dis à Tya et Kassian que je ne les oublie pas.
— Ils le savent déjà.
— Je dois interrompre la communication. Ça devient beaucoup trop risqué.
L'écran s'éteint sur la physionomie douce et bienveillante de la belle femme. Le Capitaine recule d'un pas et se laisse lourdement tomber dans un des fauteuils de cuir, non loin de là. Il prend son visage entre ses mains en soupirant et reste ainsi prostré dans la pénombre et le silence de l'espace. Je bas en retraite discrètement afin de quitter les lieux, mais heurte le pied d'un siège. Il se retourne vivement dans ma direction, surpris, tandis que je tente un vague sourire d'excuse, affreusement embarrassée. Mais son visage s'est déjà complètement refermé et il s'approche rapidement de moi, saisit mon poignet de sa main droite sans même m'accorder un regard.
— Vous n'avez rien vu, rien entendu de tout ce qui vient de se passer ici, me murmure-t-il à l'oreille, sans desserrer les dents. Puis il disparaît, m'abandonnant à la froide solitude des lieux...
par Linka publié dans : Roman : Tome 1
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Commentaires

salut oh pirate d'un autre monde
commentaire n° : 1 posté par : caltese (site web) le: 23/10/2006 14:09:54
De plus en plus captivant et de plus, l'arrivé de cette mére est des plus troublante ! ! ! !
commentaire n° : 2 posté par : DareDevil le: 18/11/2006 03:02:20
Je trouve ce chapitre un peu moins bien réussi. Tu te précipites dans la scène du sauvetage : l'héroïne arrive comme par miracle sur le lieu de l'exécution, la scène en elle-même est un rien bâclée mais surtout la fuite. On ne comprend même pas si le vaisseau est posé sur le planète ou en orbite, s'ils le rejoignent par navette... Leur retour est trop rapide. Que devient Stellie ? Même auparavant : on ne comprend pas de suite qu'ayana veut sauver Herlock et ne pas suivre ses ordres. Bref, je pense que tu pourrais prendre plus ton temps pour raconter tout ça : l'action n'exclue pas les explications et ne nécessite pas la précipitation. Sinon, je n'ai toujours rien à dire sur le style toujours très adapté au propos, un texte très réfléchi et travaillé avec des personnages profonds et de vrais dilemnes propres aux hommes.

Ambre
commentaire n° : 3 posté par : Ambre (site web) le: 03/06/2007 19:14:40
Oki, merci pour ta franchise. C'est très instructif. Je pense que tu as raison, cette scène est à revoir. mais il est vrai que certaines scènes ont été écrites plus anciennement. Je n'écris pas mes scènes dans l'ordre chronologique mais dans l'élan de mon inspiration et je les relient entre elle par la suite. C'est une méthode bizarre mais je n'arrive pas à faire autrement.
Tout ça pour dire que celle ci est l'une des plus ancienne et il est vrai loin d'être ma favorite.Je vais retravailler tout ça donc. Merci encore. : )
réponse de : Linka (site web) le: 04/06/2007 14:13:50

C'est vrai que tous se passe un peu trop speed sur la planète. Sinon pour le reste s'est très bien ^^

commentaire n° : 4 posté par : wings.of.hope (site web) le: 01/10/2007 22:50:29
Vi, je reprendrai certainement ce chapitre dans l'avenir, mais là je bosse sur le tome 2, du coup il devient difficile de trouver l'inspiration sur ces premiers chapitres.
réponse de : Linka (site web) le: 02/10/2007 08:55:35

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