Je décide de m'éloigner un instant du drame qui se joue dans cette chambre sans que je puisse rien y faire. Je
suis si concentrée sur mes pensées que je garde le regard rivé au sol tout en déambulant dans les corridors et pousse un cri de surprise en croisant monsieur Zon à l'angle d'un couloir, qui
manque de me renverser. Il m'aide à rétablir mon équilibre en attrapant mon épaule, avec un petit rire amusé. Je bredouille quelques excuses confuses tandis que son sourire s'élargit encore. Je
réalise qu'il se moque gentiment de moi et lui rends une mimique entendue.
— Permettez-moi de vous accompagner, comme vous pouvez le constater, ces couloirs ne sont pas sans danger, ironise-t-il.
— En fait, je... ne sais pas précisément où je me dirigeais, je... j'ai soudain ressenti l'impérieux désir de prendre le large et de respirer un peu.
— Que diriez-vous de trouver le moyen d'aller boire un verre ?
— Je répondrais qu'en effet en cet instant précis j'en aurais franchement besoin.
— Bien parlé, doit bien y avoir un bar quelconque dans cette sinistre forteresse. Un sympathique petit bistrot empli de boissons étranges coupées au cyanure à notre intention par l'amical
barman grisâtre, retentit la voix de Ramis qui se déplace vers nous du fond du couloir. Arrivé à notre hauteur, il entoure nos épaules d'un geste fraternel et viril avant d'ajouter :
— Allons visiter un peu ce superbe complexe touristique à la mode. J'étouffe dans ma chambre. Pas vous ?
— Je doute que nous découvrions quoique ce soit qui puisse nous intéresser, dis-je.
— Honnêtement, suite à tout ce que je viens d'entendre, je crois que je préfère déambuler au hasard des corridors en votre charmante compagnie plutôt que ruminer des idées morbides, enfermé
dans cette chambre impersonnelle, murmure Zon avec un sourire enjoué.
— Allons-y, insiste Ramis en nous poussant gentiment. Je me laisse entrainer à leur suite avec l'ombre du capitaine agrippée à mes pensées.
Nous ne tardons pas à réaliser que le bâtiment est truffé de gardes humanoïdes bardés d'armes de précisions et cela ne manque pas de susciter les commentaires désobligeants du jeune homme. En
revanche, nous ne trouvons bien évidemment aucun bar ou quoique ce soit qui se rapprocherait du concept d'un débit de boisson. Un petit salon confortable du rez-de-chaussée, plongé dans une
lumière feutrée attire finalement notre attention et nous nous y installons sans réfléchir, accompagné des grognements de frustrations de Ramis, qui s'affale bruyamment sur la banquette aux
couleurs lacustres dont les reflets rappellent la fluidité mobile de l'eau.
— Je préfère encore les taudis de Phtaat... au moins, on y trouve de quoi étancher la pire des soifs, y compris la soif d'oubli.
— Tu as travaillé un bon moment pour l'UT Ramis. Comment se fait-il que tu prétendes seulement découvrir tout ce que nous venons d'apprendre ? Dis-je avec lassitude.
— Je suis au fait d'un tas de choses dont vous n'avez même pas idée, commandant, mais jamais je n'aurais imaginé que Stalker était responsable de l'invasion. Jamais je n'ai entendu parler de
ce complot pathétique. De toute façon, mon travail n'avait rien à voir avec toutes ces magouilles politiques. S'il vous plait, je ne tiens pas à parler de tout ça maintenant. Je ne veux penser à
rien, rien d'autre qu'un bon whiskey.
Zon s'est installé face à moi, jambes croisées, adossé nonchalamment au dossier de son fauteuil. Il m'observe en silence de ses yeux d'encre indéchiffrables.
— La remise en question doit être rude pour notre capitaine, grince-t-il.
— La remise en question de toutes nos certitudes devrait être pénible pour chacun d'entre nous, il me semble, fais-je avec un agacement mal dissimulé
— Sans doute. Encore faut-il avoir quelques certitudes. Ce qui n'est plus mon cas depuis bien longtemps. Les certitudes nous enfoncent dans l'obscurantisme, et ce, depuis la nuit des temps. Les
certitudes ne sont pas compatibles ni avec la science, ni avec la philosophie, ni avec la sagesse. Elles ne sont bonnes qu'a forger des doctrines religieuses au nom desquelles tout est permis, ou
des guerres de race dont tout le monde à oublié la motivation première... alors, ne m'en tenez pas rigueur si je ne suis pas en mesure de partager votre désarroi concernant les tristes
révélations qui nous ont été faites sur les raisons intimes qui ont entrainé la destruction de notre planète. Rien ne me surprend ni ne me révolte vraiment dans tout ce que je viens d'apprendre
sur la nature profonde de ceux de notre espèce, et cela fait bien longtemps que j'ai compris que le peuple humanoïde n'est pas constitué de barbares décérébrés. Dois-je vous remémorer que je
travaille depuis de nombreuses années en collaboration avec leurs meilleurs chercheurs ?
— Inutile de me rappeler en effet que vous êtes un prévaricateur, monsieur Zon.
— Il est tellement plus aisé de préserver les bases branlantes de votre raisonnement étriqué en ce qui concerne le bien et le mal, n'est-ce pas commandant ? Pensez-vous que le travail
acharné de Ramis à la solde de l'U.T fait également de lui un traitre ? Ou bien le fait que cette organisation meurtrière soit menée de main humaine rend-elle plus acceptable leurs méfaits
et par là disculpe ceux qui obéissent à leurs ordres.
— Ne poussez pas trop loin, monsieur Zon, siffle Ramis en se raidissant.
— Chacun de nous possède sa zone d'ombre et sa part de contradictions, répond Zon d'un ton adouci, presque songeur. Mais nous évoluons en eaux troubles ou le bien et le mal sont des concepts
abscons. Chacun d'entre nous ne le perçoit qu'au travers de sa propre perception et de son histoire. Il n'y a pas de lumière à opposer aux ténèbres, pas de sauveteur de l'humanité à opposer au
méchant envahisseur. Rien de tout cela n'existe, et ce n'est pas en ce qui me concerne un fait nouveau comme cela semble l'être pour vous tous. Donc, pour vous répondre, Ayana, je ne suis pas
plus perturbé que cela par tout ce qui nous a été dévoilé, je ne souffre pas d'une remise en question de mes convictions et de mes idéaux, car je n'en ai plus depuis bien longtemps, ce qui
n'est certainement pas le cas de notre capitaine, j'en suis certain.
— Votre âme est flétrie, monsieur Zon. Vous êtes déjà mort.
— Sans doute avez-vous raison, commandant. Savez-vous quel en est l'avantage ? On ne peut tuer ce qui est déjà mort.
— Vos querelles me fatiguent, et je n'ai toujours pas mon Whisky, on peut dire que vous avez l'art de plomber l'ambiance, bougonne Ramis en se relevant. Il fait quelques pas vers le couloir
lorsqu'une terrible déflagration ébranle la porte d'entrée du hall de l'hôtel, le projetant violemment en arrière. Il s'écrase avec un bruit sourd contre le mur tandis que je me précipite dans sa
direction, talonnée par Zon. Il se redresse en chancelant, le visage parsemé de quelques blessures sanguinolentes et grogne quelque chose, alors que se répand sous nos yeux effarés une
dizaine d'humanoïdes hystériques à travers le hall. Les quelques gardes postés à l'entrée n'ont pas eu le temps de réagir, malgré le nombre plutôt restreint de nos assaillants. Ou peut-être
ont-ils hésité à tirer ? Je ne saurais le dire.
— Bon sang ! J'étais certain que ce n’était pas une bonne idée de rendre nos armes ! Fichons le camp avant que ces fanatiques nous égorgent ! Peste Ramis en poussant au hasard
les battants d'une grande porte sur notre droite. Je me précipite à sa suite et mon sang se glace en entendant une exclamation fiévreuse derrière nous.
— Là-bas ! Il y en a trois ! Rattrapez-les !
Une clameur frénétique résonne dans tout le bâtiment tandis que nous entamons une course effrénée à travers des salons encombrés et des couloirs tous identiques. Nous débouchons bientôt dans une
vaste salle qui ressemble à un restaurant désert.
— En arrière ! C'est un cul de sac ! Rugit Ramis.
Je fais volte-face juste à temps pour apercevoir une dizaine d'humanoïdes qui se déversent dans la salle. Ils fondent sur nous dans le plus total désordre et j'évite de justesse le premier
coup de poing de l'un d'eux, son facies déformé par la haine. Mon instinct prend immédiatement le dessus et je le fais reculer d'un violent coup de pied dans les genoux. Il s'effondre, mais un
deuxième individu se jette sur moi. Le combat est bref et nous sommes rapidement neutralisés par nos trop nombreux assaillants et roués de coups. Ma vue est troublée par le sang qui coule dans
mes yeux. J'ai du mal à reprendre mon souffle tant mes côtes sont douloureuses et le hurlement strident de l'alarme qui se déclenche me vrille les tympans.
— Achevons-les, vite ! gronde un humanoïde engoncée dans un uniforme militaire trop grand pour lui, rapiécé de toute part comme s'il sortait tout droit d'une vieille malle de souvenirs. Je
remarque alors seulement que nous avons affaire à des civils, armés d'outils hétéroclites et fagotés laborieusement en petits soldats dépareillés.
— Qu'est ce que vous voulez ? Fais-je à celle qui ressemble à ce que pourrait être leur meneuse, en épongeant tant bien que mal le sang poisseux qui coule le long de mes
commissures. Elle baisse vers moi un regard multiple dans lequel je parviens malgré tout à déchiffrer une haine enveloppée de mépris à mon encontre. Elle ne se donne même pas la peine
de répondre, me contraint sans ménagements à me relever, une lame sur la carotide. Je réalise qu'aucun d'eux n'est en possession de lasers. Ils ont pris d'assaut un bâtiment hautement
sécurisé uniquement équipé d'armes blanches. Je frissonne à cette constatation de leur extrême motivation. Le claquement des bottes des soldats résonne déjà le long des couloirs. Ils ne vont pas
tarder à faire irruption dans la pièce.
— Nous sommes en mission diplomatique, vous violez le pacte d'immunité, grogne Ramis qui pour toute réponse se voit asséner un brutal coup de poing dans la mâchoire sans pouvoir se défendre,
immobilisé par deux civils furieux.
— Vous êtes mal placé pour jouer les donneurs de leçon. Vous violez toute règle de décence, vous n'êtes que de vils assassins assoiffés de sang humanoïde. Vous méritez de périr comme les milliers
de victimes que vous avez faites, vous...
— Pas le temps de faire un discours Dagor, ils arrivent ! L'arrête sa compagne en appuyant un peu plus la lame contre ma carotide.
— Vous êtes conscient que vous n'avez aucune chance de vous en sortir ? Grince Zon.
— Qu'importe, votre mort résonnera comme un nouvel espoir au sein de notre population. Nous prouverons que vous n'êtes pas infaillibles, vous allez payer de votre sang tous les crimes commis par
votre équipage de brutes sauvages.
Une horde de soldats surgit soudain au seuil de la pièce, levant leurs armes menaçantes en direction des civils.
— Lachez les, ordonne un lieutenant en avançant de quelques pas prudents.
— Vous abattriez l'un des vôtres pour protéger ces assassins ? Leur assène l'humanoïde qui dans sa détresse appuie encore sur la lame qui menace ma gorge. Je sens un léger filet de sang glisser
le long de mon cou.
— Répondez ! Feriez-vous cela, colonel ?
Il hésite un instant, déchiré par cette absurde situation, mais se reprend aussitôt.
— Je ne fais qu'obéir aux ordres, lâchez-les, ordonne-t-il en faisant un pas en avant.
— Jamais ! L'interromp le dénommé Dagor.
Une vague de panique s'empare de moi qui brise soudain ma si précieuse barrière psychique et je suis frappée de plein fouet par toutes les émotions envahissant la salle. La terreur et la colère
de celle qui me menace me soulèvent l'estomac. Je la sens hésiter entre sa soif de vengeance et un profond désespoir, mon dieu, avons-nous vraiment fait tant de mal à ce peuple ? Le colonel est
submergé d'une sourde rancoeur qu'il canalise grâce à un raisonnement militaire. Son sens du devoir le contraint à garder son calme. Dagor est fou de rage, plus aucune logique ne parasite sa
réflexion. Uniquement une fureur aveugle. Beaucoup trop de violence et de haine, de douleur et de peur, je vais m'effondrer. Je n'arrive pas à me concentrer, je ne peux plus arrêter le flux
envahissant de leurs émotions. Mes jambes se mettent à flancher tandis que le colonel met en joue celle qui me menace. La lame s'enfonce encore...