Nous rejoignons en tête d'un long cortège de spatiocabs silencieux le bâtiment hautement sécurisé qui nous a
été octroyé, le temps de notre mission diplomatique. Deux soldats humanoïdes sont postés derrière nous et je me demande s'ils sont là dans le but de nous protéger ou de nous surveiller
étroitement. Qu'importe ? Nous ne sommes quoiqu'il en soit guère les bienvenus. L'animosité ambiante est palpable, malgré la politesse et la bienséance affichée par les dirigeants, fidèles à leur
promesse d'immunité. Je fixe mon attention sur le crâne lisse et grisâtre de notre chauffeur pour tenter de ne pas me laisser submerger par la terrible tension qui émane du capitaine et
envahit l'habitacle dans un silence lugubre. Je cherche en vain à trouver les mots justes qui seraient capables de minimiser l'impact dévastateur de tout ce que nous venons d'apprendre, mais cela
m'apparait soudain vain et inutile. Je suis moi-même inapte à comprendre combien tout ce que j'ai entendu a pu m'affecter. Je suis en cet instant incapable de réaliser à quel point toutes
ces révélations m'ont profondément bouleversée, bien que je devine que je ne pourrais pas encore longtemps les laisser glisser ainsi à la surface de mon esprit, refusant de les intégrer à mon
raisonnement. La vérité surgira tôt ou tard pour frapper aux portes de ma conscience, et avec elle la terrible lame de fond de culpabilité et de fondamentale remise en question. Je
jette un regard de biais au capitaine et suis saisie par une désagréable sensation de noirceur. Un voile de ténèbres semble l'envelopper, ténèbres qui se déversent de son regard farouche et
sévère, d'une fixité oppressante. Ses traits tendus ne sont plus que douleur et rage contenue. Son expression me glace le sang et c'est avec un grand soulagement que je sens le spatiocab se poser
doucement devant les battants immenses d'une luxueuse construction, dont les façades arrondies miroitent d'une lueur fantasmagorique dans le coucher du soleil pourpre de Yocia.
.
— Bienvenue au Dorgana, articule sans conviction notre chauffeur, tandis que les deux militaires nous précèdent, rejoignant l'imposant cordon de sécurité mis en place par les autorités
suprêmes. La barrière constituée de dizaines de soldats menaçants s'allonge de part et d'autre de notre chemin jusqu'au seuil du bâtiment qui semble être un hôtel reconverti en bunker pour
l'occasion. Je me retourne lorsque s'arrête à son tour le spatiocab de Ramis et du docteur Villars, bientôt suivi par celui de Zon et Syrus. Nous gravissons en silence les quelques marches qui
nous séparent de l'entrée sous l'œil mauvais de nombreux civils, agglutinés derrière l'infranchissable haie militaire. Un humanoïde bardé de décorations nous accueille avec un sourire officiel de
bon aloi, mais je devine au fond de ses pupilles noires tout le mépris qu'il nous porte et qu'il jugule à grand renfort d'amabilités affectées.
— Le Dorgana a été fermé afin de pouvoir assurer votre sécurité. Vous serez donc seuls. Un bataillon armé est chargé de votre protection dans cette enceinte. Toutefois, si vous quittiez le
bâtiment pour quelque raison que ce soit, sachez que le commandement suprême ne se tiendra en rien pour responsable de ce qui pourrait advenir.
— C'est charmant, grince monsieur Zon avec une moue dégoutée. Le gradé lui jette un regard haineux, mais sert les mâchoires et se contente d'un sourire poli.
— Libre à vous de tenter une petite promenade au cœur de la population, pour qui vous êtes aussi nocifs que la plus virulente des maladies existantes dans cet univers, dit-il.
— Cela vous ferait plaisir, n'est-ce pas, que nous nous fassions massacrer par une foule de gueux hystériques ?
— En effet, monsieur Zon.
— Votre léger penchant primitif je suppose...
— Assez, Zon ! Intervient sévèrement Herlock.
— Mes hommes vont vous escorter jusqu'à vos quartiers, annonce l'humanoïde au capitaine afin de couper court à ces discussions inutiles. Nous emboitons le pas de deux soldats qui nous
indiquent le chemin à suivre jusqu'à nos chambres, tandis que le reste de la troupe est accompagnée un peu plus loin. La porte se referme sur nos consciences brisées.
Herlock se poste à la fenêtre, les bras croisés et le regard perdu dans les méandres de sa souffrance muette.
Je décide pour ma part de me débarrasser de ma trop lourde veste que je jette avec lassitude sur le grand lit aux courbes étranges. Je m'y assieds et saisit ma tête entre mes mains, tentant de
mettre de l'ordre dans toutes les pensées confuses qui tournoient dans mon esprit. L'interminable silence qui m'unit à l'homme de marbre qui semble avoir perdu toute conscience de ce qui
l'entoure m'indispose sans tarder. Je relève les yeux et l'observe sans un mot. Je sais qu'il se débat avec sa douleur et ses doutes dans un univers intérieur isolé de tout et je suis
incapable de briser cet étau de mal-être qui l'étreint et envahit les lieux, me donnant soudain la désagréable sensation de suffoquer. Je frissonne en réalisant combien en cet instant il est loin
de moi. Mais que puis-je faire d'autre que subir avec impuissance les retombées de tout ce que nous venons de découvrir ?
— Tu n'es pas coupable, dis-je malgré tout dans un murmure prudent. À ces mots, il tourne enfin son visage dans ma direction et mes doigts se crispent sur le matelas tant ses traits durcis et son
regard glacé me frappent de plein fouet.
— Comment peux-tu affirmer de telles choses ? Demande-t-il d'une voix blanche. Je suis incapable de répondre, tétanisée par la sourde fureur qui allume son oeil d'un éclat teinté de
folie que je ne lui connais pas. Il pose une main sur le mur aux couleurs changeantes, portant l'autre à son front, comme s'il tentait de contenir un flot trop envahissant de pensées, fixant le
sol quelques secondes avant de replonger son regard de ténèbres au fond du mien.
— Je n'ai en cet instant qu'une unique certitude : je suis le plus abominable assassin qui n’ait jamais peuplé les univers habités. J'ai sur les mains le sang de plusieurs milliers
d'innocents. J'ai anéanti des centaines de familles, brisé des rêves, annihilé l'espoir... et j'ai commis tous ces meurtres pour de mauvaises raisons.
— Tu ne pouvais pas le savoir, personne ne...
— Ne vois-tu pas ? Ces gens ne sont pas les barbares colonisateurs que j'ai toujours vus en eux, ils ne sont pas malfaisants, ils ne sont pas cruels ni insensés ! NOUS sommes les
monstres, notre race dégénérée au nom de laquelle j'ai perpétré tout ce mal... ce peuple de misérables dont j'ai si longtemps été l'instrument... J'aurais dû le savoir ! Siffle-t-il, avec
une hargne contenue. Sa colère avive la mienne, qui me submerge si brusquement que j'en suis déroutée. Je ne peux empêcher les mots d'affluer, sans bien comprendre la raison de mon si brutal
emportement.
— Cesse donc de te fustiger ! Tu n'es pas responsable de toute la perversité et le mal qui régit cet univers ! L'être humain est ce qu'il est, nous n'y pouvons rien, nous sommes nés du
mauvais côté, soit. Mais, bon sang, en quoi es-tu responsable ? N’admettras-tu jamais que tu n'es pas infaillible ? Ne cesseras-tu jamais de te prendre pour Dieu ?
À ces mots, il crispe ses mâchoires et devient livide. Il serre les poings et se détourne brusquement.
— Je ne crois pas que tu sois en mesure de comprendre.
— En ce cas, personne ne le pourra jamais, dis-je avec une rancœur liée à la blessure que viennent de m'infliger ses derniers mots. Je suis excédée et meurtrie par la distance qu'il tente
d'instaurer entre nous en ces heures douloureuses. Je me redresse vivement et attrape ma veste avec mauvaise humeur, tourne les talons et quitte la pièce sans un regard en arrière, claque
violemment la porte. Je fais quelques mètres dans le couloir désert et m'adosse au mur, m'efforçant de contrôler les battements anarchiques de mon cœur et les larmes impuissantes que je sens
affleurer. Larmes de colère, d'impuissance, de dégout, de fatigue, de désespoir. Je parviens à recouvrer un peu de calme lorsque je sursaute au son mat de quelque chose qui percute brusquement la
cloison de la chambre que je viens de quitter. Je ferme les yeux sur le vacarme des meubles qui tombent et des objets lancés violemment contre les murs, l'éclat de bris de verre, puis des coups
d'une violence inouïe qui s'acharnent sur un objet quelconque. Le silence retombe finalement après d'interminables minutes de cette rage et de cette violence qui a enfin éclaté dans la
solitude de cette chambre étrangère. C'est sans doute mieux ainsi.