— Quelle est encore cette manigance ? Souffle Herlock avec mépris.
— Les manigances sont le propre de votre peuple, pas du mien, capitaine. Vos dirigeants sont de fins stratèges, bien plus malins que beaucoup d'entre nous. Vous savez quelle est leur plus grande
force. Ils n'ont aucun respect de la parole donnée.
— Vous êtes en train de traiter mes semblables de traitres manipulateurs. Nous ne sommes pas ici pour régler nos comptes, je vous saurais gré de cesser de nous insulter, c'est un manquement à vos
obligations d'immunité, siffle rageusement Herlock en se redressant. Le doyen lève une main en signe d'apaisement et reprend son discours sur le même ton calme et posé.
— Bien. Je comprends votre position. Je ne vous poserais qu'une question : désirez-vous connaitre la véritable raison de l'invasion humanoïde de votre planète natale ?
Un long silence s'étire, tandis que le regard méfiant et attentif d'Herlock se verrouille à celui du doyen. Il finit par se résoudre à accepter de se rasseoir.
— Parlez donc, grogne-t-il.
— Votre cher président Stalker n'a pas accédé au pouvoir par hasard. Les principaux dirigeants de ce que vous appelez l'union terrestre, ou à plus juste titre, la guilde des commerçants, ont
acquis suffisamment d'influence dans de multiples domaines essentiels au cours des siècles. Banques, réseau agroalimentaire, recherche, énergies, etc. leur but étant de placer à la tête de votre
planète un seul homme, un fantoche voué corps et âme à leur cause, sous couvert de grande et salvatrice unification afin de faire face aux insolubles catastrophes engendrées par le réchauffement
climatique et la montée des eaux.
— Nous savons cela, doyen, murmure Zon. Nous savons comment Stalker a mené la Terre à sa propre destruction, mais votre débarquement a précipité les choses, alors même que le
peuple commençait à se soulever contre l'oppresseur.
— C'est bien là toute l'ironie de la situation, monsieur Zon. Il ne s'agissait pas d'une véritable invasion. Il s'agissait d'une opération militaire de reprise de contrôle, orchestrée à la
demande de votre président, monsieur Stalker. Il n'y a jamais eu d'invasion.
Ces quelques mots viennent me frapper avec une virulence sans précédent, ébranlant en une fraction de seconde des dizaines d'années de certitudes. La violence des émotions mêlées parvient
à fissurer quelques instants la barrière psychique que je maitrise encore maladroitement et je ferme les yeux afin de me concentrer pour repousser toutes les sensations, qui déjà me
donnent la nausée et me font tourner la tête. Je ne suis pas seule. Herlock est devenu livide, son regard trahissant une stupeur mal dissimulée. Je crispe mes doigts sur la table en respirant
profondément, alors que son regard durci m'indique qu'il comprend ce qui est en train de m'arriver. Ramis exulte d'un petit rire nerveux tandis que Zon se contente de hocher la
tête avec un sourire affligé. Villars semble ne plus pouvoir résister à une fureur grandissante et se redresse d'un bond, frappe violemment la table des deux poings.
— Mensonge ! J'étais là ! Je vous ai vu emmener mes frères dans ces camps immondes, abattre ceux qui tentaient de vous échapper, massacrer des femmes et des enfants, détruire des villes
entières !
— J'ai aussi eu le loisir de gouter à vos baraquements expérimentaux, j'ai été témoin de ce que vos soi-disant savants ont fait subir à mes compagnons, dis-je d'une voix tremblante
d'une rage contenue.
— Nous agissions sous les ordres de votre président et de son armée. Tout était orchestré par votre gouvernement, dans le but d'annihiler toute résistance et rébellion au sein de la
population. Le pôle recherche et les expériences sont le fruit d'un accord protocolaire proposé par monsieur Stalker. Il souhaitait pouvoir utiliser notre technologie tout en nous offrant
les moyens de la développer. Nous avions besoin de « matière première ». Il était d'une nécessité absolue de perfectionner nos armements, afin de parvenir à repousser les armées de l'U.T. Le
projet « cyborg » a été mis en place par vos chercheurs et je le reconnais à regret, validé par notre comité.
— Pourquoi ? Pourquoi auriez-vous accepté de servir sous les ordres de Stalker ? Quel pouvait bien
être votre intérêt ? Gronde Ramis. Le doyen pousse un long soupir fatigué en nous dévisageant avec l'expression presque bienveillante et affligée d'un père à son enfant trop curieux.
— Le minerai. Il est la base de tout. Nos défenses s'amenuisaient de jour en jour face aux attaques répétées de nos colonies par les forces armées de l'U.T.
— Vous voulez dire que l'U.T et les humanoïdes étaient en conflits avant l'invasion ? Demande Villars en épongeant nerveusement son front à l'aide d'un carré de tissus qui ne le quitte
jamais.
— Bien entendu. La guerre a commencé bien avant la supposée conquête de votre planète. Les dirigeants de cette guilde commerciale sont de redoutables belligérants, et des conquérants dont il est
impossible d'étancher la soif de pouvoir. Leurs colonies se développent sur plus de trente planètes à ce jour et de centaines de milliers de spatiokilomètres. La croissance des populations ne
cesse de s'accélérer de manière exponentielle. Il leur faut toujours plus de place, de ressources, de technologies. L'exode d'une partie de votre peuple vers les territoires inexplorés a commencé
il y a bien plus longtemps que ne l'imaginez, dissimulé par un voile de silence et de mensonges.
— Pourquoi vous ont-t-ils déclaré la guerre ? Dis-je dans un souffle.
— Parce que nous étions sur leur chemin. Parce nos colonies se développaient sur des planètes aux multiples richesses. Parce que lorsqu'ils veulent quelque chose, ils le prennent sans hésitation
ni scrupules. Parce que pratiquement rien ni personne n'est en mesure de lutter contre leur toute-puissance technologique, balistique et logistique. Malgré tout, nous avons résisté, mais le
manque de Gravitium s'est rapidement avéré être un problème insoluble et nous perdions chaque jour un peu plus de terrain. Jusqu'à ce matin où un homme nous a contactés depuis la terre sur les
réseaux sécurisés de la défense. Une longue audience s'en est suivie.Il se tenait à l'endroit même où vous êtes en ce moment, capitaine Herlock. Je me souviens de ses petits yeux enfoncés au
milieu d'un visage maigre et anguleux, qui me fixaient avec une lueur fiévreuse teintée d'arrogance. Ses lèvres minces et pâles s'étiraient en un sourire satisfait lorsqu'il m'exposa la
situation. L'UT l'avait déchu de ses droits et relevé de ses fonctions, car grisé par le pouvoir, il cherchait à se défaire de leur contrôle, allant jusqu'a sceller l'unique et si précieux
portail de téléportation qui le reliait à ses pères. L'armée de la guilde n'allait pas tarder à se charger de faire rentrer dans les rangs cet imposteur ingrat et son pseudo gouvernement de
marionnettes inutiles. Au même moment, le peuple maltraité et opprimé par ce dictateur dépourvu de toute humanité commençait à se révolter un peu partout. C'est à cette époque qu'ont émergé les
premières factions de résistance terrienne, qui s'organisèrent avec une rapidité et une efficacité prodigieuse, sous l'influence d'hommes et de femmes d'une trempe hors du commun. Il me semble
d'ailleurs, commandant Ayana, que vous ayez bien connu l'un des plus remarquables successeurs de ces premiers rebelles.
À ces mots, un nœud de douleur s'éveille au creux de mon ventre et je sens tous mes muscles se raidir, le souffle coupé. Je repousse les souvenirs chaotiques qui tentent de faire surface tandis
que se posent sur moi les regards compatissants de Villars et de Ramis. Ma gorge est sèche et je suis incapable de répondre tant l'évocation soudaine de mon passé réveille en moi des sentiments
si profondément enfouis et à la vivacité pourtant intacte. Une sourde colère se distille soudain dans mes veines.
— Comment êtes-vous au courant de tout ceci ? Comment se fait-il que vous connaissiez si parfaitement l'histoire de notre peuple ? Quelles raisons avons-nous de croire
un traitre mot de tout cela ? Dis-je entre mes dents.
— En ces funestes heures, nous n'avons aucun intérêt à vous plonger dans le mensonge. N'y voyez pas ici un besoin de justification vis-à-vis de votre peuple, simplement un désir de transparence
et de vérité. Nous étudions votre espèce depuis fort longtemps, bien avant qu'un seul d'entre vous n'ait eu connaissance de notre existence, mais là n'est pas la question.
— Poursuivez, lui intime froidement le capitaine.
— Lorsque le président Stalker réalisa qu'il commençait à perdre le contrôle de la situation et que sa vie ne tenait plus qu'a un fil, il fit donc appel à nous, conscient de
l'unique avantage qu'il avait en main, la ressource essentielle qui nous faisait tant défaut : le Gravitium. Nous avions désespérément besoin de ce minerai précieux afin de poursuivre la
lutte sans merci que nous livrait l'U.T. Notre accord était simple : nous acceptions de mettre une partie de nos forces armées sous son commandement absolu dans le but d'assurer sa
protection et de juguler la rébellion terrienne, nous prenions en charge la défense de la terre contre les attaques de l'U.T. En échange il nous autorisait les forages nécessaires à
l'extraction du Gravitium. De ce pacte ont découlées de fort malheureuses dérives, je vous l'accorde, tels les camps de vies, les massacres injustifiés, les...
— De malheureuses dérives ? C'est là votre seul argument pour justifier de toutes les horreurs qu'a perpétré votre peuple ? Murmure Herlock d'une voix blanche. Un long silence
lourd de malaise et de questions s'abat soudain sous la voute emplie d'échos étranges, avant que le doyen décide enfin de reprendre la parole.
— Comme je vous l'ai précisé auparavant, nous ne considérons aucunement devoir légitimer nos actes à vos yeux. L'imperfection fait partit de toute chose. Il est vrai que les factions en place sur
Terre, mais aussi une partie de notre peuple a finalement plongé dans la haine, la rancœur, le mépris sans plus faire de distinction entre les individus. Chacun a trouvé en l'autre l'expression
du mal incarné, c'est le propre de toute guerre. Vous-même, capitaine, êtes l'un des plus symboliques exemples de cet état de fait.
Je frissonne à l'énoncé de ces quelques mots et lève les yeux vers Herlock, dont le visage impavide semble avoir perdu toute couleur.
— Magnifique... c'est magnifique, grince Zon avec un rire teinté d'ironie nerveuse aux résonnances désagréables.
— Il suffit. Qu'importe aujourd'hui ce qui a mené ces deux peuples à se haïr, intervient Syrus. Il va de la survie de tout ce qui existe dans cet univers d'unir vos forces, à dessein de lutter
contre la menace qui avance chaque jour un peu plus vers les territoires habités. Nous sommes réunis ici en cet instant dans le seul but de savoir si cette union est envisageable.
— Elle l'est. Je vous demanderais cependant un délai de réflexion, qui nous permettra de connaitre la réponse de l'U.T. Nous serons ainsi fixés sur les moyens de défense dont nous disposons afin
de repousser cette... chose.
— Très bien, murmure Herlock d'un ton glacial, avant de se redresser. Il esquisse un salut militaire que lui renvoie le doyen et quitte les lieux sans attendre, tandis que nous hésitons encore à
nous lever. Le claquement de ses bottes résonne presque comme un outrage en cet instant et c'est avec un certain malaise que chacun suit ses pas en silence.