Mon nouveau « don » tel que le définit Syrus ayant accaparé toute mon attention et mon énergie ces
derniers temps, je n'ai pas réalisé que nous approchions enfin du but de notre long trajet. C'est avec une appréhension grandissante que je regarde s'agrandir sur les écrans de contrôle la
sphère bleue nimbée d'un halo couleur d'émeraude conférant au monde qui me parait si hostile une inattendue féerie. Voici donc Yocia, la planète mère humanoïde, où siège le grand
conseil du commandement suprême. Tout l'équipage est enveloppé d'une tension palpable et retient son souffle tandis que nous effectuons les manœuvres d'approche. Je tressaille à l'unisson de mes
compagnons lorsqu'apparait sur le vaste moniteur de visualisation le visage grisâtre de l'éminent chancelier Shantak, dont les holographies tapissaient les murs du temps de
l'occupation. Il nous gratifie d'un salut militaire, auquel répond solennellement le capitaine.
— Nous avons transmis à votre ordinateur principal les coordonnées de votre lieu d'atterrissage. Veuillez vous y conformer avec le plus grand soin. Des spatiocabs vous attendent afin de
rallier en toute sécurité le siège central. Votre navire sera sous surveillance le temps de votre séjour parmi nous. Seuls les membres détenteurs des codes qui vous ont été attribués sont
autorisés à poser le pied sur Yocia. Le reste de votre équipage est consigné à bord de votre bâtiment. Sera abattu sans sommation tout contrevenant à ces règles. Votre appareil sera immédiatement
détruit en cas de trahison ou d'acte susceptible de porter atteinte de quelque manière que ce soit à l'un des nôtres. Sommes-nous en accord sur tous ces points, capitaine Herlock ?
— Nous le sommes, répond-il froidement.
— Bien. Au nom du gouvernement central et de son commandant suprême, je vous souhaite la bienvenue sur Yocia. Docteur Andrak Holiri, heureux de vous savoir de retour, ajoute-t-il en saluant notre
allié humanoïde, qui lui rend un timide salut.
Des dizaines de croiseurs viennent se poster tout autour de l'Arcadia, tandis que nous entamons une lente descente préprogrammée vers la terre de ce peuple hostile, tous canons désactivés. Je
quitte mon poste de contrôle devenu inutile et m'approche instinctivement d'Herlock, qui sur les conseils d'Andrak, s'est débarrassé de son trop légendaire uniforme afin de ménager la
susceptibilité de nos dangereux hôtes. La longue cape noire nous a-t-il expliqué, est maintenant symbole du mal au coeur de la population, les enfants indisciplinés se faisant
rappeler à l'ordre par des parents excédés brandissant la menace du cruel capitaine balafré comme arme ultime. Cette anecdote n'a fait sourire personne, distillant même un certain malaise au sein
de notre petit groupe. C'est probablement pour toutes ces raisons qu'il a revêtu un ancien uniforme terrien et noué ses longues mèches auburn, ce qui lui confère l'allure inhabituelle
d'un jeune lieutenant.

Il perçoit mon regard sans doute trop longuement posé sur lui et esquisse à mon attention un imperceptible
sourire se voulant rassurant. Je lui en suis reconnaissante, d'autant que je n'ai pas osé m'approcher de lui depuis mon entrevue avec Syrus, incertaine de canaliser avec efficacité cette maudite
empathie, bien que mes progrès en ce sens soient spectaculaires. Le vaisseau ralentit sa course et je sens distinctement le début des manœuvres d'atterrissage qui se met en place. Mon cœur
s'accélère, aux sons métalliques des sécurités qui se déverrouillent, pour enfin nous plonger dans un silence de courte durée. Le sas principal s'ouvre et une nuée de soldats humanoïdes
lourdement armés pénètrent à l'intérieur dès que le pont de l'Arcadia touche le sol, se positionnant de manière à tenir chacun de nous en joue, me rappelant irrémédiablement le jour fatal où le
bâtiment fût pris d'assaut par un équipage ennemi sous les ordres de l'impitoyable Zon. Je repousse au fond de ma conscience les souvenirs encore vifs de ce drame et du bain de sang qui en
découla, mais ne peux contenir une oeillade discrète en direction de Zon, qui semble deviner le fond de ma pensée. Un colonel s'approche et tend au capitaine un petit boitier
électronique. Celui-ci y insère la carte magnétique munie du code d'accès ainsi que de tous les renseignements disponibles à son sujet. Le lieutenant déchiffre attentivement les informations
avant de retirer la carte et de la fourrer dans la poche de son veston.
— Suivant, ordonne-t-il sèchement
Je m'approche à mon tour et insère la carte que m'a remise Alfred quelques heures auparavant. Le colonel observe attentivement l'image en trois dimensions qui apparait afin de s'assurer que
je corresponds au signalement, puis le petit manège se poursuit quelques minutes avec les autres membres autorisés à nous accompagner. Ramis, Villars, Syrus et Zon. L'humanoïde fait ensuite un
signe à ses troupes qui nous escortent hors du bâtiment. Le pont de l'Arcadia se referme avec un bruit lugubre tandis que nous arpentons les couloirs métalliques de ce qui semble être une base
aéronavale de pointe. Nous traversons un sas et sommes brutalement interpellés par quatre colosses qui nous ordonnent de nous débarrasser de notre armement. Ramis proteste
vivement, mais finit par obtempérer aux ordres du capitaine, qui lui aussi abandonne sans résistance son sabre et son cosmogun. Je dépose à regret mes armes entre les mains de ces étrangers
hostiles avec la sensation que je ne reverrais jamais la clarté du jour. Le colonel lève la main droite lorsque nous arrivons devant une porte lourdement sécurisée, indiquant à ses
hommes de s'aligner le long du mur. Il ferme les yeux en se postant face à une petite lumière blafarde qui scintille sur le côté, ce qui semble suffisant pour enclencher le
déverrouillage de l'impressionnant dispositif.
— Extraordinaire, murmure dans mon dos le docteur Villars avec un enthousiasme difficilement dissimulé.
— Un lecteur d'ondes cérébrales, renchérit discrètement Zon.
Nous découvrons un vaste élévateur et le colonel indique à quatre de ses hommes de nous y précéder. Le sas étanche se referme sur nous tandis que je lutte pour ne pas céder à une bouffée
d'angoisse claustrophobe. Il me semble que nous gravissons à une vitesse vertigineuse plusieurs dizaines de mètres et je serre les dents, en proie à un malaise qui ne me parait partagé que
par Villars. Les battants s'ouvrent enfin sur une vaste salle d'un blanc hospitalier, flanquée de lourdes armoiries scintillantes de couleurs indéfinissables. Une porte sécurisée plus
imposante encore que la précédente nous toise de toute sa froide majesté. Je lève les yeux vers l'ellipse complexe qui la surmonte, symbole du pouvoir en place depuis plusieurs centaines de
décennies. Le colonel applique sa main sur une plaque prévue à cet effet, et je remarque le discret scanner qui glisse le long de son corps décharné. Un son à peine audible se fait
soudain entendre, tandis qu'il retire le sobre émetteur posé contre sa gorge. Il entrouvre ses lèvres sans que je puisse discerner le moindre souffle. Devant mon air perplexe, Zon ne peut
s'empêcher de sourire.
— Les ultrasons. C'est surprenant au départ, mais on finit par s'y faire, chuchote-t-il
Le passage s'ouvre enfin et l'humanoïde s'y engouffre en nous faisant signe de ne pas le suivre, excepté Andrak, qui nous gratifie d'un sourire embarrassé avant de lui emboiter le
pas, alors que les quatre soldats déverrouillent leurs armes en signe d'avertissement. Le sas se referme sur eux tandis que la tension ambiante monte encore d'un cran.
— Parfait ! Maintenant que nous sommes là sans aucun moyen de nous défendre, que l'Arcadia est neutralisé et qu'ils ont récupéré notre otage, ils n'ont plus qu'à nous abattre tous les six et
massacrer tout l'équipage, grince Ramis avec exaspération.
— Ce sont des individus de parole. Tu le sais aussi bien que moi, Ramis, intervient Zon.
— Je demande à voir. Une telle chance de nous faire la peau ne se présentera certainement pas deux fois, ils seraient stupides de se priver. Personnellement, à leurs places je n'hésiterais
pas.
— Andrak nous a assurés de leur droiture, rétorque Villars.
— Andrak ? Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, il a le teint grisâtre et le cheveu épars lui aussi. Il couine comme un dauphin pour taper la discut, enfin bref, un tas de petits détails
anodins qui me porteraient à penser qu'il fait partie des leurs, donc sa parole ne m'est pas d'un immense réconfort, voyez-vous, grogne Ramis en jetant des oeillades de défiance aux gardes
imperturbables.
— Pour une fois Ramis, cesse de te comporter en gamin arrogant, ordonne Herlock.
— D'accord, dans ce cas mourront en silence ! C'est sans doute plus noble. Bon sang, mais pourquoi être venu mendier l'aide de ces...
— Assez, Ramis, dis-je avec exaspération. Il me lance un regard surpris et agacé, mais l'ouverture du sas l'oblige à se taire.