Je plisse les yeux afin de percer la pénombre de la cellule, gênée par la luminosité agressive des faisceaux de contention, et parviens finalement à distinguer une silhouette recroquevillée sur la couchette sommaire accrochée au mur sur ma droite. C'est avec réticence que Mime a accepté de me laisser seule en compagnie de mon agresseur et c'est avec un frisson désagréable que je réalise combien elle me parait être au contraire une victime injustement fustigée pour des actes dont elle n'a pu saisir la gravité. Comment puis-je la considérer comme responsable de ce qu'il est advenu, étant donné l'influence incontestable des effets de la menace, couplée à sa fragilité d'adolescente.
— Bonsoir, Stelly, dis-je dans un souffle embarrassé. Aucune réponse ni réaction de l'autre côté des faisceaux implacables que je voudrais pouvoir neutraliser. Les gardes m'ont refusé l'ouverture de la cellule, comme s'ils surveillaient un dangereux criminel aux comportements incontrôlables. De longues minutes de palabres n'y ont rien fait, pas plus que l'usage abusif de mon grade de supérieur. L'injonction vient de plus haut, m'ont-t-ils poliment rétorqué. Seul le lieutenant Syrus est autorisé à faire ouvrir ces portes. Ordres du Capitaine. C'est donc avec une résignation agacée que je suis obligée de me contenter de parler au travers de ces rayons brûlants à la petite fille que j'ai autrefois prise dans mes bras. Il me semble enfin apercevoir la lueur d'un regard qui se pose sur moi en silence du fond de la cellule. Les reflets rougeâtres qui se dessinent sur le visage qui s'avance doucement dans la pénombre lui confèrent une physionomie inquiétante accentuée par de profonds cernes encadrant ses yeux qui paraissent soudain aussi délavés que ceux d'une morte. Elle esquisse un sourire malade avant de pousser un soupir dédaigneux.
— Je ne vous ai même pas tuée, grince-t-elle d'un ton antipathique.
De nouveau, cette sensation désagréable qui me submerge, exactement comme si je ressentais ses émotions, qui repousserait les miennes au second plan. Je m'efforce de ne pas me laisser envahir par un tas de sentiments confus. De la colère et de la tristesse, mêlée de peur et de quelque chose d'autre que je n'arrive pas à comprendre et c'est avec une contenance toute relative que je parviens à articuler quelques mots.
— Stelly, je vais te sortir de là, je te le promets.
— Vous êtes si parfaite n'est-ce pas, madame le commandant ? Si parfaite que vous allez tenter de me sauver maintenant. Pas de rancoeur, pas de haine dans votre coeur, même quand on essaie de vous transpercer le crâne. Mais je suis en présence d'une sainte ! Où peut-être avez-vous vous tant de noirceur au fond de vous que vous cherchez une permanente rédemption ? Et bien, vous savez quoi ? Ne comptez pas sur moi pour laver votre conscience avilie. Je suis passible de la cour martiale et bien soit, que s'accomplisse mon destin. Ne venez pas vous mettre en travers de ma route.
Quelque chose n'est pas normal, les sentiments de la jeune femme s'entrechoquent trop vite. Comme si elle ne contrôlait plus rien. À la souffrance succède l'hilarité, puis une fureur dévastatrice qui se mue en terreur, puis de nouveau un amusement cynique. Mon dieu, serait-elle en train de perdre la raison ?
— Pourquoi tant de fiel et d'amertume en toi, Stelly ? J'aimerais comprendre, je...
— Peut-être parce que ça fait plus de 10 ans que je survis dans ce rafiot pourri, en compagnie de rebus de sociétés ramassées aux quatre coins de l'univers, trimballée de combats stériles en nobles causes sans que jamais on me demande ce que moi je voudrais vivre. Peut-être aussi que voir Herlock revivre à votre seule présence m'a un peu aigrie. Allez savoir. Je n'aurais jamais dû vous ramener. Ça n'a servi qu'a l'éloigner de moi plus encore. Peut-être aussi que je suis en pleine crise d'adolescence, c'est ce que vous pensez tous hein, Stelly et ses hormones... grince-t-elle en s'approchant. Sa colère enflamme ma raison et c'est malgré moi que je lui réponds avec rudesse.
— Peut-être que tu es une égocentrique maladive qui ne sait percevoir l'amour qu'on lui porte tant elle veut se persuader qu'elle est la plus malheureuse de cet univers. C'est certain, tes hormones y sont pour quelque chose, mais tu n'es pas un martyr et aucune crise existentielle ne justifie le meurtre de sang-froid.
— Vous êtes venue me faire une leçon de morale ? Me voir croupir au fond d'une cellule ne vous suffisait pas ?
— Je suis ici pour que tu saches que je pardonne ton geste, car je suis convaincue qu'il n'est pas de ton seul fait.
— Je me moque éperdument de votre pardon, je me fous de vos états d'âme. Vous ne saisissez pas ? La Stelly que vous avez connue n'existe plus. Je ne suis même pas certaine qu'elle ait existé un jour. Considérez votre chance, vous êtes de nouveau sur pieds, aucune séquelle, c'est miraculeux ! Ce n'est pas mon cas.
— Je ne comprends pas...
À ces mots, elle lève soudain son bras droit devant mes yeux et j'ai un haut-le-coeur en découvrant le moignon encore frais et couvert de bandages qui remplace sa main.
— Les balles du Watsup de ce fumier de Ramis sont drôlement efficaces. Il n'a pas hésité un instant à tirer. Votre vie est plus précieuse que la mienne aux yeux de tous, en voici la preuve, crache telle avec mépris.
Je porte une main à ma bouche en fixant d'un oeil hagard l'horrible mutilation tandis qu'elle me toise d'un air mauvais empreint d'une satisfaction où se devine une folie sous-jacente prête à exploser à la moindre contrariété. Que lui dire ? Que je suis désolée ? C'est inutile et absurde.



Les mots de Stelly résonnent en moi avec un écho désagréable alors que j'arpente les corridors de l'Arcadia en direction du pont. Je tente d'effacer d'un revers nerveux de la main les bribes de ses phrases assassines qui recèlent sans doute une trop grande part de vérité. Je suis si absorbée dans mes pensées que je ne remarque pas immédiatement les nombreux regards qui se tournent dans ma direction lorsque je franchis le seuil du poste de contrôle. Je fronce les sourcils, agacée et démunie devant la stupéfaction qui se dessine sur les traits de mes compagnons, mais comment leur en vouloir ? Je suis une miraculée, je devrais en cette heure être en train d'agoniser lentement dans la salle des soins intensifs. Ils ont été témoins de mon assassinat, ils m'ont vu m'effondrer, la nuque transpercée par un laser dévastateur. Ma présence parmi eux défie toute logique. Je rejoins mon poste sans un mot, submergée par une soudaine vague de sensations puissantes et désordonnées qui s'entremêle au creux de mon ventre. Je comprends qu'une fois de plus ce que je ressens ne vient pas de moi. J'en suis presque certaine cette fois-ci, je suis le réceptacle impuissant de tous les sentiments que mon arrivée a éveillés en eux. Je suis assaillie par leur surprise, leur colère, leur joie, leur soulagement et d'autres choses encore que je discerne mal. Je sens mon cœur qui s'accélère, trop sollicité par toutes ces sensations qui ne m'appartiennent pas. La tête me tourne et je vacille. Ramis, qui est tout près, me rattrape au moment ou je vais m'effondrer. Je sens ses bras puissants qui m'aident à me maintenir debout. Herlock tente de s'approcher, mais l'angoisse qui le submerge me frappe de plein fouet, venant se mêler aux autres impressions qui se débattent en moi et je me sens plus mal encore. Je vais m'évanouir si je ne sors pas de cette pièce sur-le-champ. Il y a trop de monde, trop de sentiments, c'est insupportable ! J'aperçois Syrus qui demande à Herlock d'un geste de la main de rester à l'écart, avant de me prendre en charge. Je tente de m'écarter de Ramis afin de faire quelques pas, mais la douleur et l'inquiétude du capitaine viennent de nouveau me frapper de plein fouet et je m'effondre dans les bras du grand Viking qui m'emporte rapidement hors de la salle.



Nous faisons quelques mètres et mon malaise se dissipe peu à peu. Ne reste qu'une horrible sensation de vide et de fatigue. Je fais signe à Syrus que je me sens mieux et il accepte de me laisser marcher, mais il attrape mon bras et m'entraine à sa suite.
— Où allons-nous, Syrus ?
— Il faut que je vous parle, commandant. J'aurais dû le faire auparavant, mais je n'étais pas certain que ce soit utile. Suivez-moi dans mes quartiers.
Je lui emboite le pas sans discuter, réalisant soudain que je ne ressens pas ses émotions, ce qui me soulage quelque peu. La porte s'ouvre alors sur une pièce aussi baroque et anachronique que les quartiers du capitaine. De lourdes épées antiques ainsi qu'une imposante hache finement ciselée sont accrochées au mur sur ma droite. Je remarque au fond de la salle une massive étagère de bois brut emplie d'élixirs étranges, de tubes à essai et d'alambics d'un autre temps. Des pots de terre cuite estampillés de vieilles étiquettes jaunies sont soigneusement rangés sur les deux derniers étages et quelques manuscrits écrits dans des langues qui me sont inconnues sont entassés dans un coin du bureau sur ma gauche, au-dessus duquel s'étale un splendide tableau représentant un très ancien navire de guerre terrien aux mas étincelants et aux cordages arachnéens, aux prises avec les eaux déchainées de l'océan. Je suis fascinée par les couleurs et l'explosion de détail de l'œuvre au réalisme teinté d'une poésie brutale.
— Il s'agit du Fenris, un fabuleux vaisseau qui écumait les mers il y a plus de 1000 ans. Un bâtiment exceptionnel, au même titre que son intrépide équipage.
— Vous en parlez comme si vous aviez navigué à son bord, dis-je dans un murmure en laissant glisser mes doigts le long du relief nerveux de la peinture.
Il se contente d'un sourire insolite et m'invite à prendre place dans l'un des grands fauteuils à l'assise de velours d'un bleu profond, tandis qu'il retire son ample manteau au cuir épais, dévoilant la courbe de son impressionnante musculature d'athlète et ses épaules aussi larges et solides que celles d'un colosse antique. Je l'observe en silence alors qu'un millier de questions tournoient dans mon esprit. Qui est vraiment ce personnage étrange dont le sang est capable de miracles là où la médecine la plus sophistiquée que nous possédons à bord est impuissante ? Je revois soudain l'expression éperdue de Ramis en découvrant Syrus sur l'Arcadia. A-t-il réellement abattu le grand homme ? Celui-ci est-il revenu d'entre les morts comme je viens de le faire ?
— Beaucoup de questions en effet, murmure Syrus en s'installant dans le fauteuil qui me fait face.
— Vous lisez encore mes pensées ? Dis-je avec une pointe de reproche.
— Vous n'avez pas de crainte à avoir. Je n'utilise cette faculté qu'en cas de besoin. Je sais fermer mon esprit aux flux permanents des pensées, fort heureusement, car je serais sans doute devenu fou sans cela. C'est exactement ce que vous allez devoir accomplir en ce qui concerne votre petit souci.
— Je ne suis pas certaine de comprendre, Syrus.
Ce qui s'est passé tout à l'heure est malheureusement l'une des conséquences possibles dont je vous ai entretenu avant de vous administrer le sérum.
— Vous savez ce qui m'arrive ?
— En effet, je crois pouvoir vous annoncer avec certitude que la prise du sérum a exacerbé votre aptitude empathique. C'est pourquoi vous ressentez les sensations de vos compagnons avec tant de virulence. Ce n'est pas un trop gros problème, mais il faut que vous parveniez dans un premier temps à vous protéger, en bloquant le flux des émotions qui vous envahissent. Ensuite je vous enseignerais à canaliser votre don.
— Un don ? Vous appelez ça un don ? À quoi pourrait-il bien me servir ? J'ai toujours souffert de mon empathie, et me voilà plus réceptive encore, plus... vulnérable. J'ai horreur de ça.
— Je comprends, mais vous n'avez guère le choix, Ayana. Il va vous falloir me faire confiance et apprendre à contrôler cette nouvelle... capacité.
— Très bien, je vous écoute.
— Fermez les yeux et concentrez-vous attentivement.
J'obtempère sans plus de questions et laisse le grand homme poser doucement ses mains sur les miennes. Aussitôt, je suis happée par une vague d'apaisement et d'équilibre qui m'arrache un sourire surpris.
— Ce que vous ressentez là ne doit parvenir jusqu'à vous que si vous en faites le choix. Vous pouvez bloquer le flux de mes sensations. Il vous suffit de vous focaliser sur votre plexus solaire et de visualiser une barrière invisible autour de vous. Un champ magnétique qui absorbe les sentiments avant qu'ils ne vous atteignent.
Je me concentre sur ses mots et tente de faire ce qu'il m'explique. Je suis sidérée de me rendre compte que ça semble fonctionner et ouvre mes yeux qui se retrouvent aussitôt plongés au fond du bleu cristallin des siens. Quelque chose de magique m'unit soudain à lui, une osmose étrange de nos esprits qui se caressent dans une étreinte psychique d'un indéfectible lien filial
— Les sentiments que je vous ais distillés sont pour l'instant faciles à neutraliser, mais il va nous falloir travailler sur les sentiments négatifs : la peur, la haine, la jalousie, la tristesse, ...
— Syrus, me conterez-vous un jour votre histoire ?
Il soupire avec un sourire presque attendri
— Mon histoire est sans importance, commandant. Pour l'instant ce qui compte c'est que je suis en mesure de vous aider à gérer ce qui vous arrive.
À ces mots, une violente terreur s'empare de moi. Je me redresse d'un bond, surprise, et il me faut quelques secondes pour réaliser que Syrus m'observe en silence. Je pose une main sur mon plexus et ferme les yeux, me concentrant comme il me l'a expliqué, et aussitôt s'évanouit toute sensation. Je souris, fière de cette petite victoire. Il me rend un sourire complice avec un signe de tête satisfait.
— Vous êtes douée. J'y suis allé un peu fort.
— Vous m'avez surprise, comment diable faites-vous pour ressentir sur commande la peur ?
— Trop de questions vous éloignent de votre but, Ayana.
Je pousse un soupir de déception tandis qu'il me saisit par les épaules, affichant soudain une expression d'une grande gravité.
— Commandant, il va vous falloir être très vigilante. Ce qui vous arrive n'est pas sans danger. Si vous ne parvenez à maitriser le flux des sentiments qui vous entourent, ils peuvent vous tuer. L'organisme humain n'est pas conçu pour supporter un si violent afflux d’émotions. Soyez plus particulièrement prudente lorsque vous êtes auprès de... ceux qui vous sont attachés. Les sentiments dans certains cas sont rapidement décuplés, donc plus dangereux.
— C'est pourquoi vous avez demandé au capitaine de rester loin de moi, n'est-ce pas ?
Il acquiesce d'un hochement de tête avant de rajouter :
— Toutes les émotions, bonnes ou mauvaises, qui animent cet homme sont depuis toujours d'une intensité hors du commun, et votre présence les accroissent encore, cela peut-être salutaire, cela peut aussi bien être dévastateur... Mais n'ayez crainte, la barrière psychique dont je viens de vous enseigner l'existence fera bientôt partie de vous. Vous n'aurez plus besoin de vous concentrer afin qu'elle vous accompagne. Elle sera là, tout simplement, et fonctionnera de la même manière automatique que votre cœur et vos poumons. L'organisme humain est en cela prodigieux : il s'adapte à toutes ces choses avec une facilité désarmante. Je lui accorde une moue perplexe, mais ne peux me résoudre à quitter les lieux sans en apprendre davantage.
— Syrus, me direz-vous au moins comment vous avez rencontré Herlock ?
— Vous êtes bien trop curieuse, commandant, mais je suis certain que nombreux sont ceux qui vous ont déjà fait cette réflexion.
— Sans doute, mais...
— Je suis son ami depuis de trés longues années. C'est tout ce que vous avez besoin de savoir. Utilisez donc votre énergie à vous entrainer comme nous venons de le faire. Le reste arrivera en temps voulu, m'assène-t-il en m'indiquant la sortie.
— Mais...
— Dehors, commandant, insiste-t-il d'un air amusé. Je lui rends un sourire complice signifiant que je ne renonce que provisoirement à obtenir des réponses et obtempère enfin.

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