Quelque chose s'est modifié sans que je puisse réellement imaginer de quoi il s'agit. Il me semble percevoir distinctement certaines choses qu'il m'était autrefois impossible de saisir. Peut-être ma promiscuité avec la mort m'a-t-elle rendue plus attentive à tout ce qui m'entoure. Difficile à dire. Je n'arrive pas à me souvenir... ai-je jamais entendu le souffle calme de la respiration des hommes assoupis au travers de l'épaisseur des sas ? comment se fait-il que je parvienne à saisir le sens du murmure nerveux et enthousiaste des deux jeunes femmes à quelques mètres de là ? Peut-être n'ai-je tout bonnement jamais pris le temps d'écouter autour de moi ? Difficile en cette heure de m'accrocher à de douteuses certitudes. La moindre de mes sensations me parait curieusement décuplée. Le contact des milliers de gouttes minuscules de la douche contre mon épiderme me déconcerte, la saveur incomparable des légumes de Villars sollicite mon palais d'une manière inattendue. Je pourrais me perdre de longues heures dans l'observation de l'infinité des teintes et des nuances qui colorent la voute spatiale autour de nous. La régularité du métal sous mes doigts, la douceur irradiée de chaleur de la peau humaine me fascinent. Après tout, je reviens de si loin, il est sans doute logique que tout ce qui tend à me prouver que je suis bien en vie m'électrise.
Au-delà de toutes ces impressions cependant, quelque chose m'angoisse et me déplait. Je m'en suis aperçue tout à l'heure, lorsque Key a croisé mon chemin au seuil du poste médical. Quelque chose de très puissant s'est emparé de moi, une sensation qui ne m'appartenait pas, un sentiment de colère contenue mêlée d'une insondable tristesse. C'était une expérience terriblement désagréable et déroutante. Je crois que je pressentais ce que ma présence lui inspirait. Peut-être que je fais fausse route, je ne sais plus quoi penser. Il me semble que je suis en mesure d’éprouver les sentiments et les souffrances de mes compagnons avec une empathie fondamentalement anormale et cela ne me réjouit guère.
Égarée dans mes questionnements, je sursaute lorsque quelques coups discrets viennent frapper à ma porte. J'enclenche le visualisateur qui s'allume sur le visage éclairé de reflets bleutés de la mystérieuse Mime, qui attend patiemment que j'accède à sa demande. Je l'observe un instant, fascinée par la luminosité fantasmagorique de ses immenses yeux mordorés, puis actionne enfin le déverrouillage du sas.
— Je souhaitais m'assurer que vous parveniez à vous remettre sans trop de difficultés de la terrible épreuve que vous venez de traverser, murmure-t-elle
— Je vous remercie de votre sollicitude Mime, je crois que ça va aller. Quelques muscles encore endoloris ainsi que d'insignifiants malaises, mais rien que je ne puisse surmonter.
— Vous m'en voyez rassurée. Je vous laisse vous reposer dans ce cas. Surtout, n'hésitez pas à vous confier si vous vous sentez un peu désorientée par... cette nouvelle vie qui vous est offerte. Vous me trouverez aux sous-sols du niveau cinq.
Je la dévisage sans une parole, interpellée par ses quelques mots et son soudain altruisme à mon égard. Je me demande avec une pointe de répulsion ce qui peut bien pousser cette sylphide éthérée à se complaire des journées entières dans la contemplation muette de l'abomination qui palpite entre les parois de verre inviolables des sous-sols du niveau cinq. Elle s'apprête à quitter les lieux, mais j'arrête son geste d'un murmure interrogateur.
— Mime ? Qu'est-ce qui vous fascine tant dans cette monstruosité pour que vous passiez tant d'heures auprès d'elle ? Quel secret cherchez-vous à percer ?
— Si vous désirez une véritable réponse, je vous propose de m'accompagner, commandant.
Elle me tend une main amicale tandis que j'hésite un long moment, perplexe. Je décide finalement de lui emboiter le pas, curieuse de connaitre ce qu'elle tient à me dévoiler. Nous arrivons bientôt dans les sous-sols de contentions que j'ai jusque-là soigneusement évités et je frémis en apercevant l'abject amas de chair et de sang qui grouille toujours d'une vie répugnante au cœur de son immense aquarium sécurisé.
— Approchez-vous, commandant, souffle Mime en posant une main sur la vitre. J'hésite longuement, partagée entre une terrible répugnance et une dévorante curiosité. Celle-ci gagne la partie et je fais quelques pas en avant. Mime saisit ma main entre ses doigts élancés aussi glacés que ceux d'une défunte et je me fais violence pour ne pas la dégager brutalement. Elle la pose sur la paroi de verre alors que l'étrange éclat qui l'enveloppe en certaines occasions s'intensifie sensiblement.
— Écoutez... chuchote-t-elle.

 

It feels

Je m'apprête à reculer, lassée de cette mascarade absurde, lorsqu'un sentiment d'une virulence inouïe me submerge, faisant fléchir mes jambes. Je fixe l'amas de chair, tétanisée par la stupeur et l'angoisse, tandis que déferle en moi une vague d’épouvante et d'incompréhension, bientôt relayée par une incommensurable tristesse.
— Mon dieu, dis-je d'une voix vacillante. Cette chose... souffre.
— En effet, répond Mime. Elle souffre, car elle ne devrait pas être, son existence est une effroyable erreur.
— C'est abominable. Comment peut-elle avoir une conscience ?
— La conscience n'est pas un composant obligatoire de la souffrance. C'est un sentiment universel qui ne connaît ni frontière ni règles.
— Comment pouvez-vous affirmer de telles choses ?
— Je perçois tellement de choses qui jusqu'à présent ne vous étaient pas accessibles. Sans doute une partie de l'univers dont vous ne soupçonniez pas l'existence s'ouvrira-t-il enfin à votre perception.
— Quelle est donc cette nouvelle prophétie ? J'en ai assez de vos énigmes incompréhensibles. Si vous savez quelque chose qui m'échappe, si vous avez une idée de ce qui m'arrive alors, soyez plus claire !
— Certains pans de votre esprit se sont peut-être libérés. Si c'est le cas, il va vous falloir apprendre à vivre avec le changement que cela entraine.
— Je ne suis pas certaine que vos paroles me réconfortent, dis-je en maugréant.
— Plus rien ne sera jamais comme avant, Ayana. Ce qui est advenu marque déjà d'un sceau indélébile l'existence des protagonistes de ce drame.
— De quoi diable voulez vous parler ?
— Votre séjour aux portes de la mort a sans doute métamorphosé votre essence, mais n'oubliez pas qu'il a également ébranlé à tout jamais la vie de la si jeune Stelly.
Un long frisson glacé grimpe le long de ma colonne à l'évocation du nom de ma meurtrière et un millier d'images désordonnées se bousculent dans mon esprit où surnage malgré tout tels deux témoins de ce qui n'est plus, les grands yeux couleur d'hiver qui brille d'une clarté auréolée d'innocence de cette petite fille qui tend vers moi ses bras de porcelaines, quémandant l'amour, la sagesse et la force réconfortante de mon étreinte. Et ce regard, oh ce regard démuni de tout vice, aussi immaculé que son âme qui découvre tout juste la noirceur du monde que nous lui offrons ! Comment avons-nous pu corrompre cet ange ? Comment en sommes-nous arrivés là ?
— Où est-elle ? Fais-je, sans vraiment être convaincue de désirer connaitre la réponse.
— Le capitaine l'a fait transférer dans les quartiers de détentions du niveau deux.
— Il a envoyé Stelly dans un cachot ? Fais-je dans un souffle atterré.
— Elle a tenté d'abattre l'un de ses supérieurs sous les yeux de dizaines d'officiers. Pensez-vous qu'un autre choix lui ait été offert ?
— Est-ce que... je voudrais la voir, dis-je, moi-même surprise par ma requête, comme si elle m'était dictée par quelqu'un d'autre. Sans doute ma conscience, désire-t-elle affronter ses démons si elle souhaite pouvoir trouver le sommeil.
— Je ne crois pas que ce soit une judicieuse démarche, commandant. Herlock s'y opposera certainement et...
— Je n'ai pas besoin de son aval, et ce n'est pas un avis que je vous demande. Si j'avais dû me conformer aux opinions de chacun, je serais encore allongée dans ce poste hospitalier à attendre je ne sais quoi. S'il vous plait, Mime, menez-moi à la cellule de Stelly. Ne me contraignez pas à m'y rendre seule.
Elle hésite un instant puis, d'un signe de tête, m'invite à la suivre.

Ecrire un commentaire
Par Linka - Voir les 8 commentaires
Retour à l'accueil
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés