Jeudi 27 mars 2008

Le bilan de cette réunion s’avère plus que complexe. Il me semble que toutes les certitudes et les principes qui ont régi jusqu'à présent nos destinées sont sur le point de voler en éclat. L’inexorable danger qui s’étend maintenant bien au-delà des frontières de la nébuleuse de Razokan remet en question tout ce qui a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui et la précarité de la situation parait vouloir nous contraindre à des alliances qui m’inspirent une confiance plus que mitigée, si toutefois le peuple humanoïde et les grands pontes de la guilde commerciale se montrent capables de comprendre que nous n’avons guère le choix. Tout vacille, j’ai la sensation d’être un marin perdu au sein d’un vieux navire qui prend l’eau de toute part et s’apprête à sombrer. Jamais notre survie ne m’est apparue plus incertaine, et c’est sans doute pour cette raison que je ne parviens plus à juguler les bouffées d’angoisses qui m’assaillent, entrecoupées d’inaccoutumées pulsions de vie et de profond désespoir. Herlock a préféré se retirer dans le calme et la pénombre de ses quartiers, tandis qu’un impérieux besoin de me mêler à la foule s’est emparé de moi, ce qui ne m’est guère coutumier. J’observe avec attention chacun de mes semblables au sein du réfectoire saturé d’odeurs de graisses et de fumée, me laissant étourdir par le vacarme de bavardages entremêlés. Quelque chose a changé dans mon regard. Tout ce qui m’entoure me semble auréolé d’une indéfinissable tristesse. Chaque geste, chaque sourire, me paraît marqué d’un sceau inexorable. Ont-ils seulement conscience que chaque instant, chaque minute, nous rapproche d’une échéance sans doute fatale ? Ont-ils seulement idée de l’effroyable vulnérabilité de nos existences ? J’assiste en silence à la querelle stérile de deux pirates avinés pour une bouteille à moitié vide. À quelques pas, la si jeune Stelly rit aux éclats au milieu d’un groupe de béotiennes recrues, visiblement fascinées par son décolleté. À sa droite, une petite troupe de femmes discute avec entrain en jetant quelques œillades indiscrètes en direction de la table de Zon, qui trinque avec Ramis, sous l’oeil réprobateur de Key. Je m’aperçois soudainement que malgré toutes les longues traversées que nous avons partagées, je ne sais rien de son histoire, je n’imagine même pas ce qui la lie avec tant d’abnégation à l’Arcadia et à son capitaine, je m’en veux soudain de ne jamais m’être posée la question avant ce jour et je frissonne à l’idée de tout ce qui m’échappe, tout ce que je ne connaitrai jamais de mes fidèles compagnons de voyage, alors pourtant que nous allons sans doute périr ensemble. Mon dieu, tous ces sentiments, ces rancoeurs, ces rêves, ces folies, ces peines et ces joies, tout ce qui semble donner un sens à nos vies, tout cela nous paraitra bientôt tellement absurde, à l'instant où l’univers entier s’embrasera, au moment où tout ce que nous maitrisons sera englouti par ce chaos indescriptible qui avance chaque seconde un peu plus. Je laisse divaguer mon regard au hasard de la salle commune, perdue au cœur de ces réflexions inutiles, lorsque mon sang se glace d’un seul coup. Je suis tétanisée à la vue du petit visage crasseux d’un enfant aux cheveux en bataille qui me toise d’un oeil noir au milieu de la foule. Personne ne semble lui prêter attention. Un enfant que je reconnais aussitôt, le souffle coupé par la stupéfaction. Autour de lui, les hommes se restaurent et boivent sans paraitre interpellés par la présence d’un si jeune voyageur à bord. Suis-je en train de perdre la raison ?

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Je remarque le regard de Ramis qui s’est posé sur moi et se lève, tandis que je ferme les yeux et entreprends de contrôler ma respiration qui s’accélère en rythme avec les battements de mon cœur, je les ouvre de nouveau, mais l’enfant est toujours là, qui me dévisage avec une animosité inconcevable. Mes mains se mettent à trembler alors que je tente vainement de me raisonner : Tomy est mort il y a dix ans de cela, ce que tu vois n’est qu’un effet secondaire de la proximité avec la menace. Il n’est qu’illusion, rappelle-toi les mots d’Andrak…

Une main vient se poser sur l’épaule du petit garçon tandis que mon cœur s’accélère encore. Je lève les yeux vers le nouveau venu qui plonge son regard clair au fond du mien et je ne peux contenir un cri de stupeur. Je me redresse d’un bond, renversant mon verre et ma chaise, et recule de quelques pas, terrifiée. Kyle pointe vers moi un index accusateur avec un rire diabolique, pendant que ses traits se déforment en un masque de folie meurtrière. Ses doigts se fondent soudain avec l’épaule de l’enfant dans d’abominables bruits de craquements d’os alors que s’élève un hurlement aux accents inhumains de la gorge du petit être difforme. Les deux corps se modifient tandis que je recule encore. Je sursaute au son de la voix de Ramis, qui pose une main sur mon avant-bras et me retourne vivement.

— Vous vous sentez bien, commandant ?

— Je… n’en suis pas certaine, fais-je en lui désignant la place vacante qui accueillait il y a quelques secondes les fantômes de ma conscience malmenée. Il esquisse un sourire compréhensif et me tend un coude amical afin de m’inviter à le suivre. Tétanisée et confuse, je m’exécute sans quitter des yeux la chaise obstinément vide qui me fait face à quelques mètres de là.

— Allons marcher un peu, vous êtes plus pâle qu’un spectre, dit-il. Nous abandonnons le réfectoire et le contact franc de son bras ainsi que le calme des corridors m’aide à reprendre mes esprits. Je suis brusquement embarrassée par mon accès de panique et c’est les yeux rivés au sol que je poursuis mon chemin.

— Vous vous sentez mieux ? Demande soudain le jeune homme.

— Oui, je te remercie, je ne sais pas ce que…

— Vous avez vu quelque chose, n’est-ce pas ?

— Je n’en suis plus certaine, je crois que je suis victime d’hallucinations, sans doute notre promiscuité avec ce magma immonde qui est en train d’engloutir les étoiles…

Il stoppe alors la marche et je lâche son bras, décontenancée.

— Vous aviez l’air d’avoir vu un fantôme, ironise-t-il

— C’est à peu près le cas, enfin, je crois, dis-je avec une pointe d’humour.

— Oui, moi aussi j’ai croisé des fantômes ces derniers temps. L’un d’eux traine dans le sillage du capitaine… Mais au fait, je n’ai pas eu le loisir de vous remercier.

— Pourquoi ?

— Et bien, pour avoir volé à mon secours lorsque nous avons déserté la terre, car j’imagine que le capitaine se serait fait un plaisir de m’abandonner à mon triste sort.

— Il ne te hait pas, Ramis, j’en suis certaine.

— Oui, je pense aussi que tout dans son attitude démontre à quel point il m’apprécie, grince-t-il avec cynisme. Mais j’étais convaincu de toute façon que vous ne me laisseriez pas tomber, commandant.

— Tu savais aussi que nous allions être attaqués, n’est-ce pas, Ramis ?

— J’oublie parfois à quel point vous pouvez être perspicace Ayana.

— Ce n’était pas bien compliqué, Ramis. Un passage menant droit à l’Arcadia, au cœur même de la pièce prise d’assaut, ta rapidité d’analyse et de réaction…

— Je l’avoue, j’ai orchestré cette opération depuis le début. Mais vous reconnaitrez qu’il n’y a eu aucune perte parmi l’équipage, c’était du travail de professionnel.

— Pourquoi, Ramis ? C’était extrêmement risqué !

— Quel autre moyen avais-je de vous accompagner ? Le capitaine ne m’aurait jamais accepté au sein de son équipage, et il fallait absolument que je sois des vôtres. Je n’avais pas d’autre choix que de lui forcer la main en prévenant l'armada humanoïde la plus proche, car je dois rendre cet univers meilleur, c’est mon destin, et je sais pertinemment que l’Arcadia sera au cœur du terrible affrontement qui se prépare.

— Bon sang, tu ne changeras donc jamais, Ramis.

— C’est ce qui fait tout mon charme, avouez-le.

— Ainsi, tu penses qu’il y aura une bataille… mais comment veux-tu que nous nous mesurions à l’enfer que vos expériences absurdes ont libéré ? Quel est le pacte qui te lie à monsieur Zon ? Il baisse les yeux, puis me saisit par les épaules.

— Monsieur Zon n’est pas le monstre que vous imaginez, commandant. Son but était louable et tellement ambitieux. Si nous étions parvenus à nos fins, cela nous aurait menés sur de si vastes chemins…

— Il semble que vous ayez échoué, entrainant avec vous la destruction de milliards de vies, humaine ou non, l’annihilation de cet univers ! Bon sang, Ramis, te rends-tu compte de ce que vous avez libéré, dans le seul but de maitriser ce qui ne doit pas l’être ? Vous êtes tous deux complètement inconscients, ou fous.

— Nous allons défaire ce qui a été fait, quand bien même je devrais y laisser la vie, et soyez certaine que tel est également le but de monsieur Zon.

— Je pense que malheureusement nombreux sont ceux qui vont devoir y laisser la vie, la tienne et celle de Zon ne suffiront pas, Ramis.

— J’ai fait beaucoup d’erreurs, Ayana, j’en suis conscient. Je suis loin d’être celui que j’étais autrefois. Mais une chose est incontestable. Je tiens toujours parole et je vous jure que je mettrais fin à ce cauchemar. Il ne peut en être autrement. Il fait quelques pas en avant puis se retourne dans ma direction.

— Quant à ma petite manigance, je pense que vous comprendrez qu’il serait néfaste d’en parler au capitaine, n’est-ce pas ?

— Je crois qu’il sait déjà parfaitement à quoi s’en tenir.

Une lueur incrédule traverse son regard, puis il exécute une discrète révérence avec un sourire éclatant avant de s’éclipser.

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