Vendredi 14 septembre 2007

Je n’ai jamais vraiment eu l’occasion d’observer un humanoïde d’aussi près, sans être au beau milieu des rafales de lasers, et c’est sans doute pourquoi je ne peux m’empêcher de dévisager cet être à la peau grisâtre et aux veines si saillantes, qu’elles semblent sur le point d’exploser. Je peux même percevoir le lent battement du sang noir qui les anime, d’une palpitation douce et régulière.
Ses deux immenses yeux aux multiples pupilles sont dépourvus d’iris, et j’ai l’impression de croiser le regard glauque et dénué d'expression d'un insecte. Quelques mèches éparses de ce que l‘on pourrait qualifier de chevelure sont implantées sur toute la longueur de son dos, et son large front dénudé lui confère l‘aspect inquiétant d’un humain déformé par une quelconque maladie. Impossible de ne pas le trouver repoussant, même si le claquement de terreur de ses dents qui s’entrechoquent, ainsi que ses gémissements pathétiques, suscitent en moi une incontrôlable empathie…
— Merci pour le transmetteur, murmure-t-il, d’une voix métallique et caverneuse.
— Que s’est-il passé à bord ? demande Herlock, tandis que Villars enfonce une aiguille dans le bras de l’humanoïde qui sursaute, mais ne tente aucune rébellion.
— Je n’en sais rien, gémit la créature, en empoignant sa tête entre ses mains. Nous croisions près de la planète Kalike, lorsque nos radars ont repéré un signe d'activité. Nous sommes un détachement d’exploration : nous avons pour mission d’informer notre commandement de toute nouvelle trace de vie et de colonisation, humaine ou autre, sur les mondes non encore répertoriés. Le capitaine a donc donné l’ordre d’approche et…
Il déglutit bruyamment, et ses traits se déforment douloureusement.
— Nous n'avons jamais pu nous poser sur cette satanée planète, pourtant elle était bien sous nos yeux, même si nos radars et nos ordinateurs étaient incapables de la localiser… nous l'avons... traversée.
Il porte une main à son front en gémissant, mais Herlock reste imperturbable et l’oblige d’un ton ferme à se concentrer sur son récit.
— Traversée ? Comment est-ce possible ? Que s’est-il passé à bord de ce bâtiment ? Répondez-moi honnêtement ou je vous livre en pâture à mes hommes, qui n’attendent que ça.
— C’était atroce ! Je ne sais pas quoi vous dire… quelque chose s’est agrippé à la coque, une force phénoménale venue de nulle part. J’ai entendu les craquements de la tôle qui se déchire, des milliers de sons étranges ont envahi les couloirs…
Il semble incapable de poursuivre son récit, et je perçois l’exaspération grandissante d’Herlock, qui s'efforce de garder le contrôle malgré toute l'aversion que provoque en lui la présence de ce représentant de tout ce qu'il combat sans relâche depuis tant d'années.
— Et ensuite ? insiste-t-il, d’un ton sec.
— Nous avons tenté de nous dégager, mais c’était impossible…Nous avons été entrainés droit vers le coeur de cette chose et tout a basculé… ils sont devenus fous, ils ont commencé à changer, et à s’entretuer, et puis les ténèbres, les ténèbres ont submergé les corridors du vaisseau… Et j’entendais les craquements des os, les chairs qui se déchirent, les parois se sont mises à respirer, à se mouvoir dans un horrible gargouillement… par pitié ! Arrêtez les ténèbres ! Arrêtez-les ! Je ne veux pas ! Nooooooooon !!! 
Il s’est relevé dans un spasme de terreur, les yeux révulsés. Un liquide jaunâtre suinte entre ses lèvres.
— Il fait une crise ! hurle Villars, en se jetant sur lui.
Terrassé par de violentes convulsions, l’humanoïde parvient malgré tout à me désigner un petit flacon, sur l’étagère derrière moi. De la Piradoxine. J’attrape le remède et m’agenouille en hâte près du docteur, qui tente désespérément d’immobiliser le pauvre être, qui se fracasse violemment l’arrière du crâne sur le sol, tant ses mouvements incontrôlés se font frénétiques.
— C’est ça qu’il lui faut, fais-je dans un souffle à Villars, qui me gratifie d'un regard stupéfait.
— Mais enfin, comment ?
— Faites ce que je vous dis, Villars !
Je pousse le médecin, afin de prendre sa place, en lui mettant le petit flacon dans la main, tandis que les spasmes du mourant redoublent encore de violence. Il jette un œil interrogateur au capitaine, qui vient me prêter main-forte.
— Faites ce qu’elle vous conseille, Villars.
— Faites vite ! Nous allons le perdre ! dis-je, dans un cri rageur.
Il s’exécute immédiatement et en quelques secondes, le produit est injecté dans les grosses veines bouillonnantes du prisonnier. Les spasmes s’espacent enfin et c’est avec un immense soulagement que je peux en définitive lâcher le pauvre humanoïde, écumant une salive teintée d’un sang noirâtre, inconscient.
— Je ne sais même pas si la dose est bonne, murmure Villars.
— Nous ne pouvions rien faire d’autre, dis-je, haletante.
— Il faut que vous le mainteniez en vie, Villars. Il est le seul à pouvoir nous éclairer sur ce qui se passe par ici, ajoute Herlock, en se redressant.
— Je ferai de mon mieux, capitaine, mais je ne connais pas grand-chose à leur biologie et morphologie, ni…
— Faites tout ce qui est en votre pouvoir pour qu'il survive, insiste Herlock.
Syrus fait subitement irruption dans la pièce.
— Capitaine ! Il faut que vous veniez sur la passerelle immédiatement ! C’est incroyable ! vocifère-t-il, en se précipitant dans le couloir.
Herlock s’engouffre à sa suite, tandis que je reste quelques secondes indécise, terrifiée par la tournure que prennent les évènements. Des cris me parviennent de l’avant du bâtiment, m’ôtant le reste de vaillance qui surnageait encore. Mon pressentiment était justifié, tout s’accélère, me voilà plongée dans un tourbillon qui m’attire au plus profond de mes appréhensions.
Les hurlements redoublent, et je me lève d’un bond, m’élance vers la passerelle, mue par une terreur qui ne m’est guère coutumière et que je ne comprends pas. J’ai juste le temps d’atteindre la salle des commandes, pour apercevoir l’immense planète qui scintille d’une lueur indéfinissable et mouvante, à travers les gigantesques hublots de l’Arcadia. Nous fonçons droit dessus à une vitesse critique, nous allons la percuter de plein fouet !
— L’ordinateur central ne réagit pas, capitaine ! hurle Key, agrippée à son tableau de bord.
— Coupez les propulseurs et verrouillez tous les sas ! Déclenchez l'alarme ! Ayana, passez les quartiers en état d'alerte, sécurisez les systèmes de l'infirmerie et branchez-moi sur le capteur général !
Je m'exécute aussitôt, bondissant vers mon poste pour abaisser plusieurs manettes et enclencher le programme d'urgence, tandis que retentit déjà l'appel strident de l'alarme.
— À tout l'équipage, résonne la voix d'Herlock à travers la globalité des couloirs du bâtiment. Nous sommes en état d'alerte. Je répète, nous sommes en état d'alerte. Que chacun rejoigne son poste immédiatement et accrochez-vous... ça va secouer !
À ces mots, il attrape à deux mains la barre imposante, qu’il fait tourner avec toute la vitesse et la force imaginable, à plusieurs reprises.


Aussitôt, l’énorme bâtiment effectue un virage, dont la courbe trop vive fait craquer l’ensemble des tôles du fuselage, donnant l’impression d’être pris au piège de la carcasse mouvante d’un gigantesque animal qui s’éveille.
— Ayana ! Key ! Enclenchez les propulseurs et les réacteurs de secours, puissance maximale ! rugit-il.
La salle est soudain noyée par le vrombissement sourd des moteurs, qui tentent de résister à une attraction phénoménale, couvrant les cris de stupeur des hommes d’équipage. Ma tête bourdonne, et je suis éjectée de mon siège auquel je n'ai pas eu le temps de me ceinturer, par une violente secousse qui me catapulte contre un mur. Autour de moi, les hommes s’écrasent comme de gros insectes sur les parois du vaisseau, qui adopte une dangereuse inclinaison. Herlock est toujours agrippé à la barre, les phalanges blanchies par la pression, s'attachant de son mieux à conserver son équilibre.
— Modifiez l'inclinaison de quarante-huit degrés tribord ! vocifère-t-il.
Un horrible grincement me déchire les tympans, tandis que tous les voyants des panneaux de contrôle virent au rouge. Un tremblement croissant m’empêche de me relever et je serre les mâchoires, m'efforçant de ramper jusqu’à un poste de pilotage annexe et parviens à entrer les nouvelles données d'orientations, mais un puissant choc me repousse de nouveau et je glisse vers les hublots, maintenant à l’horizontale, aussi impuissante que tous mes compagnons. J’aperçois du coin de l'œil, Herlock, qui est projeté avec une violence inouïe contre les parois de métal de l'Arcadia, alors que notre trajectoire s’écarte lentement de la planète, auréolée d’un magma bouillonnant, qui ressemble à celui observé à bord du vaisseau humanoïde. Une masse grouillante et organique se mêle à une matière étrange, simultanément visqueuse et gazeuse…
Je passe mon bras sous une glissière de sécurité, verrouille ma main autour de mon poignet et ferme les yeux, terrassée par l’horreur sans nom qui tente de nous avaler, priant pour que l’ordinateur central soit en mesure de prendre le relai de cette manœuvre extrême. Je me recroqueville instinctivement dans une position fœtale, protégeant ma nuque et mon visage, tandis que les craquements du fuselage se confondent aux rugissements de l’équipage malmené. Un bruit de métal qui se déchire longe la coque du vaisseau, passant juste derrière mon dos, mes tympans vont éclater. Je sens la chaleur du sang s’écouler de mes oreilles, et de mon nez. Il me semble déceler, perdus au milieu du vacarme, des hurlements stridents et une entêtante psalmodie, mais je ne suis plus certaine de rien. Une douleur frénétique irradie mon cerveau, qui va faire exploser ma boite crânienne. Des images d’horreurs chaotiques dansent devant mes yeux, et je me recroqueville de plus belle, luttant contre la terreur et la folie, que je sens affleurer…

Puis l’effroyable cacophonie se dilue enfin, tandis que les vibrations s’atténuent et que le vaisseau rectifie lentement sa trajectoire, m’obligeant à étendre mes jambes pour ne pas rester suspendue dans le vide. Le capitaine se redresse tant bien que mal et titube jusqu’à la barre, afin de s’assurer de la stabilisation du bâtiment. Les hommes, hagards et secoués, se relèvent péniblement. Certains sont blessés, et presque tous ont subi d’abondantes hémorragies nasales.
— Nous avons réussi ! tonne soudain Syrus, en levant un poing vainqueur vers Herlock, qui le gratifie d’un signe de tête reconnaissant.
— Voilà une sacrée manoeuvre, digne d'un prestigieux pilote ! insiste le grand gaillard avec un rire bon enfant, aussitôt imité par d’autres, qui amorcent quelques saluts militaires en guise de respect. Le capitaine leur renvoie la politesse avec un sourire entendu et me jette un regard inquiet. Je lui indique de ne pas se soucier de mon cas et me décide enfin à lâcher la glissière de sécurité. Je balaie la salle du regard et réalise l’ampleur des dégâts. Je crois que je me rendrai plus tard à l’infirmerie, Villars va sans aucun doute être débordé.

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