Vendredi 11 mai 2007

— « Que suis-je en train de faire, Jack ? »
— « Peut-être rends-tu le monde meilleur… »
— « Que fait-on ici ? »
— « Cela fait trois années déjà que tu me poses à chaque fois la même question. » répond le crâne. S’il pouvait sourire, je pense qu’il le ferait.
— « Ma carte ne passe pas dans ce monde, on dirait… Tout cela n’a donc rien de réel ? »
— « Absolument rien. Je ne me donne plus la peine de recréer ton univers, maintenant. L’heure approche.Mais dis moi, qu'as-tu appris sur Ravelyn ? »
Sa question me parait incongrue. Presque mécanique. Je me demande si je dois répondre ou tout garder pour moi. J’essaie de contourner le problème, car depuis peu, il me semble que Jack tente de plus en plus souvent de me tirer les vers du nez.
— « Rien de plus que la dernière fois qu’on s’est rencontrés. Sinon qu'il a mis ma tête à prix. Piotr me l’a dit ce soir avant de claquer. »
La tête de mort se laisse tomber sur le côté et se met à rouler autour de moi, puis s’arrête derrière mon dos, avant de revenir à l’attaque.
— « Tu te souviens de notre première rencontre ? » demande-t-il tandis que j'observe les deux trous béants de ses orbites derrière lesquels tremblote la flamme jaune de la bougie, lui conférant presque une illusion de vie ...
— « Tu venais de te faire arrêter par les forces armées de l’union terrestre… » renchérit-il .
— « Après l’attaque d’un convoi de fonds, je me souviens. Tu m’as dit que tu… »
— « Étais ton seul ami. Je sais que tu te souviens. Mais aujourd’hui, les choses ont changé.A chaque fois,  je t’écoute raconter tes petits problèmes et cela me fatigue. Rien ne sort. Rien de rien. Tu ne m'as jamais parlé de toutes ces années durant lesquelles tu as disparu sans donner le moindre signe de vie. Où étais-tu ? Avec qui ? Comment t’es-tu retrouvé sur une des planètes de l’union terrestre ? »
Le ton qu’emploie Jack ne me plait pas le moins du monde. Il ressemble à celui de ces soldats qui m’ont cuisiné il y a trois ans lorsque les Forces de L’U.T. m’ont coincé dans le système Uriath, placé sous sa juridiction. J’avais pourtant tout prévu. J'ai tout de même descendu la moitié de leurs troupes avant de me faire tirer dans le dos. Villars a été contraint de fuir à bord du Spartacus avant de le dissimuler quelque part, je ne sais où.  Je pense qu’il n’aurait pas pu endurer le « traitement » réservé aux voleurs.
Je remercie d'ailleurs le capitaine de m’avoir appris à rester digne dans ces circonstances. Son enseignement m’a été salutaire à bien des reprises, malgré tout.
— « Ne crois jamais ce que tu vois ou entends, mais ce que tu ressens. Ton instinct est l’arme la plus puissante que tu possèdes face à n'importe quel ennemi. Ainsi, tu sentiras arriver le danger et tu n’auras plus qu’à l’attendre… »
Mais toi, Herlock, tu as trop attendu cette fois-ci à mon gout. Tu aurais mieux fait de préserver l'unité de tes troupes et ramener le commandant au lieu de recruter ces hordes de pirates, avides d’or et de sang.
— « À quoi penses-tu ? » demande Jack.
— « Je pense qu’il est temps, comme tu l’as si bien dit. L’heure est proche. »
Le crâne tombe et roule devant moi avant de se redresser à nouveau avec une attitude qui pourrait s'apparenter à de la surprise.
— « L’heure de quoi ? »
Je me relève et fixe la tête de mort droit dans les orbites, puis je m’étire.
— « L’heure de me débarrasser de toi, Jack ! »
Je hurle de toutes mes forces en décochant un coup de pied magistral dans la mâchoire de cette immonde relique qui vole en éclat.
— « Goooooal ! »
Les chandelles qui ornaient la pièce s’éteignent les unes après les autres avec une rapidité effrayante. Je suis dans de beaux draps. Est-ce que je vais pouvoir rentrer chez moi, maintenant ? Jack n’existe plus et me voilà paumé dans un univers qui me dépasse. J'ai une fois de plus manqué de discernement. Décidément, je n'apprendrai jamais...
Une sourde panique me gagne alors et je cours vers la porte du Tequila Sunlight, ou du moins de sa copie. Je pousse en hâte le battant sur... le vide. La rue a disparu. Il n’y a plus rien que l'obscurité et le néant. J'avance prudemment un pied dehors et il me semble marcher sur du coton. La porte derrière moi se referme, et lorsqu’elle claque, laissant son souvenir dans un bruit assourdissant, elle m'abandonne à la pénombre, immense, froide, déserte, vide...
Je m'aperçois alors que je ne ressens plus rien. Je n’ai ni chaud, ni froid. Je ne sais même pas si je porte encore des vêtements. Je tente de parcourir mon corps de ma main, mais ne trouve que le vide. Est-ce parce que j‘ai perdu le sens du toucher ou tout simplement parce que je ne suis plus ? Je fais parti du néant… tant pis. 

Le silence est soudain déchiré par le claquement intempestif des mâchoires de Jack. Il revient. Comment a-t-il pu échapper à mon coup ? Je tente de courir, mais je n'avance pas d'un centimètre. Le bruit se rapproche et se fait de plus en plus entêtant. J'essaie d'en localiser la provenance en vain. Il fait si noir que j'ai l'impression d'être aveugle.
Il me semble que l'immonde crâne tourne autour de moi dans une valse incessante qui pourrait me faire frissonner si je le pouvais encore.



Il stoppe enfin sa course face à moi dans un sinistre claquement qui s'accélère de plus belle et résonne comme une menace.
La chandelle contenue dans la cavité qui autrefois abritait son cerveau s'embrase soudainement. La lumière qu’elle dégage ne me permet pas de savoir si je suis entier ou si je ne suis plus qu'une entité éthérique désincarnée. Je me rappelle l’histoire du Horlà, que j’ai lue dans les quartiers du capitaine. Je suis dans la merde. Jack a-t-il décidé de se venger ?
— « Tu te demandes ce que je vais faire de toi, maintenant que tu as déclenché les hostilités, mon ami ? » demande la tête de mort.
Je tente de répondre, mais aucun son ne sort de ma bouche, si j’en ai encore une.
Les claquements de mâchoire qui me vrillent les tympans s'arrêtent soudain, pour laisser la place à un long gémissement qui pourrait s'apparenter au râle d’un mourant.
La chandelle pâlit et finit par s'éteindre. La voix de Jack semble alors résonner dans ma tête.
— « Le réveil va être pénible, mon ami… »

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