Vendredi 11 avril 2008
Les mots d’Andrak me hantent tandis que je me dirige vers le pont dans le silence métallique des couloirs flanqués de taches de lumière blanchâtre. La réalité se mêlant aux cauchemars… n’ai-je pas déjà été confrontée à cela ? Je stoppe soudain ma marche, le cœur battant. Il me semble que quelque chose autour de moi s’est modifié. Juste une sensation, une angoisse, un pressentiment ?
Mon cœur s’accélère encore lorsque quelque chose me pousse à fouiller dans la poche extérieure de mon veston. Je suis presque rassurée de sentir sous mes doigts l’incomparable douceur d’un duvet. Je sors de ma poche la fragile plume de nacre au moment même où l'éclairage artificiel vacille imperceptiblement. Je frémis, les yeux rivés sur la frêle chose blanche issue de mes nuits tourmentées. La luminosité rassurante des allées vacille de plus belle et prend soudain une teinte mordorée. Je lève les yeux et fixe le souffle coupé, les chandeliers d’argents illuminés de dizaines de bougies tremblantes qui se substituent maintenant contre toute logique aux petits carrés de lumière familiers. J’avance de quelques pas, abasourdie, et découvre l’immense porte de bois brut sur ma gauche, qui est venue remplacer le sas du poste médical. Mon regard se focalise brusquement sur le fond du corridor plongé dans l’obscurité. Quelque chose bouge dans la pénombre. Des ombres sinueuses glissent le long des murs de pierre. Je n’arrive plus à me raisonner tant l’illogique de la situation me glace le sang, j'ai conscience de mon souffle qui se fait de plus en plus saccadé, il me semble laisser échapper un gémissement de terreur et mes jambes se mettent à trembler. Je pousse un cri d’horreur en sentant remuer quelque chose entre mes doigts. Je baisse les yeux sur la petite plume juste à temps pour voir s’agrandir à la lisière des nervures blanches une horrible tache de sang, qui coule lentement dans ma paume et le long de mon bras, tandis que la plume se racornit et commence à ramper dans le creux de ma main. Le duvet ensanglanté se déforme en longs tentacules osseux qui tentent de pénétrer mes chairs. Je secoue la main de toutes mes forces, incapable de me raisonner et ne peut contenir un nouveau cri de terreur. Je recule, haletante, lorsque je sens le canon d’une arme qui vient se ficher entre mes omoplates. La plume monstrueuse disparait dans le sol tandis que je suis aveuglée par la lumière blanche des allées de l’Arcadia. Plus aucune trace des chandeliers, plus d’ombres menaçantes. Je lève machinalement les mains en l’air, presque soulagée d’avoir repris pieds dans ce monde.
— Plus un seul geste, commandant, m’ordonne la voix emplie de rudesse et de méchanceté d’une jeune femme. J’obtempère, encore sous le choc de ce que je viens de traverser et stupéfaite de reconnaitre le timbre cristallin de Stelly. Il est si différent de celui de la petite fille que j’ai abandonnée quelques années auparavant. Comment a-t-elle pu se métamorphoser à ce point ? Suis-je coupable de la dévorante colère que je pressens dans ses mouvements ? Sommes-nous tous responsables de la perdition de cette enfant autrefois si douce et pure ?
— Avancez commandant Ayana, m’ordonne-t-elle sèchement en me poussant avec le canon de son arme.
— Stelly, que fais-tu ? dis-je d’une voix blanche.
— Je fais ce que j’aurais dû accomplir il y a bien longtemps. Je rends justice à ceux qui ont été trahis.
— De quoi parles-tu ?
— Ne vous inquiétez pas, vous allez le savoir avant de mourir.
Elle me bouscule sans ménagement à travers le sas de la salle de contrôle qui nous fait face sans un mot de plus. Le capitaine se redresse d’un bond tandis que tous les regards convergent dans notre direction. La stupeur et l’incompréhension se dessinent sur chaque visage. Comment eût-il pu en être autrement ? J’aperçois du coin de l’œil la main artificielle de Ramis qui se rapproche imperceptiblement de la crosse de son Watsup, alors qu’Herlock esquisse un geste d’apaisement vers la jeune femme. Il fait un pas en avant et cela la met en rage.
— N’avance plus ou je n’hésiterai pas une seconde. Que personne ne tente quoi que ce soit, vous êtes prévenus, persiffle-t-elle, au comble de la haine.
— Pourquoi fais-tu ça Stelly ? Demande Herlock en reculant. Je sens la pointe de l’arme qui s’appuie un peu plus fort contre ma colonne et je sers les dents pour ne pas laisser transparaitre la douleur.
— Tu n’as pas une petite idée, mon cher protecteur ? Tu n’as vraiment pas une vague intuition de ce qui se passe ?
Il reste interdit, effaré comme nous tous par la tournure démentielle que prennent les évènements.
— Une geôle pourrie dans les quartiers de détentions humanoïdes sur Terre, il y a de cela dix ans, ça ne te rappelle rien ? Insiste-telle.
— Je ne comprends pas ce que…
— Tu ne comprends pas ? Un jeune soldat, un ami à toi, du nom de Hans Winkler, ça ne te dit rien non plus ?
— Bien sûr que si Stelly, mais que…
— Tais-toi ! Vocifère-t-elle, à la limite de l’hystérie. Il te faisait aveuglément confiance, tout comme Zon, il était ton ami, ton frère d’armes, et tu l’as lâchement abandonné… Je suis au courant de tout : je sais aujourd’hui que les humanoïdes t'ont libéré. Tu devais leur fournir les plans du téléporteur et revenir dans le délai imparti. Tu devais revenir sinon ils abattaient tes amis. Ils t'ont accordé la liberté et tu n'es jamais réapparu,tu t'es enfuis comme un lâche et n’es jamais revenu les chercher, tu as laissé crever mon père pour sauver ta peau !
— C’est totalement faux ! Ça ne s'est pas passé ainsi !
— La ferme ! Écume-t-elle en pointant l’arme contre ma tempe. Je l’ai vu. Il m’a parlé. Il m’a dit combien il a souffert, ils l’ont torturé jusqu'à ce qu’il gémisse comme un chien au fond de sa prison. Il n’était pas encore mort lorsqu’ils l’ont balancé dans la fosse commune, avant d’y mettre le feu. Il m’a décrit son calvaire dans les moindres détails. Il m’a montré ce que je n’aurais jamais dû voir.
Herlock est devenu livide. Il pose sur Stelly un œil hagard et douloureux, incapable de trouver une réponse adéquate à ses allégations teintées de folie.
— Ce sont des hallucinations, dis-je à demi-mot.
— Je ne vous ai pas donné l’autorisation de parler, commandant Ayana.
— Ce que tu as aperçu est certainement lié à la menace qui se rapproche, j’ai moi aussi vu et ressentit des choses…
— Silence ! Je sais ce que j’ai vu. Tu as condamné mon père à l’enfer et maintenant tu vas payer, grince-t-elle. Elle m’oblige à m’agenouiller et je sens sa main trembler sur la détente de l’arme qui est déverrouillée. Au moindre faux mouvement, un laser me transpercera le crâne.
— Quant à elle, c’est vrai, tu ne vivais plus depuis son départ. Moi qui te pensais incapable d’amour, je me trompais. Tu lui as voué ton âme, à elle. Pourquoi ? Pourquoi n’as-tu jamais pu m’aimer comme tu l’aimes ? Pourquoi ne m’as-tu jamais aimé ? Parce que dans mes traits tu devinais ceux de celui que tu as trahi ? Si tu savais comme j’ai espéré atteindre ton cœur, comme j’ai pleuré la nuit en rêvant à tes bras venant me réconforter, comme j’aurais voulu être digne de ton affection, dit-elle d’une voix brisée et tremblante de désespoir. Je ne peux m’empêcher de revoir les grands yeux bouleversés de la petite Stelly qui me demande de la prendre dans mes bras, tandis que je sens s’accentuer le tremblement de sa main qui tient l’arme. L’expression éperdue du capitaine me fait mal. Je n’ai jamais vu une telle détresse au fond de ses yeux. Il dévisage la jeune femme, incapable de faire face à tout ce qu’il vient de comprendre en quelques secondes, muselé par la stupéfaction et la souffrance. Zon, qui jusque-là s'est tenu à l'écart tente une prudente approche.
— Stelly, pose cette arme, tu ne résoudras rien ainsi, d'autant que tu ne connais pas la vraie version des faits je crois bien...mais elle ne l'écoute même pas, son regard verrouillé à celui du capitaine, qui retient son souffle.
— Je ne peux pas te tuer, c’est au-dessus de mes forces. Mais ce n’est pas toi que je vais abattre, reprend-t-elle soudain d’un ton glacé. Un violent coup de crosse contre ma tempe. Une douleur aiguë traverse tous les nerfs de mon visage et je sens un liquide poisseux couler le long de ma mâchoire.
Herlock a crié quelque chose, mais je n’ai pas compris. La tête me tourne. Je porte une main à ma blessure et constate avec une impuissance hagarde que des gouttes de sang viennent s’écraser entre mes jambes.
— Je veux que tu endures ce que j'ai enduré, ce que mon père a subi, je veux que tu souffres du même vide insondable qui s’est creusé au fond de moi durant toutes ces années, grince la jeune démente en appuyant douloureusement le canon du cosmogun contre l'arrière de mon crâne.
— Dis-lui adieu, Herlock, annonce-t-elle d'une voix blanche.
Je ferme les yeux, appréhendant ma mort imminente, lorsque le claquement caractéristique d’un laser résonne dans la pièce. Une abominable douleur transperce ma nuque, juste sous l‘oreille.
Un hurlement et le bruit d’une chute et d’une arme qui tombe, les cris du capitaine… j’ouvre les yeux. Ma tête est contre le sol et une grande flaque pourpre s‘étend devant moi. Je remarque Stelly qui se débat sous la poigne de Syrus, j'aperçois le regard horrifié de Ramis qui me contemple, son Whatsup encore dans la main. C‘est sans doute lui qui a dévié la trajectoire du cosmogun. Mais pourquoi me dévisage-t-il ainsi ? J’essaie de me redresser, mais mon corps refuse de répondre. Une vague de panique s’insinue en moi.

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Quelqu’un me soulève doucement. Je croise le regard d’Herlock et je peux y lire un tel désespoir ! Mais que se passe-t-il ? Je tente de lui parler, mais mes lèvres refusent de remuer. Il pose ma tête contre sa poitrine, caresse mes cheveux… ses mains sont couvertes de sang. Villars semble paniqué, il lui dit quelque chose, mais les sons paraissent déformés, les syllabes se noient dans le brouhaha environnant. Herlock se relève en m’entraînant avec lui. Je traverse les couloirs dans ses bras, le docteur sur nos talons. Ma vue se brouille et je lutte pour ne pas sombrer. Je me concentre sur le rythme des battements du cœur d’Herlock, qui s’accélèrent irrégulièrement. Nous sommes devant la porte de l’infirmerie qui s’ouvre dans un souffle. J’ai peur, je suis soudain terrifiée. Je voudrais crier, mais je ne suis plus capable du moindre geste, tout mon organisme est paralysé. Je vous en prie ! Dites-moi ce qui se passe ! Herlock m’allonge avec précaution sur la table d’opération, il est livide et je jurerais voir une larme perler le long de sa joue. Il plonge son regard au fond du mien, tente un sourire rassurant en caressant mes cheveux et s’écarte afin de laisser le docteur Villars m’administrer ce qui doit être un anesthésique, mais je n’ai pas mal… je ne ressens plus rien… Le médecin plaque un masque sur mon nez et tout autour de moi prend une consistance floue et vacillante… Il me semble entendre la voix brisée d’Herlock et je le vois qui saisit sa tête entre ses mains. Je me sens mal, je suis tellement terrifiée que je refuse de sombrer, mais je ne peux pas lutter, la pénombre envahit mon esprit, je ne contrôle plus rien…



Je n’ai plus froid. Le soleil orangé de cette fin d’après-midi réchauffe généreusement mes épaules et mes bras dénudés. Une délicate brise d’été joue avec les herbes verdoyantes de la prairie éclaboussée de Paquerettes blanches et d'un tapis de frêles coquelicots, s’engouffrant sous les pans de ma jupe de soie bleue si légère. Je frissonne au doux contact du tissu contre ma peau légèrement hâlée par l'astre bienveillant de ce début de saison. Le chant de milliers de cigales enthousiastes accompagne le vol désordonné des papillons multicolores qui animent de leurs fragiles danses les framboisiers sauvages. Je ramasse un brin de lavande parmi les dizaines de pieds odorants qui bordent ma route et je souris en apercevant au loin le toit de la maison de pierres ivoirines. Je m’élance sur le chemin de terre avec un rire cristallin. Un rire d’enfant. J’ai huit ans et je hume avec délice le parfum d’une tarte aux pommes mêlée de cannelle qui refroidit sur le rebord de la fenêtre encadrée de glycine dentelée, tandis que le chat gris s’étire nonchalamment à mon arrivée. Je tente de le caresser, mais il crache méchamment et sa patte leste griffe le dos de ma main. Qu'importe, je n'aime pas les chats. Ils sont fourbes et savent des choses qui nous échappent à nous, humains. Je le regarde s'éloigner à toute vitesse, perplexe. Je ne devrais pas être ici, quelque chose au fond de moi cherche à me prévenir. Le félin se doute de quelque chose...
J'ai fait un songe étrange cette nuit, mais cela m'arrive si souvent. Je rêve beaucoup trop, me dit tout le temps maman. Elle en a même parlé au docteur une fois. Il a expliqué que ce n'était pas grave, les rêves allaient me quitter plus tard, lorsque je serais grande. Cela m'a rendue triste. Je n'ai pas envie que mes rêves disparaissent, même si parfois ils me font peur. Je me sentirais vide et seule sans eux. Mon dernier songe était différent des autres. Il y avait des milliers d'étoiles et des planètes, je naviguais au coeur de l'espace. C'était si beau et si vaste ! Il y avait un homme avec un bandeau noir couvrant son oeil blessé, quelque chose de très étrange me liait à lui, comme si je l'avais toujours connu, mais le souvenir s'est doucement évaporé au fil de cette magnifique journée, ne me laissant qu'un arrière-gout insolite de danger. Je balaie d’un geste distrait les angoisses qui parasitent l’harmonie de ces instants de plénitude. Il faudrait sans doute que je renonce à mes rêves, maman et le docteur ont raison. Cela ne mène à rien. La porte s’ouvre sur son sourire bienveillant. Elle est si belle, auréolée de douceur et d’amour, ses lourds cheveux d'or retenus par un ruban de dentelle noire. La lueur affectueuse au fond de ses yeux clairs me comble d’un bonheur sans restriction. J’ai huit ans et maman m’invite à entrer dans la cuisine emplie de tous les arômes sucrés qui me font déjà saliver. Elle me tend une main et me soulève sans effort. Je suis dans ses bras et je peux entendre les battements réguliers de son cœur, en harmonie avec les miens. Je me blottis contre sa poitrine et profite sans remords de sa chaleur et du parfum aux accents d’amande et de fleur d'oranger de sa peau si douce. Tout est si paisible et feutré. Je suis tellement bien, je suis si heureuse. J’ai huit ans et je suis enfin rentrée à la maison…

 

 

 

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