La perte de tant de nos compagnons s’avère difficile à admettre. Heureusement, l’intervention salutaire de l’Arcadia a permis à tous ceux qui se trouvaient avec moi de quitter la forteresse, mais nous ne sommes qu’une poignée de rescapés. Les visages de tous les disparus me hantent sans répit et j’erre dans les couloirs tristement déserts de l’Arcadia.
L’image du petit bonhomme, à qui j’avais promis de revenir et qui me supplie de lui sauver la vie, tourne en boucle au fond de ma conscience. Il me semble entendre la course furtive de ses petits pas qui retentissent le long des corridors. Une fois de plus, j’attribue cela aux effets secondaires de la drogue, qui se distille généreusement dans mes veines, unique solution pour calmer les lancinantes douleurs de mes trop récentes lésions. Cela fait maintenant, je ne saurais dire combien de jours et nuits, que nous avons quitté la terre. Mon organisme n’est plus accoutumé aux rythmes spatiaux…
Nous avons un instant songé qu‘Herlock succomberait à ses blessures, et j’ai traversé les heures les plus effroyables de mon existence. Je n’ai pas trouvé le courage d’aller à son chevet, incapable d’assister à la lutte sans merci qu’il livrait contre la mort. Durant plus de quarante-huit heures, j’ai donc vagabondé sans but à travers les corridors déserts du vaisseau, sans pouvoir trouver le repos, rongée d’angoisse et de remords, m’appliquant à oublier que j’étais peut-être en train de perdre à tout jamais le seul homme auprès duquel ma vie retrouvait un sens…
Alfred est venu me réconforter vainement, le docteur m’a sommée de prendre du repos, mais j’en étais incapable, ma conscience flottant entre deux mondes. Tandis qu’il naviguait entre la vie et la mort, mon esprit tentait en vain de le rejoindre. Lorsque Villars est venu m’annoncer que son état était enfin stabilisé et qu’il était sorti du coma, l’extrême tension nerveuse, qui me maintenait encore debout, s’est évanouie d’un seul coup et mes jambes ont flanché. Je me suis effondrée, secouée de sanglots muets qui n’attendaient que le moment propice pour affleurer...

Le docteur a posé une main réconfortante sur mon épaule, avec un sourire désemparé.
— Il est sorti d’affaire, n’ayez crainte. Je ne vous cache pas que c’est un véritable miracle, un cheval serait mort pour moins que ça.
Il m’a ensuite brièvement sermonnée sur mon attitude autodestructrice, me contraignant à lui promettre d’accepter enfin de me sustenter et de dormir. Je crois avoir souri, et c’est au bord de l’épuisement que j’ai rejoint mes quartiers, pour m’abîmer dans un sommeil de plomb durant d’interminables heures.
Aujourd’hui, mes pas résonnent une fois de plus le long de mon hasardeux parcours, tandis que de nouvelles questions reviennent sans cesse torturer mon esprit : comment l’Arcadia peut-il naviguer sans équipage ? Qui décide de notre trajectoire ? Alfred m’a accordé une vaseuse explication, relative à une récente programmation automatique de l’ordinateur principal, mais je sais pertinemment qu’aucune machine, aussi puissante soit-elle, n’est capable de prendre en charge en toute autonomie la navigation et la maintenance d’un bâtiment aussi imposant et perfectionné que l’Arcadia.
Il semble que nous faisons route vers l’oasis, afin que chacun puisse se ressourcer de son mieux et faire le deuil de toutes ces existences, fauchées par une implacable destinée.
Impossible d’en apprendre davantage. J’ai également tenté d’interroger le petit homme sur la véritable nature des évènements, qui divisèrent jadis Zon et Herlock, mais il parait tout ignorer à ce sujet, ou peut-être refuse-t-il de m’en parler, je ne saurais le dire.
Ma déambulation me mène vers la salle de contrôle. La silhouette longiligne de Mime se dessine au milieu des étoiles, enrobée de solitude.

Je la rejoins et elle m’accueille avec un regard doux et bienveillant.
— Villars a enfin laissé Herlock quitter l’infirmerie, m’annonce-t-elle, de sa voix à l‘étrange fluctuation mélodique. Je lui suis reconnaissante pour ces quelques mots. Je n’ai pas eu le courage de le revoir. Sans que j'en saisisse réellement la raison, l’imaginer lésé et amoindri m’insupporte. Je suis cependant soulagée d’apprendre qu’il reprendra bientôt son rôle, au sein de notre confrérie brisée. Nous avons tous grand besoin de sa force et de sa détermination.
Alfred fait soudain une entrée fracassante dans la salle. Il titube, en débitant des suites de mots incompréhensibles, d’une voix vacillante et fébrile. Il trébuche contre les marches menant à la barre et s’écroule lourdement, sans paraître se rendre compte de ce qui lui arrive. Je croise le regard de Mime et nous nous agenouillons près de lui, afin de lui venir en aide. Son regard est étrangement absent, et il s’entête à bredouiller une étrange psalmodie, dont le sens m’échappe.
— Alfred ? Que se passe-t-il, Alfred ? Que vous arrive-t-il ? demande Mime, en l’aidant à se relever. Il retombe lourdement, sans cesser son marmonnement irritant. Il semble incapable de retrouver le moindre équilibre.
— Alfred, vous nous faites peur, est-ce que vous nous entendez ? Répondez, je vous en prie, dis-je, en tentant de déchiffrer le sens de ses phrases incohérentes.
— Dis… je disparais… il… je disparais… ressasse-t-il, sans relâche.
— Amenons-le à l’infirmerie, propose Mime.
Nous l’obligeons à se relever et l’entrainons tant bien que mal avec nous, vers le dispensaire du docteur Villars.La petite Stelly, qui a suivi la scène de loin, nous escorte en silence. Ses grands yeux bleus soucieux m’interrogent, dans une muette supplique, mais je lui fais signe de rester dehors, lorsque nous arrivons enfin. Villars est affairé à remplir avec application les derniers dossiers médicaux, qui ne lui seront désormais plus d‘aucune utilité, annotant chaque fin de page du fatidique « décédé ». Il lève des yeux emplis d’une infinie lassitude dans notre direction.
— Que se passe-t-il ?
— Nous avons trouvé Alfred dans un état second, dis-je, tandis que le petit homme, qui semble avoir repris quelques forces, se dégage brusquement en poussant de petits cris aigus.
— Ah ! Lâchez-moi ! Il faut que je retrouve le chat !
— Quoi ? demande Mime, en tentant de le rattraper, tandis qu’il fait des petits sauts de cabri hystérique.
— Alfred ! Veuillez cesser ces balivernes ! Mais il est saoul, ma parole ? gronde Villars. Le petit homme s’arrête net et se retourne vers le docteur, avec un regard d’enfant en bas âge, qui me donne la chair de poule.
— Qui êtes-vous ? demande-t-il, avant de s’écrouler à nouveau. Il saisit sa tête entre ses mains jusqu’à s’en arracher les cheveux, et se recroqueville en poussant un long gémissement d’animal blessé. Je reste pétrifiée, tandis que les dossiers de Villars lui en tombent des mains.
Il se précipite au secours du petit homme, qui maintenant se tord de douleur. Nous lui prêtons main-forte pour hisser le malade sur le brancard le plus proche. Le pauvre Alfred est aussitôt saisi de violents spasmes. Nous ne sommes pas trop de trois pour le maintenir. Ses yeux se révulsent et ses mains se crispent, sous l’effet d’un mystérieux supplice. Enfin, le calme revient, lorsqu’il perd connaissance. Je recule, essoufflée et hagarde, et croise le regard de Villars qui ne me rassure guère.
— Bon sang, mais que se passe-t-il, docteur ? Que lui arrive-t-il ? Le grand homme, à la barbe fraichement taillée, se frotte les tempes et hoche la tête en soupirant.
— Je n’en sais rien, c‘est incompréhensible ! Ce matin, j‘ai encore longuement discuté avec lui, il se portait à merveille. Il hésite un instant, avant de reprendre. Il m‘a tenu un curieux discours sur le concept de l‘existence, mais vous savez, je suis un piètre philosophe. Je n‘ai guère accordé d‘importance à ses divagations, et puis il est toujours si bavard....Cependant…
— Cependant ? fais-je, en l’exhortant à poursuivre.
— Et bien, maintenant que j’y pense, lorsqu’il m’a quitté, il paraissait soucieux et… un peu abattu.
Je caresse la main d’Alfred et croise le regard de désarroi du grand homme, qui semble soudain embarrassé. Il saisit nerveusement une seringue stérile et me fait signe de reculer.
— Je vais lui faire une prise de sang pour savoir s’il a ingéré une quelconque substance hallucinogène. Je vais également lui faire un scanner, afin d’être certain qu’il ne présente aucune tumeur, ainsi qu’un examen approfondi de tous ses centres moteurs… car dans l'immédiat, je ne peux absolument pas me prononcer…
— J’imagine très mal Alfred consommer des stupéfiants, docteur.
— Je suis tout à fait d’accord avec vous, Ayana, mais je préfère écarter le moindre doute à ce sujet.
— Très bien, monsieur Villars. Tenez-nous au courant, intervient Mime, en me poussant doucement vers la sortie, avant d’ajouter. Inutile de prévenir le capitaine pour l’instant. Attendons d’en savoir plus. Villars lui accorde un signe de tête entendu et nous quittons les lieux.
Je me retrouve aussitôt face à la petite Stelly, qui n’a pas bougé depuis que je lui ai claqué la porte au nez. Elle me lance le même regard interrogateur et anxieux. Je la soulève et la prends dans mes bras, attendrie par la légèreté de ce petit être si fragile.
— Stelly, que fais-tu derrière la porte ?
— Je voulais savoir ce qui arrive à Alfred, murmure-t-elle, en baissant les yeux, comme si elle était prise en faute.
— Nous ne pouvons pas encore le savoir. Mais le docteur veille sur lui, tu ne dois pas t’inquiéter.
— Herlock m’avait promis aussi que je n’avais pas à m’inquiéter, quand il est parti vous chercher sur terre. Je l’ai supplié de ne pas y aller, j’avais tellement peur… et il a bien failli mourir.
Je caresse dans un geste protecteur ses doux cheveux dorés et tente de lui sourire.
— Ma chérie, je comprends ce que tu ressens. Tu sais, parfois les adultes font des serments qu‘ils ne peuvent pas respecter, malgré toute leur bonne volonté…
Elle lève vers moi de grands yeux embués de larmes, qui me brisent le cœur
— Tu sais, je n’ai plus d’amis depuis cette horrible nuit. Mathias est mort, ils sont tous morts.
Elle retient un sanglot, tandis que je réalise que je ne connaissais même pas le prénom de ce petit garçon, dont le fantôme accompagne mes pérégrinations solitaires.
— Il n’y a plus personne pour jouer avec moi. … Alfred et moi, on fait plein de choses ensemble, je… je veux pas qu’il meurt ! gémit-elle soudain, en se blottissant contre moi. Elle pleure à chaudes larmes, alors que Mime caresse ses petits bras, dans un geste apaisant.

Pauvre petite fille, si douce, si innocente, et déjà témoin de tellement d’horreurs…Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous laissé à nos descendants ? Un univers de discorde, d’épreuves et de mort, où l'instinct de survie et la force sont indispensables. Un monde de perversions et de haines, où leur planète natale n’a plus aucune place, anéantie par les plus basses pulsions de quelques puissants…
Comment l’humanité a-t-elle pu renier ainsi ses propres enfants ? Petite Stelly, comme je voudrais pouvoir te mettre à l’abri de toute cette sauvagerie, comme je voudrais te voir courir au milieu d’un champ de fleurs et rire en admirant l‘envol des oiseaux… Ta place n’est pas ici, dans ce vaisseau sombre et glacial, au coeur d’une nuit sans fin…
Je l’enlace affectueusement, laissant couler ses larmes salées contre ma joue et je ferme les yeux.
Je sens battre son petit cœur meurtri, tandis que ses doigts délicats plongent dans mes cheveux emmêlés. Elle sent si bon. L’odeur de la plus absolue candeur et de son âme limpide et pure…
Elle retrouve enfin son calme et frotte ses yeux rougis en reniflant. Elle me regarde avec reconnaissance et embrasse tendrement ma joue.
— Merci. Merci de ne pas me mentir, dit-elle, simplement. Elle m’indique qu’elle désire que je la repose au sol et saisit la main de Mime.
— Tu veux bien me raccompagner à ma chambre, s’il te plait ? J’ai toujours un peu peur toute seule dans les couloirs. Ils sont si vastes… et si vides maintenant…
— Bien sûr, ma chérie, répond Mime, avec une infinie tendresse. Je regarde pensivement s’éloigner les deux êtres éthérés, qui me paraissent soudain tout droit sortis d’un conte de fées.
Je ne peux, quant à moi, me résoudre à rejoindre mes quartiers, et encore moins ceux du capitaine. Il faut que je marche, pour éviter de ressasser les idées noires, qui ont de nouveau envahi mon esprit d’une brume opaque. Il me semble presque percevoir l’odeur de la mort dans mon sillage, omniprésente et insidieuse, qui n’attend que le moment propice pour s’abattre à nouveau…
Il faut que je fasse quelque chose, pour ne pas avoir le temps de réfléchir. Il faut que je reste en mouvement, un peu comme ces requins infatigables, qui ne peuvent survivre qu’au prix d‘une nage incessante… Quel nouveau malheur se dessine à l’horizon ? Que va-t-il advenir d’Alfred ?
J’arrive malgré tout devant la porte des quartiers du capitaine, sans bien savoir si c’est le hasard ou ma volonté qui m’a mené jusque-là. Je pose une main indécise sur la tôle, incapable de frapper, incapable de trouver le courage d’entrer. Un désir inopiné de le voir. Une irrépressible envie d’entendre sa voix... Mais de nouveau, cette désagréable sensation : la peur de son image ternie, de sa force entamée, de son charisme émoussé… La crainte qu’il refuse d’assumer mon regard posé sur sa fragilité passagère. Je ne peux me résoudre à agir et décide de rebrousser chemin. Tout est si calme, si vide, si triste…
L’image du petit bonhomme, à qui j’avais promis de revenir et qui me supplie de lui sauver la vie, tourne en boucle au fond de ma conscience. Il me semble entendre la course furtive de ses petits pas qui retentissent le long des corridors. Une fois de plus, j’attribue cela aux effets secondaires de la drogue, qui se distille généreusement dans mes veines, unique solution pour calmer les lancinantes douleurs de mes trop récentes lésions. Cela fait maintenant, je ne saurais dire combien de jours et nuits, que nous avons quitté la terre. Mon organisme n’est plus accoutumé aux rythmes spatiaux…
Nous avons un instant songé qu‘Herlock succomberait à ses blessures, et j’ai traversé les heures les plus effroyables de mon existence. Je n’ai pas trouvé le courage d’aller à son chevet, incapable d’assister à la lutte sans merci qu’il livrait contre la mort. Durant plus de quarante-huit heures, j’ai donc vagabondé sans but à travers les corridors déserts du vaisseau, sans pouvoir trouver le repos, rongée d’angoisse et de remords, m’appliquant à oublier que j’étais peut-être en train de perdre à tout jamais le seul homme auprès duquel ma vie retrouvait un sens…
Alfred est venu me réconforter vainement, le docteur m’a sommée de prendre du repos, mais j’en étais incapable, ma conscience flottant entre deux mondes. Tandis qu’il naviguait entre la vie et la mort, mon esprit tentait en vain de le rejoindre. Lorsque Villars est venu m’annoncer que son état était enfin stabilisé et qu’il était sorti du coma, l’extrême tension nerveuse, qui me maintenait encore debout, s’est évanouie d’un seul coup et mes jambes ont flanché. Je me suis effondrée, secouée de sanglots muets qui n’attendaient que le moment propice pour affleurer...

Le docteur a posé une main réconfortante sur mon épaule, avec un sourire désemparé.
— Il est sorti d’affaire, n’ayez crainte. Je ne vous cache pas que c’est un véritable miracle, un cheval serait mort pour moins que ça.
Il m’a ensuite brièvement sermonnée sur mon attitude autodestructrice, me contraignant à lui promettre d’accepter enfin de me sustenter et de dormir. Je crois avoir souri, et c’est au bord de l’épuisement que j’ai rejoint mes quartiers, pour m’abîmer dans un sommeil de plomb durant d’interminables heures.
Aujourd’hui, mes pas résonnent une fois de plus le long de mon hasardeux parcours, tandis que de nouvelles questions reviennent sans cesse torturer mon esprit : comment l’Arcadia peut-il naviguer sans équipage ? Qui décide de notre trajectoire ? Alfred m’a accordé une vaseuse explication, relative à une récente programmation automatique de l’ordinateur principal, mais je sais pertinemment qu’aucune machine, aussi puissante soit-elle, n’est capable de prendre en charge en toute autonomie la navigation et la maintenance d’un bâtiment aussi imposant et perfectionné que l’Arcadia.
Il semble que nous faisons route vers l’oasis, afin que chacun puisse se ressourcer de son mieux et faire le deuil de toutes ces existences, fauchées par une implacable destinée.
Impossible d’en apprendre davantage. J’ai également tenté d’interroger le petit homme sur la véritable nature des évènements, qui divisèrent jadis Zon et Herlock, mais il parait tout ignorer à ce sujet, ou peut-être refuse-t-il de m’en parler, je ne saurais le dire.
Ma déambulation me mène vers la salle de contrôle. La silhouette longiligne de Mime se dessine au milieu des étoiles, enrobée de solitude.

Je la rejoins et elle m’accueille avec un regard doux et bienveillant.
— Villars a enfin laissé Herlock quitter l’infirmerie, m’annonce-t-elle, de sa voix à l‘étrange fluctuation mélodique. Je lui suis reconnaissante pour ces quelques mots. Je n’ai pas eu le courage de le revoir. Sans que j'en saisisse réellement la raison, l’imaginer lésé et amoindri m’insupporte. Je suis cependant soulagée d’apprendre qu’il reprendra bientôt son rôle, au sein de notre confrérie brisée. Nous avons tous grand besoin de sa force et de sa détermination.
Alfred fait soudain une entrée fracassante dans la salle. Il titube, en débitant des suites de mots incompréhensibles, d’une voix vacillante et fébrile. Il trébuche contre les marches menant à la barre et s’écroule lourdement, sans paraître se rendre compte de ce qui lui arrive. Je croise le regard de Mime et nous nous agenouillons près de lui, afin de lui venir en aide. Son regard est étrangement absent, et il s’entête à bredouiller une étrange psalmodie, dont le sens m’échappe.
— Alfred ? Que se passe-t-il, Alfred ? Que vous arrive-t-il ? demande Mime, en l’aidant à se relever. Il retombe lourdement, sans cesser son marmonnement irritant. Il semble incapable de retrouver le moindre équilibre.
— Alfred, vous nous faites peur, est-ce que vous nous entendez ? Répondez, je vous en prie, dis-je, en tentant de déchiffrer le sens de ses phrases incohérentes.
— Dis… je disparais… il… je disparais… ressasse-t-il, sans relâche.
— Amenons-le à l’infirmerie, propose Mime.
Nous l’obligeons à se relever et l’entrainons tant bien que mal avec nous, vers le dispensaire du docteur Villars.La petite Stelly, qui a suivi la scène de loin, nous escorte en silence. Ses grands yeux bleus soucieux m’interrogent, dans une muette supplique, mais je lui fais signe de rester dehors, lorsque nous arrivons enfin. Villars est affairé à remplir avec application les derniers dossiers médicaux, qui ne lui seront désormais plus d‘aucune utilité, annotant chaque fin de page du fatidique « décédé ». Il lève des yeux emplis d’une infinie lassitude dans notre direction.
— Que se passe-t-il ?
— Nous avons trouvé Alfred dans un état second, dis-je, tandis que le petit homme, qui semble avoir repris quelques forces, se dégage brusquement en poussant de petits cris aigus.
— Ah ! Lâchez-moi ! Il faut que je retrouve le chat !
— Quoi ? demande Mime, en tentant de le rattraper, tandis qu’il fait des petits sauts de cabri hystérique.
— Alfred ! Veuillez cesser ces balivernes ! Mais il est saoul, ma parole ? gronde Villars. Le petit homme s’arrête net et se retourne vers le docteur, avec un regard d’enfant en bas âge, qui me donne la chair de poule.
— Qui êtes-vous ? demande-t-il, avant de s’écrouler à nouveau. Il saisit sa tête entre ses mains jusqu’à s’en arracher les cheveux, et se recroqueville en poussant un long gémissement d’animal blessé. Je reste pétrifiée, tandis que les dossiers de Villars lui en tombent des mains.
Il se précipite au secours du petit homme, qui maintenant se tord de douleur. Nous lui prêtons main-forte pour hisser le malade sur le brancard le plus proche. Le pauvre Alfred est aussitôt saisi de violents spasmes. Nous ne sommes pas trop de trois pour le maintenir. Ses yeux se révulsent et ses mains se crispent, sous l’effet d’un mystérieux supplice. Enfin, le calme revient, lorsqu’il perd connaissance. Je recule, essoufflée et hagarde, et croise le regard de Villars qui ne me rassure guère.
— Bon sang, mais que se passe-t-il, docteur ? Que lui arrive-t-il ? Le grand homme, à la barbe fraichement taillée, se frotte les tempes et hoche la tête en soupirant.
— Je n’en sais rien, c‘est incompréhensible ! Ce matin, j‘ai encore longuement discuté avec lui, il se portait à merveille. Il hésite un instant, avant de reprendre. Il m‘a tenu un curieux discours sur le concept de l‘existence, mais vous savez, je suis un piètre philosophe. Je n‘ai guère accordé d‘importance à ses divagations, et puis il est toujours si bavard....Cependant…
— Cependant ? fais-je, en l’exhortant à poursuivre.
— Et bien, maintenant que j’y pense, lorsqu’il m’a quitté, il paraissait soucieux et… un peu abattu.
Je caresse la main d’Alfred et croise le regard de désarroi du grand homme, qui semble soudain embarrassé. Il saisit nerveusement une seringue stérile et me fait signe de reculer.
— Je vais lui faire une prise de sang pour savoir s’il a ingéré une quelconque substance hallucinogène. Je vais également lui faire un scanner, afin d’être certain qu’il ne présente aucune tumeur, ainsi qu’un examen approfondi de tous ses centres moteurs… car dans l'immédiat, je ne peux absolument pas me prononcer…
— J’imagine très mal Alfred consommer des stupéfiants, docteur.
— Je suis tout à fait d’accord avec vous, Ayana, mais je préfère écarter le moindre doute à ce sujet.
— Très bien, monsieur Villars. Tenez-nous au courant, intervient Mime, en me poussant doucement vers la sortie, avant d’ajouter. Inutile de prévenir le capitaine pour l’instant. Attendons d’en savoir plus. Villars lui accorde un signe de tête entendu et nous quittons les lieux.
Je me retrouve aussitôt face à la petite Stelly, qui n’a pas bougé depuis que je lui ai claqué la porte au nez. Elle me lance le même regard interrogateur et anxieux. Je la soulève et la prends dans mes bras, attendrie par la légèreté de ce petit être si fragile.
— Stelly, que fais-tu derrière la porte ?
— Je voulais savoir ce qui arrive à Alfred, murmure-t-elle, en baissant les yeux, comme si elle était prise en faute.
— Nous ne pouvons pas encore le savoir. Mais le docteur veille sur lui, tu ne dois pas t’inquiéter.
— Herlock m’avait promis aussi que je n’avais pas à m’inquiéter, quand il est parti vous chercher sur terre. Je l’ai supplié de ne pas y aller, j’avais tellement peur… et il a bien failli mourir.
Je caresse dans un geste protecteur ses doux cheveux dorés et tente de lui sourire.
— Ma chérie, je comprends ce que tu ressens. Tu sais, parfois les adultes font des serments qu‘ils ne peuvent pas respecter, malgré toute leur bonne volonté…
Elle lève vers moi de grands yeux embués de larmes, qui me brisent le cœur
— Tu sais, je n’ai plus d’amis depuis cette horrible nuit. Mathias est mort, ils sont tous morts.
Elle retient un sanglot, tandis que je réalise que je ne connaissais même pas le prénom de ce petit garçon, dont le fantôme accompagne mes pérégrinations solitaires.
— Il n’y a plus personne pour jouer avec moi. … Alfred et moi, on fait plein de choses ensemble, je… je veux pas qu’il meurt ! gémit-elle soudain, en se blottissant contre moi. Elle pleure à chaudes larmes, alors que Mime caresse ses petits bras, dans un geste apaisant.

Pauvre petite fille, si douce, si innocente, et déjà témoin de tellement d’horreurs…Qu’avons-nous fait ? Qu’avons-nous laissé à nos descendants ? Un univers de discorde, d’épreuves et de mort, où l'instinct de survie et la force sont indispensables. Un monde de perversions et de haines, où leur planète natale n’a plus aucune place, anéantie par les plus basses pulsions de quelques puissants…
Comment l’humanité a-t-elle pu renier ainsi ses propres enfants ? Petite Stelly, comme je voudrais pouvoir te mettre à l’abri de toute cette sauvagerie, comme je voudrais te voir courir au milieu d’un champ de fleurs et rire en admirant l‘envol des oiseaux… Ta place n’est pas ici, dans ce vaisseau sombre et glacial, au coeur d’une nuit sans fin…
Je l’enlace affectueusement, laissant couler ses larmes salées contre ma joue et je ferme les yeux.
Je sens battre son petit cœur meurtri, tandis que ses doigts délicats plongent dans mes cheveux emmêlés. Elle sent si bon. L’odeur de la plus absolue candeur et de son âme limpide et pure…
Elle retrouve enfin son calme et frotte ses yeux rougis en reniflant. Elle me regarde avec reconnaissance et embrasse tendrement ma joue.
— Merci. Merci de ne pas me mentir, dit-elle, simplement. Elle m’indique qu’elle désire que je la repose au sol et saisit la main de Mime.
— Tu veux bien me raccompagner à ma chambre, s’il te plait ? J’ai toujours un peu peur toute seule dans les couloirs. Ils sont si vastes… et si vides maintenant…
— Bien sûr, ma chérie, répond Mime, avec une infinie tendresse. Je regarde pensivement s’éloigner les deux êtres éthérés, qui me paraissent soudain tout droit sortis d’un conte de fées.
Je ne peux, quant à moi, me résoudre à rejoindre mes quartiers, et encore moins ceux du capitaine. Il faut que je marche, pour éviter de ressasser les idées noires, qui ont de nouveau envahi mon esprit d’une brume opaque. Il me semble presque percevoir l’odeur de la mort dans mon sillage, omniprésente et insidieuse, qui n’attend que le moment propice pour s’abattre à nouveau…
Il faut que je fasse quelque chose, pour ne pas avoir le temps de réfléchir. Il faut que je reste en mouvement, un peu comme ces requins infatigables, qui ne peuvent survivre qu’au prix d‘une nage incessante… Quel nouveau malheur se dessine à l’horizon ? Que va-t-il advenir d’Alfred ?
J’arrive malgré tout devant la porte des quartiers du capitaine, sans bien savoir si c’est le hasard ou ma volonté qui m’a mené jusque-là. Je pose une main indécise sur la tôle, incapable de frapper, incapable de trouver le courage d’entrer. Un désir inopiné de le voir. Une irrépressible envie d’entendre sa voix... Mais de nouveau, cette désagréable sensation : la peur de son image ternie, de sa force entamée, de son charisme émoussé… La crainte qu’il refuse d’assumer mon regard posé sur sa fragilité passagère. Je ne peux me résoudre à agir et décide de rebrousser chemin. Tout est si calme, si vide, si triste…
par Linka
publié dans :
Roman : Tome 1






