Vendredi 8 février 2008

— Je jure n’être en rien responsable de cet assaut ! Affirme Zon, que deux pirates immobilisent, tandis qu'un troisième pointe le canon de son arme sous sa mâchoire.
— Tais-toi, sale traitre ! Qui d’autre nous aurait vendu aux humanoïdes, ce sont tes grands copains non ? Grince l’un de ses deux tortionnaires.
— Tu vas payer ! Insiste son comparse.
— Si vos petits cerveaux étriqués fonctionnaient correctement, vous comprendriez que je n’avais aucune raison de vous trahir ! S’insurge monsieur Zon tandis qu’un attroupement de charognards se rapproche avec force murmures et ricanements. Je suis affligée bien que guère surprise de constater combien il est aussi aisé de perdre la sympathie de ces hommes que de la gagner. Un poing tente de frapper Zon en plein visage, mais il parvient à esquiver avec une remarquable souplesse malgré la poigne rude des deux colosses qui s’efforcent de le neutraliser.
— Assez ! Ordonne soudain la voix ferme d'Herlock. Ce n’est pas lui qui nous a trahis, il n’avait aucune raison valable pour le faire ainsi.
— Le capitaine a raison, surenchérit Key. L’Arcadia était jusqu’à hier dans l’incapacité de repartir sans encombre. S’il avait voulu nous livrer à nos ennemis, il l’aurait fait bien avant, ce ne sont pas les bonnes occasions qui lui ont manqué.
— Si mon but était de vous livrer aux humanoïdes, je n’avais qu’à leur offrir sur un plateau l’Arcadia et son équipage, insiste Zon
Les pirates se dévisagent mutuellement sans savoir que penser, lorsqu’une première secousse ébranle l’ossature du bâtiment, qui craque comme l’écorce d’un vieil arbre secoué par les vents.
— Lâchez-le, et retournez immédiatement à vos postes, ordonne Herlock tandis que je rejoins ma place en hâte.
— Même si nous parvenons à traverser l’armada humanoïde, les canons de la défense mondiale vont nous mettre en miette, murmure Key en découvrant les dizaines de vaisseaux ennemis qui fondent sur nous.
— Je me charge de cet insignifiant détail terrestre, contentez-vous de repousser la flotte humanoïde, nous annonce Zon en sortant de sa poche un élégant boitier de métal noir.
Tous les regards se dirigent vers lui tandis qu’il incline la tête sur le côté avec une moue satisfaite et presse le déclencheur du petit appareil.
— J’attendais cet instant depuis si longtemps, murmure-t-il en fermant les yeux. Voici que les choses se précipitent, mais l’échéance sera telle qu’elle aurait dû être il y a déjà belle lurette. Dans quelques minutes nous allons assister au plus réjouissant des feux d’artifice, mes amis. Un éclair de satisfaction revancharde traverse ses prunelles sombres et un sourire des plus pernicieux illumine ses traits.
— Il ne restera bientôt plus rien de cette engeance dégénérée, murmure-t-il en contemplant à travers les hublots, le sol de notre planète qui s’éloigne à grande vitesse. Je l’observe en silence, cramponnée à mon tableau de bord, déchirée entre un soulagement légitime et une terrible appréhension de la suite des évènements. La voix énergique d’Herlock me fait sursauter.
— Activez le bouclier et armez tous les canons ! Je veux tout le monde à son poste !
De nouveaux tirs ennemis viennent claquer contre la coque avant d'être arrêtés par le bouclier de l’Arcadia, tandis que les tireurs s’apprêtent à riposter.
— Commandant ! Moteur à pleine puissance, réacteurs annexes à 80 % ! Key, enclenchez la procédure d’urgence ! Canonniers, sortez-nous de là, je sais que vous en êtes capables ! Vocifère Herlock.
S’ensuit le terrible vrombissement des moteurs qui crachent une énergie phénoménale et nous permettent une ascension fulgurante, malgré la violence des rafales adverses qui résonne tout autour de nous. Soudain, le fracas d’une prodigieuse explosion vient couvrir tous les autres, et j’écarquille des yeux horrifiés en apercevant l'ensemble des tours qui s’effondrent inexorablement, auréolées d’implacables langues de feu et de nuages de poussière noire, dans un synchronisme presque parfait. D’autres déflagrations s’enchainent bientôt un peu partout, tandis que brille dans les yeux noirs de Zon le reflet des flammes immenses à la hauteur de la folie meurtrière qui les ont allumées.



— Mon Dieu, dis-je dans un souffle atterré, vous n’aviez pas besoin de miner les bâtiments civils… Vous avez condamné des milliers d’innocents.
— Souvenez-vous combien vous les avez vous-même haïs. L'acceptation passive de leur dégénérescence ne leur donne pas qualité d’innocence. Ils méritent de mourir, je regrette seulement de ne pas pouvoir faire de même sur le reste du globe, certaines tours seront encore debout demain, comme autant de poignards sanglants enfoncés dans le coeur de ce qui fut un jour notre planète, murmure-t-il dans mon dos en s’accrochant au dossier de mon siège afin de ne pas être déséquilibré par les secousses violentes des impacts de lasers, qui vont d'un instant à l'autre parvenir à transpercer le bouclier.
— Ils sauront que vous êtes l’auteur de ce massacre, dis-je avec mépris, sans quitter des yeux les calculs complexes de l’ordinateur nous indiquant que nous prenons enfin suffisamment de vitesse.
— Qu’importe, je n’ai aucune intention de revenir, cette fois.
Je n’écoute plus, trop absorbée par la délicate manœuvre d'Herlock, qui tente de traverser de front la flotte des kamikazes s'appliquant à nous barrer la route. Trois énormes vaisseaux de guerre apparaissent bientôt sur l’écran de contrôle.
— Capitaine ! Ils nous prennent en chasse ! Hurle Key qui les a repérés en même temps que moi, tandis que la pénombre spatiale enveloppe soudain le bâtiment.
— Visez leurs canons latéraux, déclenchez les réacteurs de secours ! Commandant ! Déviez toutes les sources d’énergie du niveau un vers le bouclier !
Je m’exécute aussitôt, alors que nos canonniers parviennent habilement à abattre le premier appareil, qui s’éparpille sans un bruit dans l’espace. De violents tremblements viennent ébranler la coque et je verrouille en hâte mon harnais de sécurité, juste à temps semble-t-il, car sur ma droite, un pilote en second est projeté hors de son poste de contrôle et s’écrase brutalement à mes pieds. Il se relève en gémissant, la mâchoire en sang, et récupère sa place tant bien que mal au milieu des secousses qui redoublent de violence.
— Le bouclier va céder, capitaine ! Il nous faut plus d’énergie ! Dis-je dans un cri.
— Déviez toute l’énergie vers le bouclier, hormis celle du quartier d’isolation ! Il faut absolument qu’il résiste !
Je tape immédiatement un à un les codes de déviation de chaque recoin de l’immense vaisseau, tandis qu’une goutte de sueur glisse le long de ma tempe. Le dernier code plonge le pont dans l’obscurité.
— Accrochez-vous ! crie Herlock en attrapant la barre à pleine main. Alfred ! Plonge à 45 degrés !
Le titanesque dinosaure de métal effectue une manœuvre risquée qui lui permet de se retrouver en quelques minutes sous l’imposant bâtiment de notre ennemi, qui n’a pas eu le temps de réagir.
— Salve en continu ! Canonniers, c’est à vous ! Ouvrez-lui le ventre !
Aussitôt, une pluie de lasers se déverse sur notre adversaire qui ne peut riposter dans cette inconfortable position. Il tente de se dégager, mais il est trop tard. Une énorme fêlure vient déchirer la coque et en quelques instants une extraordinaire explosion silencieuse s’étend dans l’espace et nous illumine de ses indescriptibles couleurs. Une clameur de victoire envahit le pont tandis que les petits chasseurs se replient dans le plus grand désordre, impitoyablement abattus par nos canonniers acharnés.
— Commandant ! Leur troisième vaisseau de guerre bat en retraite !
— Cessez le feu, nous avons gagné. Nous avons la chance qu'ils n'aient pas jugé utile de mobiliser toutes leurs forces vives. Commandant, rétablissez les connexions. Key, Cap sur la nébuleuse de Razokan, réacteurs à 80 %, je ne tiens pas à trainer dans les parages plus longtemps.
— À vos ordres, capitaine, dis-je en cœur avec Key, qui me rend un sourire amusé.
Nous avons échappé de justesse à la catastrophe cette fois encore. Je me demande qui a bien pu avertir l'autorité humanoïde de notre position. Qui est le traitre parmi nous et quelles peuvent bien être ses motivations ?

— Capitaine ? Demande Ramis du fond de la salle, à l'instant où les lumières artificielles envahissent de nouveau le pont. J’aimerai beaucoup récupérer mon ancienne cabine, si ça ne vous dérange pas.
— Cela me dérange, Ramis. Tu ne mettras pas les pieds dans le quartier des officiers. Inutile d’ailleurs de t’installer, étant donné que je te débarque à la prochaine planète que nous croiserons, grince Herlock en le foudroyant d’un regard noir, avant de descendre les marches du poste de commandement.
— J’adore votre façon si particulière de témoigner votre gratitude à ceux qui vous ont aidé, ironise Ramis avec un sourire provocateur, sous les oeillades curieuses de quelques pirates. Le capitaine s’avance vers lui sans un mot et mon cœur s’accélère. Il approche son visage tout près du sien et le scrute d’un œil embrumé de rage.
— Je te déconseille d’employer ce ton avec moi une seule fois de plus. Je t’assure que ton bras de métal, aussi puissant et efficace soit-il, ne pourra rien pour toi si tu cherches à me tenir tête.
Quelque chose de troublant traverse le regard de Ramis, quelque chose d’infiniment triste et fatigué, quelque chose de si éperdu qu’il me semble soudain qu’une ancienne blessure se met à saigner au fond de mon cœur. Je voudrais interrompre cet affrontement inutile, j’éprouve une subite envie de protéger le jeune homme de la fureur glacée du capitaine, mais je suis incapable du moindre mouvement, fascinée et déconcertée par tous les sentiments contradictoires que je perçois entre les deux hommes. À mon grand étonnement, Ramis baisse finalement les yeux et se détourne sans un mot afin de quitter la salle.
— Prends garde, tu risques de croiser certains de tes fantômes le long de ces corridors, murmure Herlock, plus pour lui-même que pour le tueur à gage, dont la silhouette s'estompe déjà dans la pénombre, tandis que je cherche en vain le sens caché de ces quelques mots.

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