Vendredi 7 décembre 2007

Les réparations de l’Arcadia avancent plus rapidement que prévu, malgré la fatigue et la lassitude de l’équipage qui commencent à se faire sentir. Je ne tarde pas moi-même à rêver de notre prochain départ, l’atmosphère sombre et close des sous-sols me donnant peu à peu la sensation désagréable de suffoquer. Cela fait plusieurs jours que je travaille sans relâche en compagnie de Syrus et de quelques-uns de ses hommes à la consolidation délicate des jointures de la coque. Parfois je me surprends à fermer les yeux afin d’essayer d’imaginer l’immensité grandiose de l’espace ou le bleu limpide d’un ciel d’été sur terre. Il me semble que tout mon organisme se rebelle contre cette vie souterraine que je lui impose depuis plusieurs semaines, me suppliant de lui accorder un peu d’air frais et d’espace. Le docteur Villars a vérifié dans les moindres détails le fonctionnement des deux bracelets qui s’avèrent être prodigieusement conçus. Il m’a expliqué que les petits voyants de celui que je porte sont munis de capteurs d’empreinte génétique du porteur initial, interdisant tout déclenchement malencontreux exercé par un tiers. La configuration s’est programmée au moment même où le petit cercle a été refermé autour de mon poignet. La caméra holographique nous a bien confirmé qu’une canule plongeait profondément dans les veines de notre hôte. Les codes reliant les appareils ont également été validés, il n’y a plus aucun doute possible : Mr Zon a en effet déposé sa vie entre mes mains, et je dois avouer que cela ne m’enchante guère. Cela fait plusieurs jours qu’il descend régulièrement de ses luxueux quartiers pour apporter son aide au docteur Villars, qui semble très heureux de pouvoir profiter de ses compétences et savoirs incontestables. Les deux hommes passent d’interminables heures dans le laboratoire de l’Arcadia, effectuant nombre d’analyses sur les fragments de chairs récupérés dans le couloir 37, puis confrontent leurs résultats avec la colossale banque de données d’Alfred afin d’élaborer de multiples théories dont la complexité me dépasse. Parfois, le docteur Villars emprunte le vaste ascenseur menant aux laboratoires prodigieusement sophistiqués de notre hôte, à ses dires exaltés. Il semble avoir complètement oublié qu’il travaille avec celui qui autrefois décima la quasi-totalité de notre équipage, tant les outils mis à sa disposition lui offre de possibilités inespérées. Je ne tarde pas à remarquer que monsieur Zon se fait également un devoir d’apprivoiser la confiance des hommes, distribuant généreusement bouteilles d’alcools luxueux et denrées rares piochées sans vergogne dans les réserves des ambassadeurs du nouvel ordre à chacune de ses visites, ce qui bien entendu a éveillé un sentiment de fraternité presque immédiat de la part des troupes. Chaque jour se poursuit le manège étrange et il n’est pas exceptionnel de découvrir notre invité attablé en compagnie de quelques pirates au sein du réfectoire de l’Arcadia, visiblement enchanté de trouver là un public attentif à son verbiage enthousiaste et ses plaisanteries. Herlock, quant à lui, s’est de nouveau drapé dans un silence glacé et se contente de l’observer sans rien laisser transparaitre de l’exaspération grandissante que son attitude provoque sans doute en lui. Si d’aventure les deux anciens frères d’armes se croisent, c’est avec une méfiance et un respect courtois que Zon cède le passage au capitaine, et je remarque que chaque fois ses traits enjoués et son ironie s’évaporent immédiatement, laissant place à une expression indéfinissable, mêlée de haine, de souffrance et d’espoir. Herlock ne lui accorde en revanche aucun regard, mais une tension à l’électricité palpable enveloppe les deux hommes.


Les journées s’écoulent ainsi, entre le travail de réparation harassant et les allées venues des pirates vers les hauts quartiers de la tour. Herlock a finalement décidé d’autoriser ses hommes à profiter des installations, conscient de leurs états de lassitude engendrés par la claustration étouffante des sous-sols. Pour ma part, bien que mon labeur soit enfin terminé, je préfère ne pas gravir ces étages, à l’attrait trop dangereux à mon goût et me contente de prendre un repos bien mérité au sein de la forêt de Villars, qui est devenue ma bouffée d’oxygène, mon petit morceau de paradis.


Je me laisse étourdir par les mille senteurs sucrées ou boisées des lieux et ferme les yeux, happée dans une sorte de transe merveilleuse qui m’entraine vers le berceau originel de l’humanité… Un cri m’arrache soudain à ma méditation paisible et je manque de tomber du petit banc de métal où j’étais installée. Je me relève vivement et me dirige vers le sas, tandis que de nombreux autres cris me parviennent. Il me faut plusieurs secondes avant de réaliser qu’il s’agit de cris de joie et d’enthousiasme. Je m'approche de la source du vacarme et arrive bientôt devant le sas ouvert du réfectoire bondé. J’écarquille les yeux à la vue de monsieur Zon qui se tient debout sur l’une des tables. Il brandit son verre en direction de la foule, qui lui répond par une joyeuse rumeur.
— Je trinque à votre santé, mes amis ! Lance-t-il avec un large sourire aux pirates qui lui rendent la politesse avec bonne humeur. Syrus, qui, une fois de plus est adossé contre un mur un peu à l’écart, s’aperçoit de ma présence et me rejoint. Je lui jette un regard d’incompréhension.
— Les réparations sont enfin achevées et monsieur Zon vient d’annoncer qu’il organise un somptueux banquet dans ses appartements, ce soir, afin d’entériner sa fraiche intégration dans nos rangs. Bien entendu, la globalité de l’équipage est conviée à ces festivités, murmure-t-il avec une moue cynique.
— Et bien entendu sa généreuse proposition fait l’unanimité, n’est-ce pas ? Dis-je sans quitter des yeux notre dangereux allié, qui remplit généreusement les verres tendus autour de lui avec un sourire satisfait.
— Vous êtes perspicace, commandant, à ce que je constate, ironise le grand homme en s’éloignant. Mais je ne l’écoute déjà plus, car le regard de Zon vient d’accrocher le mien, au sein de la foule bruyante. Il sourit et s’approche en m'offrant un verre de vin, que je refuse.
— J’avoue que j’apprécie le nouvel équipage, malgré leurs manières quelque peu rustres. Ils savent profiter des bons côtés de la vie, dit-il en me désignant un petit groupe de pirates aux rires gras et embrumés d’alcool, qui réclament d'autres bouteilles. Son sourire condescendant me hérisse et je décide de quitter les lieux, mais il m’emboite le pas.
— Tout cela me faisait penser que j’ai omis de vous remettre quelque chose, commandant.
— Je ne veux rien de vous, monsieur Zon. Le bracelet qui nous unit me suffit amplement, fais-je en accélérant la marche afin de le dissuader de me suivre. Sa poigne se referme soudain sur mon bras et je fais volte-face, exaspérée par ce contact soudain.
— Ne me touchez plus jamais, monsieur Zon, si vous ne désirez pas que nos relations s’enveniment.
— Très bien. Je prendrai garde à ne plus vous offenser, mon commandant, murmure-t-il avec une expression qui me parait subitement si sincère et amicale que j’en suis déstabilisée. Il fouille alors dans la poche intérieure de son long manteau de cuir afin d’en sortir un petit livre à l’antique couverture de daim toute usée et patinée par les âges.
— Permettez-moi de vous offrir ceci, en signe d’allégeance et de gratitude.
— Je ne veux rien accepter de votre part, monsieur Zon, je vous l’ai déjà dit. Il penche sa tête sur le côté avec un sourire affable.
— Je vous en prie, je sais que vous aimez les livres. Souvenez-vous de ces lectures que…
— Assez, monsieur Zon, inutile de me remémorer les sombres jours de mon enlèvement.
— Vous avez sans doute raison, je manque de discernement parfois. Mais prenez ce livre. Il s'agit d'une édition de 1783, cette petite chose a plus de 500 ans, et même si aujourd'hui cet ouvrage ne représente plus aucune valeur pour l'humanité qui a renié depuis longtemps tout passé ou origines, je suis persuadé que les trésors qu’il recèle vous fascineront.
J’hésite un long moment, déchirée entre ma lucidité, qui me souffle de mettre le plus de distance possible entre moi et ce maitre de la manipulation, et une curiosité qui je dois bien l’avouer ronge les bases de ma détermination. Je finis par tendre la main avec un soupir vaincu, ce qui semble fortement le réjouir.
— Vous ne serez pas déçue, je vous le promets. Un sourire étrange flotte sur ses lèvres et il esquisse une légère révérence avant de s’éloigner. J’observe le petit objet pensivement, interpellée par le titre qui sied comme un gant à son précédent propriétaire : la divine comédie. Je sens soudain le poids insistant d’un regard posé sur moi et lève les yeux vers la silhouette d’Herlock qui se tient immobile au bout du corridor. Je ne parviens pas à déchiffrer le sens de son expression qui sans que je sache pourquoi me fait frissonner. Une culpabilité injustifiée s’empare de moi au moment même ou un homme vient interrompre le silence et détourner son attention. Il emboite le pas du nouveau venu sans un regard en arrière, tandis que je le regarde s’éloigner, le cœur battant.

  • spacepiracy
  • : Weblogs
  • : Il était une fois une gamine de Huit ans qui croisa le regard froid et mystèrieux d'un Capitaine solitaire sur le petit écran de sa télé, un après midi pluvieux...
  • Retour à la page d'accueil

Newsletter

Inscription à la newsletter

Recherche

Calendrier

Décembre 2007
L M M J V S D
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
31            
<< < > >>

Recommander

Cliquez ici pour recommander ce blog

LIVRE D'OR

L'Arcadia



Pirates ont rejoint l'équipage


drapeau-anglais.png
drapeau-allemand.png
 
Contact - C.G.U. - Signaler un abus