C’est une fois de plus la voix de Mime qui me fait sortir de ma torpeur.
— Vous êtes conviée dans la chapelle dans une heure, indique-t-elle. Je frotte mon visage, et m’aperçois que mon bras blessé est très douloureux. Je m’habille en hâte, et décide d’aller demander l’aide du docteur Villars. La serviette qui entoure la blessure est détrempée par mon sang, et je sais que je vais me faire houspiller, mais je n’ai pas vraiment le choix.Le mèdecin pousse un grand cri mécontent, qui m’arrache un sourire, lorsqu’il retire précautionneusement le linge sanguinolent. Ses manières et son ton paternel ont quelque chose de déplacé, mais tellement plaisant...
— Vous auriez dû venir immédiatement me voir, grogne-t-il
— J’étais trop épuisée.
— Vous n’êtes pas raisonnable. Je dois vous faire au moins cinq points de suture ! Vous imaginez comme ça aurait pu s’infecter ?
— Mais ce n’est pas le cas, donc inutile d‘insister docteur, s‘il vous plait.
Il me fait signe de m’allonger sur la table d’examen, et enfonce une aiguille tout près de ma blessure. Je grimace lorsque la douleur remonte jusque dans ma moelle épinière… Puis la magie de l’anesthésie opère enfin, et je me détends, tandis que Villars recoud méticuleusement la plaie.
— Vous allez avoir une belle cicatrice.
— Ce ne sera pas la première.
Je repense à la longue estafilade qui coure le long de ma jambe droite, de mon genou jusqu’au creux de l‘aine. Celle-ci m’aurait certainement coûté la vie, si ce même homme n’avait réparé les dégâts avec une habileté hors du commun. Un individu aussi talentueux est vraiment une aubaine pour des vaisseaux de combats tels que l’Arcadia. Je songe avec amusement que sans lui, la moitié de l’équipage serait déjà mort… Se rend-il seulement compte du pouvoir extraordinaire qu’il a entre les mains ?
— Alors…, tout ce que l’on raconte sur les laboratoires humanoïdes est vrai ? murmure-t-il, comme s’il craignait que quelqu’un épie notre conversation.
— Si vous voulez faire allusion aux armées de cyborgs, oui, tout est vrai.
— Je suis désolé. Je n’ai jamais eu de tact. Le capitaine m’a expliqué ce qui est arrivé à votre…ami.
— Je ne tiens pas à en parler, docteur Villars. Je ferme les yeux, tentant désespérément d’oublier les dernières heures de ma vie.
— Voilà, c’est recousu et pansé. Alors, essayez de rester calme au moins une semaine, le temps que ça cicatrise un peu. De toute façon, nous naviguons vers l’oasis, vous allez donc être contrainte de prendre du repos…
Je remercie le grand homme barbu, et me trouve bientôt à l’orée de ce qu’ils appellent la chapelle. J’hésite un instant, puis rassemble ce qui subsiste de mon courage afin d’entrer. L’intérieur, très sobre, n’est doté d’aucun attribut religieux, si ce ne sont les trois grands cierges qui brûlent doucement, diffusant une entêtante odeur de paraffine. Une imposante plaque commémorative orne le mur sur ma droite. Des noms qui me sont inconnus se succèdent sans fin, suivis de dates, parfois agrémentés de quelques respectueux commentaires. Je suis émue de constater qu’autant d’hommes ont perdu la vie au sein de ce vaisseau. Mes doigts frôlent les reliefs froids de ces noms sans visage…
Trois cercueils aux parois de verre sont alignés sur une sorte d’autel de marbre sombre.
Des gerbes de fleurs multicolores ont été artistiquement disposées autour des boites de métal et des corps, vêtus de splendides vêtements d’apparat. Je m’approche avec appréhension, et suis saisie par la beauté tranquille des trois victimes, qui semblent juste profondément assoupies… Mon cœur s’emballe à la vue de Kyle, vêtu d’un uniforme rutilant de la flotte internationale. Une médaille du mérite a été épinglée sur le revers de sa veste, et l’on a révérencieusement déposé ses armes à ses côtés. Tous les détails ont été habilement et méticuleusement réfléchis. Ses cheveux ont été soigneusement coupés et sa barbe naissante rasée de près. Il ressemble à un jeune premier sur le point de faire sa demande en mariage. Seule son extrême pâleur jette une ombre morbide à ce tableau. Une folle envie me saisit de déposer un dernier baiser sur ses lèvres si parfaites… Suivie d‘une violente révolte :
pourquoi vouloir s’acharner à camoufler ce qu’est vraiment la mort ? Pourquoi la transfigurer ainsi, en cette foutue image d’un romantisme suranné ? Pour se rassurer sur le sens misérable de notre existence ?
Mais la mort ce n’est pas cela : La mort est laide, la mort est froide, la mort pue et décompose les chairs. La mort appelle à elle ses milliers de vers répugnants, qui viennent s’insinuer dans les entrailles encore tièdes de ses victimes. Je suis certaine que si j’approchais mon visage du tien, une abominable odeur de putréfaction me retournerait l’estomac. Je voudrais tout détruire, jeter au sol cette mise en scène pathétique, utiliser les cierges pour tout brûler !
Un bruit de pas dans mon dos m’indique que je ne suis plus seule. Herlock s’immobilise sur le seuil de la chapelle, sans dire un mot. Je me retourne vers lui, et il me salue d’un léger hochement de tête. Il s’approche des corps, et sa longue cape fait vaciller la flamme des bougies, qui dessinent des ombres fantasmagoriques sur les murs. Il observe longuement les dépouilles et ses mains se crispent sur ses bras croisés. La dignité dont il fait preuve me renvoie à mon accès de folie destructrice, et je me sens soudain misérable. Alfred nous a rejoints, ainsi que Mime et Key, dans un silence paroissial. Les images m’assaillent de nouveau, implacables…

Ton sourire si franc et tes yeux si clairs, qui ne voyaient que moi. Ton courage sans faille, et tes mots rassurants. Nos interminables discussions, à la lueur des bougies que tu aimais tant. Elles reflétaient pour toi les vestiges d’un temps oublié, où la vie était douce et harmonieuse. Elles n’ont jamais été pour moi que le symbole d’une vie qui se consume…
J’entends de nouveau tes discours enflammés et pleins d’espoirs, qu’une foule conquise applaudissait, avant de te suivre aveuglément au cœur de batailles sans fin. Tu avais tellement d’espoirs, tu croyais tant à tes rêves… Je ferme les yeux, et sens les larmes silencieuses qui perlent le long de mes joues et viennent s’écraser au beau milieu des fleurs.
Je n’ai plus envie de revanche, je n’ai plus envie de vaincre, je n’ai plus envie d’y croire, je n’ai plus le goût de rien…
Alfred s’approche doucement et enclenche un mécanisme discret. Les cercueils se ferment, prêts à entamer leur dernier voyage aux confins de l’espace. J’imite mes compagnons qui portent une main à leur tempe, dans un respectueux salut militaire d’un autre temps. Les grandes boites de métal glissent en silence sur les rails qui les mènent vers l’extérieur, et sont bientôt happées par le vide sidéral. Je m’approche de la grande vitre et y pose une main tremblante, fixant à m’en faire mal le petit point métallique qui renferme un morceau de mon âme, et qui dérive maintenant pour l’éternité au milieu des étoiles…

Les autres sont partis. Seule la silhouette du Capitaine se dessine encore dans la semi-pénombre, son regard perdu dans la même direction que le mien. Nous partageons en silence une indicible douleur, que rien ne pourra jamais définir ni apaiser…
— Vous êtes conviée dans la chapelle dans une heure, indique-t-elle. Je frotte mon visage, et m’aperçois que mon bras blessé est très douloureux. Je m’habille en hâte, et décide d’aller demander l’aide du docteur Villars. La serviette qui entoure la blessure est détrempée par mon sang, et je sais que je vais me faire houspiller, mais je n’ai pas vraiment le choix.Le mèdecin pousse un grand cri mécontent, qui m’arrache un sourire, lorsqu’il retire précautionneusement le linge sanguinolent. Ses manières et son ton paternel ont quelque chose de déplacé, mais tellement plaisant...
— Vous auriez dû venir immédiatement me voir, grogne-t-il
— J’étais trop épuisée.
— Vous n’êtes pas raisonnable. Je dois vous faire au moins cinq points de suture ! Vous imaginez comme ça aurait pu s’infecter ?
— Mais ce n’est pas le cas, donc inutile d‘insister docteur, s‘il vous plait.
Il me fait signe de m’allonger sur la table d’examen, et enfonce une aiguille tout près de ma blessure. Je grimace lorsque la douleur remonte jusque dans ma moelle épinière… Puis la magie de l’anesthésie opère enfin, et je me détends, tandis que Villars recoud méticuleusement la plaie.
— Vous allez avoir une belle cicatrice.
— Ce ne sera pas la première.
Je repense à la longue estafilade qui coure le long de ma jambe droite, de mon genou jusqu’au creux de l‘aine. Celle-ci m’aurait certainement coûté la vie, si ce même homme n’avait réparé les dégâts avec une habileté hors du commun. Un individu aussi talentueux est vraiment une aubaine pour des vaisseaux de combats tels que l’Arcadia. Je songe avec amusement que sans lui, la moitié de l’équipage serait déjà mort… Se rend-il seulement compte du pouvoir extraordinaire qu’il a entre les mains ?
— Alors…, tout ce que l’on raconte sur les laboratoires humanoïdes est vrai ? murmure-t-il, comme s’il craignait que quelqu’un épie notre conversation.
— Si vous voulez faire allusion aux armées de cyborgs, oui, tout est vrai.
— Je suis désolé. Je n’ai jamais eu de tact. Le capitaine m’a expliqué ce qui est arrivé à votre…ami.
— Je ne tiens pas à en parler, docteur Villars. Je ferme les yeux, tentant désespérément d’oublier les dernières heures de ma vie.
— Voilà, c’est recousu et pansé. Alors, essayez de rester calme au moins une semaine, le temps que ça cicatrise un peu. De toute façon, nous naviguons vers l’oasis, vous allez donc être contrainte de prendre du repos…
Je remercie le grand homme barbu, et me trouve bientôt à l’orée de ce qu’ils appellent la chapelle. J’hésite un instant, puis rassemble ce qui subsiste de mon courage afin d’entrer. L’intérieur, très sobre, n’est doté d’aucun attribut religieux, si ce ne sont les trois grands cierges qui brûlent doucement, diffusant une entêtante odeur de paraffine. Une imposante plaque commémorative orne le mur sur ma droite. Des noms qui me sont inconnus se succèdent sans fin, suivis de dates, parfois agrémentés de quelques respectueux commentaires. Je suis émue de constater qu’autant d’hommes ont perdu la vie au sein de ce vaisseau. Mes doigts frôlent les reliefs froids de ces noms sans visage…
Trois cercueils aux parois de verre sont alignés sur une sorte d’autel de marbre sombre.
Des gerbes de fleurs multicolores ont été artistiquement disposées autour des boites de métal et des corps, vêtus de splendides vêtements d’apparat. Je m’approche avec appréhension, et suis saisie par la beauté tranquille des trois victimes, qui semblent juste profondément assoupies… Mon cœur s’emballe à la vue de Kyle, vêtu d’un uniforme rutilant de la flotte internationale. Une médaille du mérite a été épinglée sur le revers de sa veste, et l’on a révérencieusement déposé ses armes à ses côtés. Tous les détails ont été habilement et méticuleusement réfléchis. Ses cheveux ont été soigneusement coupés et sa barbe naissante rasée de près. Il ressemble à un jeune premier sur le point de faire sa demande en mariage. Seule son extrême pâleur jette une ombre morbide à ce tableau. Une folle envie me saisit de déposer un dernier baiser sur ses lèvres si parfaites… Suivie d‘une violente révolte :
pourquoi vouloir s’acharner à camoufler ce qu’est vraiment la mort ? Pourquoi la transfigurer ainsi, en cette foutue image d’un romantisme suranné ? Pour se rassurer sur le sens misérable de notre existence ?
Mais la mort ce n’est pas cela : La mort est laide, la mort est froide, la mort pue et décompose les chairs. La mort appelle à elle ses milliers de vers répugnants, qui viennent s’insinuer dans les entrailles encore tièdes de ses victimes. Je suis certaine que si j’approchais mon visage du tien, une abominable odeur de putréfaction me retournerait l’estomac. Je voudrais tout détruire, jeter au sol cette mise en scène pathétique, utiliser les cierges pour tout brûler !
Un bruit de pas dans mon dos m’indique que je ne suis plus seule. Herlock s’immobilise sur le seuil de la chapelle, sans dire un mot. Je me retourne vers lui, et il me salue d’un léger hochement de tête. Il s’approche des corps, et sa longue cape fait vaciller la flamme des bougies, qui dessinent des ombres fantasmagoriques sur les murs. Il observe longuement les dépouilles et ses mains se crispent sur ses bras croisés. La dignité dont il fait preuve me renvoie à mon accès de folie destructrice, et je me sens soudain misérable. Alfred nous a rejoints, ainsi que Mime et Key, dans un silence paroissial. Les images m’assaillent de nouveau, implacables…

Ton sourire si franc et tes yeux si clairs, qui ne voyaient que moi. Ton courage sans faille, et tes mots rassurants. Nos interminables discussions, à la lueur des bougies que tu aimais tant. Elles reflétaient pour toi les vestiges d’un temps oublié, où la vie était douce et harmonieuse. Elles n’ont jamais été pour moi que le symbole d’une vie qui se consume…
J’entends de nouveau tes discours enflammés et pleins d’espoirs, qu’une foule conquise applaudissait, avant de te suivre aveuglément au cœur de batailles sans fin. Tu avais tellement d’espoirs, tu croyais tant à tes rêves… Je ferme les yeux, et sens les larmes silencieuses qui perlent le long de mes joues et viennent s’écraser au beau milieu des fleurs.
Je n’ai plus envie de revanche, je n’ai plus envie de vaincre, je n’ai plus envie d’y croire, je n’ai plus le goût de rien…
Alfred s’approche doucement et enclenche un mécanisme discret. Les cercueils se ferment, prêts à entamer leur dernier voyage aux confins de l’espace. J’imite mes compagnons qui portent une main à leur tempe, dans un respectueux salut militaire d’un autre temps. Les grandes boites de métal glissent en silence sur les rails qui les mènent vers l’extérieur, et sont bientôt happées par le vide sidéral. Je m’approche de la grande vitre et y pose une main tremblante, fixant à m’en faire mal le petit point métallique qui renferme un morceau de mon âme, et qui dérive maintenant pour l’éternité au milieu des étoiles…

Les autres sont partis. Seule la silhouette du Capitaine se dessine encore dans la semi-pénombre, son regard perdu dans la même direction que le mien. Nous partageons en silence une indicible douleur, que rien ne pourra jamais définir ni apaiser…
par Linka
publié dans :
Roman : Tome 1






