Je le regarde s’éloigner, égarée dans un flot de questions sans réponses qui se mêlent à une vague de sentiments chaotiques. Je me lève à mon tour, sans pour autant parvenir à quitter les lieux. Quelque chose me terrifie à l’idée de remonter à bord de l’Arcadia et de croiser le regard du capitaine. Aurai-je la force d’accepter la vérité, quelle qu’elle soit ? Aurais-je seulement le courage de lui poser la question ?
Une porte s’ouvre au fond de la salle. Stelly apparait sur le seuil et adresse un sourire avenant à Zon qui la rejoint. Il entoure ses épaules dénudées d’un bras chaleureux et protecteur, tandis que je me sens soudain plus démunie et seule que jamais. Je les observe un instant qui s’installent dans un vaste canapé de cuir englobant tout l’arrière de la pièce. Ils discutent à demi-mot et semblent partager une réelle complicité. Villars ne tarde pas à les rejoindre et s’affale lourdement avec un rire bon-enfant, qui pousse Key à le reprendre sévèrement. Il n’écoute plus guère, sans doute grisé par l’alcool et la fatigue de ces derniers jours. Ramis s’approche du petit groupe et tend un verre à Key, qui l’accueille avec un sourire lumineux en lui signifiant de s’asseoir auprès d’elle. Ces deux-là sont devenus inséparables depuis quelque temps. Cette pensée m’arrache un sourire, mais bientôt, un terrible creux me noue l’estomac. Je suis assaillie par une étrange sensation, qui sans que je comprenne pourquoi me donne envie de pleurer. Je me sens happée par un vide infini, froid et impassible. Je passe une main sur mon visage comme pour tenter en vain de me débarrasser de cette chape de tristesse qui m’enveloppe soudain et me dirige vers les grandes vitres de l’appartement, soucieuse de ne rien laisser paraitre de mon trouble. Je focalise mon attention sur les ouragans de poussières qui viennent fouetter la paroi sécurisée, mais la vision des terres dévastées et désertes ne fait qu’accentuer mon malaise. Il me faut quelques minutes pour réaliser que les mots de monsieur Zon ont frappé juste et se sont gravés plus profondément en moi que ce dont je présumais. Un abominable doute vient maintenant entacher mes sentiments. Une ombre menaçante plane, un mystère qu’il me faut élucider. Une sourde colère enflamme alors mon cœur. Herlock, pourquoi m’as-tu poussée à venir ici ce soir ? Pourquoi laisses-tu les évènements s’enchainer ainsi ? Pourquoi m’abandonnes-tu, seule face à un si redoutable ennemi ?
Je suis soudain distraite de mes questionnements sans fin par quelque chose qui attire mon regard à travers les tornades opaques, qui font imperceptiblement trembler les vitres. Il me semble distinguer quelques ombres lointaines qui se regroupent au-dessus des falaises, hors de portée des vents menaçants. Je plisse les yeux, toute mon attention concentrée sur les petites taches sombres, lorsque retentit le claquement sec de nombreuses bottes arpentant le couloir principal. J'ai la sensation que mon coeur s'arrête brutalement à l'instant où Ramis se redresse d’un bond en vociférant.
— Nous avons été trahis !
Je dégaine mon cosmogun, déroutée par une si prompte analyse, et m'écarte instinctivement de la grande porte d'entrée. Monsieur Zon réagit sur-le-champ, bondissant vers l'arrière de la salle afin de frapper un code sur un petit boitier enfoncé dans le mur.
— Cela verrouillera la porte, mais elle ne tiendra pas longtemps !
— Par ici ! Suivez-moi ! Nous devons nous replier sur l’Arcadia ! Hurle Ramis en agrippant Stelly et Villars, qui ne semblent pas réaliser ce qui leur arrive. Il se précipite dans ma direction, talonné par Key et d’un geste assuré, ouvre une trappe jusque-là invisible sur ma droite. Le son mat des lasers frappe déjà l'immense porte et le crépitement que je perçois à l'extérieur m'indique qu'il n'y en a plus pour longtemps avant de voir déferler une troupe d'élite humanoïde, ou un escadron de l'union terrestre, au milieu de la salle de réception. Ramis entraîne sans ménagement Stelly et le docteur vers l'issue, tandis que les pirates hagards sortent de la chambre des immersifs, alertés par le tapage grandissant. Key dégaine son arme, mais il l'empoigne brutalement et plaque sa bouche contre la sienne avant qu'elle n'ait eu le temps de réagir. Elle le dévisage, effarée, puis cherche à le gifler, mais d'un geste habile il la déséquilibre et la pousse vers l'ouverture avec un sourire vainqueur. Elle tente de se débattre, mais elle est irrémédiablement entrainée vers le bas.
— Passez par là ! Vite ! Indique-t-il ensuite aux retardataires, tout en dégainant ses deux impressionnants whatsups face à la porte qui vacille de plus belle. Je suis son exemple et me poste à ses côtés, mon cosmogun pointé vers les immenses battants en vue de favoriser la fuite de l'équipage qui, fort heureusement, parvient à sortir de sa torpeur alcoolisée pour s'engouffrer dans l'issue providentielle.
— Où mène ce passage, Ramis ? Dis-je dans un cri, afin de couvrir le fracas de plus en plus menaçant de nos ennemis.
— Il s'agit d'une vieille gaine d'aération hors service depuis longtemps, elle conduit directement au sous-sol 49, là où se trouve l'Arcadia !
— En es-tu certain ? Fais-je, incrédule devant une telle miraculeuse aubaine.
— Absolument. Attention ! Elle va céder ! Rugit-il en pointant ses armes vers la porte d'entrée. Monsieur Zon se joint à nous, un superbe Trinity dans une main, son katana étincelant dans l'autre.
— Permettez-moi de vous faire profiter de mes humbles capacités guerrières, maintenant que je suis des vôtres, me murmure-t-il à l'oreille avec un sourire éclatant.
Le reste de l'équipage se presse dans l'ouverture trop étroite pour qu'ils l'empruntent à plus de quatre ou cinq, tandis que nous faisons face aux battants immenses qui volent soudain en éclat avec un fracas assourdissant.

Je bande tous mes muscles, le bras tendu et le doigt sur la gâchette hyper sensible de mon arme de pointe, mon front envahi d'une sueur glacée. Nos assaillants déferlent bientôt dans la salle par dizaines et je fais feu avec une énergie dévastatrice dans la masse grouillante et impitoyable des humanoïdes. Les lasers fusent de toute part et nous réalisons rapidement qu'il est impossible de neutraliser nos adversaires. Nous reculons de concert et nous rapprochons les uns des autres dans une solidarité vitale et instinctive. Je suis sidérée par la vitesse de tir et de réaction de Ramis, qui surpasse tout ce que j’ai déjà vu. Il parvient à abattre une dizaine d’humanoïdes, lorsque j’en touche un seul et son adresse empêche les lasers de nous atteindre. Son bras biomécanique n'est sans doute pas étranger à cette salutaire habileté, qui permet à une grande partie de l’équipage de fuir par le chemin qu’il nous a ouvert. Monsieur Zon s'écarte soudain de nous afin de se jeter au coeur de la bataille, son arme blanche si rapide qu'il est impossible d'en suivre le mouvement. Aussitôt, des flots de sang noir éclaboussent ses gestes et son visage, tandis qu'il tue avec une rapidité et une ferveur animale qui me donnent la chair de poule. Malgré tout, la masse grandissante de nos ennemis parvient à gagner peu à peu du terrain, nous contraignant à reculer encore.
— Zon ! Ayana ! Sautez, maintenant ! Hurle soudain Ramis à notre attention. Il ne reste plus que nous, et je suis plus rapide ! Je vous couvre !
J'hésite un instant, ne pouvant me résoudre à l'abandonner ainsi, mais Zon se jette sur moi, m'entrainant avec lui à travers l'ouverture, sous l'éclat cinglant des lasers.
La chute est vertigineuse et c'est au sein d’une pénombre totale que nous dévalons vers l'inconnu. J’appréhende la fin de cette désagréable glissade qui me parait interminable et enfonce ma tête dans mes épaules, tandis que je sens le bras assuré de monsieur Zon se refermer autour de ma nuque dans un geste protecteur. Je me recroqueville inconsciemment contre lui alors que nous prenons de la vitesse. Bientôt, un petit point lumineux s’agrandit à nos pieds, des cris me parviennent. Je sers les dents et ferme les yeux, crispant une main sur la crosse de mon arme. Malgré tout, la violence du choc irradie soudain chaque muscle de mon dos et c’est le souffle coupé que j'arrive tant bien que mal à me redresser, avec l'aide de monsieur Zon qui, il me semble, a volontairement amorti ma chute. J’ai juste le temps d’apercevoir la grande porte de l’entrepôt qui s'élève inexorablement, laissant entrevoir les dizaines d’uniformes menaçants de nos ennemis, tandis que les énormes moteurs de l’Arcadia résonnent déjà à travers tout le bâtiment et réchauffent l’air qui devient rapidement irrespirable. Je suis le mouvement de panique des pirates qui rallient le pont dans une course effrénée et sursaute au son mat d’une chute sur ma droite. Ramis vient de nous rattraper. Le sas est maintenant à demi ouvert et quelques soldats imprudents tentent un passage afin de nous prendre d’assaut. Entravés dans leurs déplacements, ils sont faciles à éliminer, mais je sais que la trêve sera de courte durée. Herlock s’est précipité au milieu des pirates et se fraie un chemin à contre-courant, abattant avec une efficacité remarquable les humanoïdes qui parviennent à s'approcher du pont. Je l’entends crier mon nom au coeur du vacarme étourdissant des moteurs et m’élance dans sa direction, tandis que le pont de l’Arcadia commence lentement à se refermer sous les cris terrifiés des retardataires. Il esquive de justesse le tir à bout portant d’un soldat, ce qui le contraint à reculer, alors qu’un laser frôle mon épaule et me déséquilibre brutalement. J’ai juste le temps de me redresser pour voir Ramis se jeter sur moi en hurlant. Nous effectuons une roulade des plus inconfortable et je sens sa poigne extraordinairement vigoureuse qui me plaque au sol, avant de me relâcher brusquement pour me repousser vers le pont.
— Courrez ! Gronde-t-il. Je m’exécute aussitôt, tandis que l’Arcadia entame déjà son ascension. Je m’agrippe au pont et sens bientôt des bras puissants qui entourent ma taille et m’entrainent à l’intérieur. Je roule sur le pont avec Herlock, qui se redresse afin d’abattre deux de nos poursuivants. Je me retourne vivement et aperçois Ramis qui pianote une ligne de code et abaisse une manette sur le mur de droite. Aussitôt, une pluie de sable s’abat tout autour de nous, témoignant de l’ouverture de la gigantesque trappe qui nous surplombe, irradiant l’entrepôt d’un rai de lumière blanche qui se déploie rapidement, me contraignant à cligner des yeux le temps de m’y accoutumer. L’Arcadia prend de l’altitude et je me précipite au bord du pont. Je glisse le long de la pente et tends une main vers Ramis qui, malgré toute sa dextérité, ne parvient plus à faire reculer ses assaillants.
— Ramis ! Ramis ! Attrape ma main ! Je t’en prie !
Il hésite un instant puis jette une de ses armes sur le pont afin d’agripper mon avant-bras, sans cesser de tirer de son bras de métal, alors que l’Arcadia s'élève encore. Je tente de toutes mes forces de le hisser vers l’intérieur, lorsqu’une main gantée de noir vient me prêter main-forte. Je lève les yeux sur l’expression complice de monsieur Zon. Nos efforts mêlés nous permettent d’entrainer Ramis avec nous, tandis que le pont se referme dans un résonnement lugubre. Je reste un instant abasourdie, m’efforçant de récupérer mon souffle, alors que les pirates rejoignent leurs postes en hâte dans le bourdonnement assourdissant des réacteurs. Herlock s'affaire à diriger ses hommes, mais son regard rageur demeure rivé à celui du jeune Ramis. J'ai un instant la certitude qu’il va l’abattre sans sommation, mais il se contente de serrer les dents et frappe d’un violent coup de poing la coque du navire sans un mot, puis fais volte-face et disparais.
— Quel chaleureux accueil, murmure Ramis avec un sourire sarcastique.






