J’apprends que l’oasis est en fait un immense complexe mis au point par Alfred, lorsqu'il travaillait encore au sein des laboratoires de recherche du gouvernement terrestre, quelques mois après l'invasion ennemie. L'infrastructure est dissimulée dans le noyau d’un énorme astéroïde, qui de par sa trajectoire très instable, rend les manœuvres de pilotage particulièrement complexes et dangereuses. Nous sommes contraints d’effectuer plusieurs approches infructueuses, avant de parvenir enfin à nous glisser à l’intérieur d’une longue piste d’atterrissage, qu’Alfred a pris soin de déverrouiller à l’aide d’un programme codé extrêmement perfectionné. — Il travaille beaucoup trop, murmure-t-il
— Notre sécurité et notre tranquillité sont à ce prix, s’excuse-t-il à mon intention.
— Mais vous allez voir, il y a ici tout ce dont nous avons besoin. Y compris une petite plage artificielle. L’intérieur de l’astéroïde est composé d’une sphère hermétique qui fonctionne en circuit fermé comme une minuscule planète. Le système est très simple : les plantes fournissent l’oxygène et recyclent le co2, le cycle de l’azote est respecté, les prédateurs soigneusement sélectionnés régulent la population des herbivores, etc.… Il faudrait des heures pour vous décrire les mécanismes complexes qui régissent ce microcosme parfait, mais sachez qu’il est à lui seul un petit univers. L’air y est plus pur que sur n’importe quel monde existant.
Je l’observe avec fascination et une pointe de tendresse. Il est si enthousiaste !
— En somme, vous avez créé votre planète, tout comme Dieu…, dis-je pensivement. Il recule dans son siège et esquisse un large sourire.
— Tout à fait, à une différence près cependant : je suis conscient du fait que si je tiens à préserver l’équilibre de cette petite merveille, nous ne pouvons y rester plus de quelques jours… Je hoche la tête, amusée par la pertinence de sa remarque.
Je m’aperçois, dès l’ouverture du pont, qu’il n’a rien exagéré. Une lumière incroyablement similaire à celle du soleil me fait cligner des yeux et m’oblige à me protéger avec la paire de lunettes noires que je n’ai que très rarement l’occasion d’utiliser. Une nuée d’oiseaux survole le vaisseau en poussant de petits piaillements stridents. Je reste muette d’admiration devant le spectacle extraordinaire d’une jungle luxuriante, éclaboussée de taches de couleurs chatoyantes. D’énormes fleurs s’épanouissent en effet un peu partout, offrant généreusement leur nectar à une pléthore de minuscules oiseaux-mouches au plumage irisé de reflets métalliques bleus et verts. Quelques perroquets, plus majestueux les uns que les autres, se disputent les baies appétissantes qui foisonnent au sein des buissons, couverts de rosée matinale. Il me semble apercevoir une magnifique panthère tachetée, qui paresse nonchalamment sur la branche d’un arbre gigantesque. Un troupeau de fines petites antilopes se repaît tranquillement de l’herbe haute et grasse d’une prairie verdoyante, et je sursaute au passage d'une troupe agitée de lémuriens au dos strié de bandes noires et blanches. Les animaux paraissent étonnamment peu farouches, et lèvent à peine la tête à notre arrivée. Des milliers de papillons volent au hasard, formant une fresque vivante aux couleurs de l’arc-en-ciel. Un délicieux bruit de fond nous enveloppe, mêlant le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes, les cris des animaux, mais aussi le doux ronronnement régulier d’une cascade que je peux distinguer au loin. Le jardin d’Éden… Ce petit homme est parvenu à créer le jardin d’Éden, ou du moins la représentation que je m’en suis toujours faite.
— Suivez-moi, annonce-t-il fièrement. Je vais vous montrer le lac, avec sa plage de sable fin. C’est l’endroit le plus agréable de l’oasis.
Tous les membres de l’équipage sont enthousiastes, et les rescapés que nous avons récupérés sur les deux dernières planètes semblent revivre. Le petit bonhomme qui m’avait tendu la main sur Katoga-Hiatt parait avoir oublié toutes ses souffrances. Il se précipite en poussant de petits cris dans l’eau accueillante du lac, la petite Stelly sur ses talons. À cet instant précis, j’envie la faculté d’adaptation extraordinaire des jeunes enfants. J’aimerai tant comme eux être capable de jouir de l’instant présent, sans avoir l’esprit parasité par la tristesse du passé ou l’angoisse de l’avenir. Seulement pouvoir apprécier le bonheur d’être en vie, il me semble que jamais plus je n’y parviendrai…
À l’inverse, Alfred parait savourer cette pose à sa juste valeur. Il se mêle de bonne grâce aux jeux aquatiques des enfants dont les rires cristallins réchauffent le cœur. Mime et Key, comme la plupart d’entre nous, ont abandonné leurs uniformes, pour des tenues civiles beaucoup plus décontractées. Elles partagent un verre de vin en compagnie des hommes d’équipage, qui se sont mis en tête de préparer un grand barbecue. Certains préfèrent pour l’instant se laisser envahir par une somnolence paisible, allongés confortablement à même l’herbe douce et fraîche. D’autres se délectent d’une douche naturelle sous la chute d'eau bienfaitrice. Les plus curieux ont déjà entrepris de goûter aux fruits juteux qui dégringolent en cascade de nombreux arbres, Alfred nous ayant bien précisé qu’ils sont tous comestibles, et ce, pour leur plus grand plaisir. Partout où se posent mes yeux, un bonheur simple et immédiat semble avoir pris possession de mes compagnons. Et ceci me met pour ainsi dire mal à l’aise, tant je me sens incapable de lâcher prise comme ils le font. Je retourne dans ma cabine afin d’enfiler un vieux jean et un débardeur noir. Le contact doux du tissu me parait étrange, comparé à la rigidité et à l’épaisseur protectrice de ma tenue de combat. Je me sens tellement plus légère, presque fragile. Une fugace sensation de nudité…
Lorsque je sors de nouveau, une envie irrépressible me saisit. Je retire mes vieilles chaussures afin de fouler pieds nus le tapis moelleux de l’herbe verdoyante, et frissonne de plaisir. Je m’installe un peu à l’écart de mes bruyants compagnons de voyage et lève les yeux vers le ciel factice, qui s’est assombri en un magnifique crépuscule rougeoyant de mille feux. Alfred a bien fait les choses, il n’y a aucun doute.
Les hommes ont allumé un grand feu qui crépite chaleureusement, et une agréable odeur de viande grillée flotte dans l’air. Soudain j’aperçois sur ma droite la silhouette du capitaine. Il s’est contenté de se débarrasser de sa cape et de ses gants. Il observe comme moi le bonheur fugace de son équipage malmené, et une terrible mélancolie se dégage de sa haute stature. Il s’appuie d’une main contre le tronc noueux d’un vieil arbre, l’autre venant s’accrocher à son ceinturon de cuir. Il remarque alors ma présence, et, une fois encore, nos regards se verrouillent l’un à l’autre, dans une intimité silencieuse. Il me semble que quelque chose me lie dorénavant à cet homme, une sorte d’union secrète de nos âmes malades…

La plupart de mes compagnons décident de passer la nuit à la belle étoile et je dois avouer que je comprends leur choix. Je m’installe également sous un grand chêne, comme ceux que j’ai rencontrés autrefois sur terre. Cela me parait si lointain aujourd’hui, que je me demande parfois si je n’ai pas seulement rêvé avoir connu notre planète.Cela fait si longtemps que je parcours l’espace, que je ne parviens même plus à compter les années. Alfred me rejoint et me tend une énorme portion de pain blanc, accompagnée d’une épaisse tranche de bœuf grillé. Il tient dans la main gauche une bouteille de vin qui doit avoir traversé plusieurs décennies.
— Celui là, c’est du très bon ! dit-il en posant la bouteille avant de s’asseoir. Comment vous sentez vous ? hasarde le petit homme en remplissant nos verres
— Mieux. Je vous remercie de vous inquiéter, mais c’est inutile.
— Bah ! Figurez-vous que je me sens coupable, c’est moi qui vous ai entraîné dans cette histoire.
— Non, c’est moi qui ai insisté pour vous suivre. Il mord à belles dents dans sa tranche de bœuf.
— C’est vrai, mais si seulement j’avais pu savoir…
— Kyle était déjà mort lorsque j’ai rejoint votre équipage. Il n’y a donc rien à regretter, dis-je d’un ton sec, pour couper court à cette discussion.
— Je suis désolé pour votre ami. À ces mots je sens les larmes me submerger de nouveau, et ma gorge se nouer. Le petit homme pose une main réconfortante sur la mienne.
— Je veux que vous sachiez que je serai toujours là pour vous, quoiqu’il arrive.
— Merci Alfred.
Je passe une nuit paisible, bercée par le chuchotement incessant de la cascade, et les mille bruits étranges et discrets de la jungle nocturne. C’est avec une sensation de bien-être que je m’éveille le lendemain matin, ma peau caressée par un soleil radieux, l’air empli du chant des oiseaux. Alfred ne m’a pas quitté de la nuit. Je sais qu’il est inquiet pour ma santé mentale. Herlock lui a-t-il demandé de me surveiller ? Qu’importe, sa présence est toujours un réel plaisir.
Je ne tarde pas à remarquer une certaine effervescence autour du feu éteint de la veille. Il me semble percevoir des éclats de voix, et le petit garçon est en larme. J’attache en hâte mes cheveux, et descends rejoindre mes compagnons.
— Que se passe-t-il ici ? dis-je en soulevant l’enfant. Je cale ses jambes contre ma hanche, et il se blottit aussitôt contre moi. Qu'est-ce que vous avez bien pu trouver comme sujet de discorde dans un endroit pareil ? Ça ne pouvait pas attendre notre retour dans l’espace ?
— Et bien justement, c’est de cela qu’il s’agit, m’explique Ramis. Ces espèces de… ces gens, veulent rester ici ! dit-il en désignant les rescapés de Microteck et ceux de Katoga-Hiatt.
— Et nous avons beau leur expliquer que ce n’est pas possible, ils ne veulent rien savoir, ajoute Mime
— Nous ferons bien attention de ne rien abîmer, déclare un petit vieux, à la colonne toute déformée.
— Mais ce n’est pas possible ! Si vous restez là, vous condamnez ma planète à court terme. Rien que votre respiration déséquilibrerait les échanges gazeux ! En quelques mois il n’y aurait plus rien ici ! gémit Alfred
— Oui, sans compter les massacres de la faune, les pillages des ressources, la pollution. Nous savons tous de quoi est capable la nature humaine, dis-je en grimaçant
— Vous ne pouvez pas nous obliger à repartir avec vous ! braille une femme d’une trentaine d’années, qui n’a déjà pratiquement plus de dents.
— Écoutez. Je sais très bien ce que vous avez traversé, je comprends que vous aspiriez à rester dans ce petit paradis, mais Alfred vous l’a expliqué, c’est impossible, dis-je.
— Vous ne nous contraindrez pas à vous suivre ! hurle un des rescapés, en brandissant un pistolet dans ma direction. Un deuxième homme et une femme dégainent également des armes, certainement dérobées à bord du vaisseau au cours de la nuit.
— Vous désiriez garder cette planète rien que pour vous hein ? Ricane la femme en s’avançant vers moi. Je comprends que leur séjour dans les laboratoires de Microteck a gravement endommagé leurs facultés de raisonnement, et me maudis de ne pas être armée.
Je serre contre moi l’enfant qui tremble de peur, et recule. Les deux hommes gloussent de contentement, si bien que l’un d'eux déclenche son arme sans le vouloir, et manque de toucher Mime.
— Espèce de…
— Ah, ah, ah, pas de ça ma jolie, tu n’as plus le dessus à présent, grince la femme, brandissant son arme a dix centimètres de mon visage. Tu fais moins ta maligne maintenant, hein ? Tu…
Un laser vient de la frapper entre les deux yeux, avec une précision chirurgicale. Les hommes d’équipage profitent de la diversion pour désarmer les deux autres forcenés, tandis qu’elle s’effondre à mes pieds. J’aperçois en surplomb, Herlock qui pointe son sabre vers les deux prisonniers, gémissants et suppliants.
— Vos actes sont impardonnables. On ne menace pas ceux qui vous ont sauvé la vie, leur annonce-t-il d’une voix sépulcrale. Un bref silence s'en suit, parasité par les piaillements furieux de deux grands aras se disputant un fruit.
— Vous ne méritez pas de vivre, ajoute-t-il, avant de les abattre sans aucune hésitation, ni aucun regret. Que ceci serve d’exemple à ceux qui auraient de nouveau l’idée de s’en prendre à mon équipage.
Je reste muette de stupéfaction, horrifiée. Est-ce là son vrai visage ? Une ombre sinistre surnage dans son regard, teintée de cruauté. Je dépose le petit garçon, qui se précipite dans les bras d’une jeune femme brune.
— C’est sa manière de reprendre le contrôle, murmure Alfred avec embarras. Il entreprend de traîner les corps à distance du camp. Je lui apporte mon aide, encore secouée par la scène qui vient de se dérouler.
— Il lui arrive souvent de réagir de manière aussi... extrême ?
— Et bien… le combat l’a endurci. Il refuse de prendre des risques avec ceux qui ne le méritent pas.
— Mais ces gens, il ne leur a laissé aucune chance...
— Il considère qu’il leur a offert une chance en les accueillant sur l’Arcadia, et il ne donne jamais de seconde chance. Croyez-moi, je le connais bien.
— Mais bon sang ! Il est évident que ces pauvres gens n’avaient plus toutes leurs facultés mentales !
— Alors, il ne sert à rien de s’embarrasser de leur présence, répond Alfred en commençant à creuser. Vous savez, ils ne sont pas les premiers à mourir en ces lieux. Herlock a pour habitude d’éliminer les prisonniers humanoïdes ici, et aussi les collaborateurs humains, et tous ceux qui refusent de lui livrer les informations qu’il exige.
— Ce paradis plonge ses racines dans un charnier humain, dis-je avec horreur.
— Je comprends que cela vous choque, mais nous sommes en guerre, et je vous jure que le capitaine est quelqu’un de profondément juste. Mais ne nous voilons pas la face : toute guerre comporte son lot de sacrifices. Nous ne pouvons pas prendre en charge tous les désaxés de l’univers. N’oubliez pas que cet incident aurait pu nous coûter la vie de Mime, ou la vôtre. Herlock est prêt à tout pour assurer la sécurité de son équipage, et c’est ce qui fait de lui un capitaine exceptionnel.
Je jette le corps de la femme au fond du trou rudimentaire, et entreprends de le recouvrir de terre, tandis qu’Alfred s'occupe des deux autres. Quelle ironie ! Ce sont des dizaines de cadavres, sans doute plus, qui permettent à la végétation un telle luxuriance. De la mort naît un tel foisonnement de vie… peut-être est-ce là un juste retour des choses, après tout…
Le reste de la journée, nous commençons à charger à bord des caissons hermétiques emplis de denrées, que les pirates avaient soigneusement entassés dans un grand hangar, lors de leurs nombreux abordages. Nous relions les réservoirs d’eau à une énorme pompe, qui tire sa source directement du lac. Les hommes cueillent avec avidité ce qu’ils peuvent sur les arbres généreux. La nourriture fraîche reste un luxe dans l’espace. Il ne faut pas moins de la journée pour faire le plein de toutes ces denrées essentielles, et réparer les quelques immanquables problèmes d’avaries mineures dans la coque. Alfred passe tout l’après-midi à traquer les soucis techniques éventuels, allant jusqu’à changer lui-même les rares lumières défaillantes des couloirs.Il tient absolument à ce que tout soit parfait.
Ce n’est que vers l’heure du repas que je le vois réapparaître. Il est très pâle, et de grosses gouttes de sueur ont envahi son front. Le capitaine interpelle son ami avec inquiétude
— Tu ne te sens pas bien, Alfred ?
— Si, si, tout va pour le mieux ! J’ai terminé la révision de l’Arcadia, répond le petit homme, avant de s’évanouir dans l’herbe ondulante. Herlock se précipite et lui assène une paire de gifles afin de le ramener, mais rien n’y fait. Je l’aide à soulever le petit homme au poids conséquent, et nous suivons le docteur Villars qui nous a rejoints en hâte.
— Amenez-le à l’infirmerie !
Nous nous exécutons, tandis qu’il nous devance afin de préparer la salle.
— Installez-le ici, dit le docteur, en nous indiquant la table d’examen. Alfred commence à reprendre conscience. Je le sens bouger, et il grommelle quelque chose d’incompréhensible.
— Que..que s’est-il passé ? gémit-il
— Tu as perdu connaissance. Tu es à l’infirmerie. Le docteur Villars va s’occuper de toi, répond le capitaine, en faisant signe au grand homme barbu de prendre les choses en main.
— Merci. Laissez-nous maintenant, il faut que je l’examine, fait le médecin à notre intention. Nous quittons les lieux sans tenir compte des protestations d’Alfred.
Les hommes ont rallumé le barbecue et l’odeur de la viande savoureuse me fait saliver.
Herlock s’approche du feu et saisit deux assiettes. Il m’en tend une, et je le suis un peu à l’écart. Il s’installe à l’abri d’un grand arbre majestueux et me fait signe de le rejoindre.
Je m’exécute sans discuter, partagée entre l’attirance, la crainte et l’aversion que sa présence m’inspire.
— Il est tellement perfectionniste, dis-je en savourant la viande tendre et juteuse, avant de reprendre. Vous vous connaissez depuis longtemps n’est-ce pas ? Il semble y avoir entre vous une telle complicité.
— C’est vrai, dit-il.
— J'ai rencontré Alfred alors que je dirigeais l’escadron de défense internationale. Il était directeur de recherche, au centre d'expérimentation spatial mondial. Il travaillait à l'époque à l'élaboration de nouveaux modèles de vaisseaux de combats, à la pointe de la technologie.
J'ai été désigné pour servir de pilote, afin de tester l'un de ces appareils. Mais il tenait absolument à être à bord pour veiller au parfait déroulement des manoeuvres. Il a toujours eu beaucoup de mal à déléguer quoi que ce soit à qui que ce fût . Il esquisse un sourire amusé, mais son regard reste perdu dans une douce mélancolie. Il me semble que nous avons sympathisé dès qu'il est monté à bord. Et lorsque j’ai été déchu de mes droits sur terre, il a tenu à me suivre. Depuis longtemps déjà, il élaborait secrètement la construction du plus puissant bâtiment de guerre imaginable, car Alfred n'est pas homme à se soumettre.Une trop grande passion l'anime pour qu'il puisse accepter l'asservissement de notre peuple aux humanoïdes. Nous partagions le même désir de rébellion face à l’envahisseur…C'est pourquoi il me confia sa plus inaltérable, sa plus fabuleuse oeuvre : l'Arcadia. Il soupire en souriant de nouveau. Je crois que nous ne nous sommes jamais quittés depuis.
— Vous êtes conviée dans la chapelle dans une heure, indique-t-elle. Je frotte mon visage, et m’aperçois que mon bras blessé est très douloureux. Je m’habille en hâte, et décide d’aller demander l’aide du docteur Villars. La serviette qui entoure la blessure est détrempée par mon sang, et je sais que je vais me faire houspiller, mais je n’ai pas vraiment le choix.Le mèdecin pousse un grand cri mécontent, qui m’arrache un sourire, lorsqu’il retire précautionneusement le linge sanguinolent. Ses manières et son ton paternel ont quelque chose de déplacé, mais tellement plaisant...
— Vous auriez dû venir immédiatement me voir, grogne-t-il
— J’étais trop épuisée.
— Vous n’êtes pas raisonnable. Je dois vous faire au moins cinq points de suture ! Vous imaginez comme ça aurait pu s’infecter ?
— Mais ce n’est pas le cas, donc inutile d‘insister docteur, s‘il vous plait.
Il me fait signe de m’allonger sur la table d’examen, et enfonce une aiguille tout près de ma blessure. Je grimace lorsque la douleur remonte jusque dans ma moelle épinière… Puis la magie de l’anesthésie opère enfin, et je me détends, tandis que Villars recoud méticuleusement la plaie.
— Vous allez avoir une belle cicatrice.
— Ce ne sera pas la première.
Je repense à la longue estafilade qui coure le long de ma jambe droite, de mon genou jusqu’au creux de l‘aine. Celle-ci m’aurait certainement coûté la vie, si ce même homme n’avait réparé les dégâts avec une habileté hors du commun. Un individu aussi talentueux est vraiment une aubaine pour des vaisseaux de combats tels que l’Arcadia. Je songe avec amusement que sans lui, la moitié de l’équipage serait déjà mort… Se rend-il seulement compte du pouvoir extraordinaire qu’il a entre les mains ?
— Alors…, tout ce que l’on raconte sur les laboratoires humanoïdes est vrai ? murmure-t-il, comme s’il craignait que quelqu’un épie notre conversation.
— Si vous voulez faire allusion aux armées de cyborgs, oui, tout est vrai.
— Je suis désolé. Je n’ai jamais eu de tact. Le capitaine m’a expliqué ce qui est arrivé à votre…ami.
— Je ne tiens pas à en parler, docteur Villars. Je ferme les yeux, tentant désespérément d’oublier les dernières heures de ma vie.
— Voilà, c’est recousu et pansé. Alors, essayez de rester calme au moins une semaine, le temps que ça cicatrise un peu. De toute façon, nous naviguons vers l’oasis, vous allez donc être contrainte de prendre du repos…
Je remercie le grand homme barbu, et me trouve bientôt à l’orée de ce qu’ils appellent la chapelle. J’hésite un instant, puis rassemble ce qui subsiste de mon courage afin d’entrer. L’intérieur, très sobre, n’est doté d’aucun attribut religieux, si ce ne sont les trois grands cierges qui brûlent doucement, diffusant une entêtante odeur de paraffine. Une imposante plaque commémorative orne le mur sur ma droite. Des noms qui me sont inconnus se succèdent sans fin, suivis de dates, parfois agrémentés de quelques respectueux commentaires. Je suis émue de constater qu’autant d’hommes ont perdu la vie au sein de ce vaisseau. Mes doigts frôlent les reliefs froids de ces noms sans visage…
Trois cercueils aux parois de verre sont alignés sur une sorte d’autel de marbre sombre.
Des gerbes de fleurs multicolores ont été artistiquement disposées autour des boites de métal et des corps, vêtus de splendides vêtements d’apparat. Je m’approche avec appréhension, et suis saisie par la beauté tranquille des trois victimes, qui semblent juste profondément assoupies… Mon cœur s’emballe à la vue de Kyle, vêtu d’un uniforme rutilant de la flotte internationale. Une médaille du mérite a été épinglée sur le revers de sa veste, et l’on a révérencieusement déposé ses armes à ses côtés. Tous les détails ont été habilement et méticuleusement réfléchis. Ses cheveux ont été soigneusement coupés et sa barbe naissante rasée de près. Il ressemble à un jeune premier sur le point de faire sa demande en mariage. Seule son extrême pâleur jette une ombre morbide à ce tableau. Une folle envie me saisit de déposer un dernier baiser sur ses lèvres si parfaites… Suivie d‘une violente révolte :
pourquoi vouloir s’acharner à camoufler ce qu’est vraiment la mort ? Pourquoi la transfigurer ainsi, en cette foutue image d’un romantisme suranné ? Pour se rassurer sur le sens misérable de notre existence ?
Mais la mort ce n’est pas cela : La mort est laide, la mort est froide, la mort pue et décompose les chairs. La mort appelle à elle ses milliers de vers répugnants, qui viennent s’insinuer dans les entrailles encore tièdes de ses victimes. Je suis certaine que si j’approchais mon visage du tien, une abominable odeur de putréfaction me retournerait l’estomac. Je voudrais tout détruire, jeter au sol cette mise en scène pathétique, utiliser les cierges pour tout brûler !
Un bruit de pas dans mon dos m’indique que je ne suis plus seule. Herlock s’immobilise sur le seuil de la chapelle, sans dire un mot. Je me retourne vers lui, et il me salue d’un léger hochement de tête. Il s’approche des corps, et sa longue cape fait vaciller la flamme des bougies, qui dessinent des ombres fantasmagoriques sur les murs. Il observe longuement les dépouilles et ses mains se crispent sur ses bras croisés. La dignité dont il fait preuve me renvoie à mon accès de folie destructrice, et je me sens soudain misérable. Alfred nous a rejoints, ainsi que Mime et Key, dans un silence paroissial. Les images m’assaillent de nouveau, implacables…

Ton sourire si franc et tes yeux si clairs, qui ne voyaient que moi. Ton courage sans faille, et tes mots rassurants. Nos interminables discussions, à la lueur des bougies que tu aimais tant. Elles reflétaient pour toi les vestiges d’un temps oublié, où la vie était douce et harmonieuse. Elles n’ont jamais été pour moi que le symbole d’une vie qui se consume…
J’entends de nouveau tes discours enflammés et pleins d’espoirs, qu’une foule conquise applaudissait, avant de te suivre aveuglément au cœur de batailles sans fin. Tu avais tellement d’espoirs, tu croyais tant à tes rêves… Je ferme les yeux, et sens les larmes silencieuses qui perlent le long de mes joues et viennent s’écraser au beau milieu des fleurs.
Je n’ai plus envie de revanche, je n’ai plus envie de vaincre, je n’ai plus envie d’y croire, je n’ai plus le goût de rien…
Alfred s’approche doucement et enclenche un mécanisme discret. Les cercueils se ferment, prêts à entamer leur dernier voyage aux confins de l’espace. J’imite mes compagnons qui portent une main à leur tempe, dans un respectueux salut militaire d’un autre temps. Les grandes boites de métal glissent en silence sur les rails qui les mènent vers l’extérieur, et sont bientôt happées par le vide sidéral. Je m’approche de la grande vitre et y pose une main tremblante, fixant à m’en faire mal le petit point métallique qui renferme un morceau de mon âme, et qui dérive maintenant pour l’éternité au milieu des étoiles…

Les autres sont partis. Seule la silhouette du Capitaine se dessine encore dans la semi-pénombre, son regard perdu dans la même direction que le mien. Nous partageons en silence une indicible douleur, que rien ne pourra jamais définir ni apaiser…
Un cri…La voix d’Emeraldia.
— Tuez-le ! Ce n’est pas lui ! hurle-t-elle, en tentant de se frayer un passage dans ma direction.
Je reviens à moi juste assez tôt pour parer l’attaque de l’homme que j’ai tant aimé, qui rugit tel un animal déchaîné. Il m’agrippe, frôlant ma carotide de ses lames acérées. Je laisse mon instinct de survie prendre le dessus et frappe sans réfléchir. Exactement comme si mon esprit, se sachant trop faible, avait abandonné mon corps le temps de la bataille. Un nouveau hurlement… De douleur. Mon sabre l’a transpercé de part en part, et il glisse doucement le long de ma lame, tombe à genoux, sans cesser de me fixer de ce regard vide. Il s’effondre sur le dos, et ses mains modifiées se crispent en spasmes douloureux. Emeraldia crie mon nom, mais je l’entends à peine, comme si elle était très loin. La fureur du combat ne me semble plus être qu’un écho abstrait… Je m’agenouille et serre mon amour contre moi, accompagnant les convulsions frénétiques de tout son corps. Le sang jaillit de nouveau entre ses lèvres, et de nouveau il va me quitter… Je suis en train d’assister à sa mort une seconde fois…
Des éclats de voix et des détonations se rapprochent, mais je n’y prête plus attention.
Un dernier spasme le libère enfin, et je ferme ses paupières, lui rendant la douce apparence du sommeil. Emeraldia est parvenue à me rejoindre, mais la douleur explose dans ma tête, trop violente, détruisant tout sur son passage. La grande femme courageuse fait barrage à nos adversaires en m’exhortant à me relever, mais il est trop tard. J’ai franchi une barrière, et du côté où je me trouve, plus rien n’a de réelle importance. Il me semble que de nombreux hommes que je connais sont venus en renfort, mais je n’en suis pas sûre. Emeraldia me saisit par le bras et me redresse de force.
— Commandant Ayana, reprenez-vous bon sang !!, vocifère-t-elle. Ce contact brutal me fait sursauter et je recule à petits pas, la regardant se débattre de plus belle contre nos assaillants. Elle parvient à me jeter un regard inquiet par-dessus son épaule. Elle hurle de nouveau.
— Commandant !
Mais je ne la reconnais plus. Je ne sais pas pourquoi elle se bat, ni contre qui… Je ne sais pas où je suis, ni qui je suis… Je ne sais qu’une chose : il faut que cesse cette douleur !
Je me détourne de la scène, jette mes armes sur le côté, et me mets à courir au hasard. Je dois sortir d’ici ! Il faut que je quitte ces lieux immédiatement !!
Ma course me mène face à une porte d’évacuation d’urgence. Je pousse le battant et au bout de quelques mètres, me retrouve enfin dehors. Une vaste plaine balayée par les vents s’étend devant moi, surplombant des falaises abruptes et menaçantes. Je passe sur mon visage mes mains couvertes de sang et ferme les yeux. Je titube sur le sol de rocaille poussiéreux. Je tombe et me relève, mue par une volonté qui m’est étrangère. Le regard vide de mon compagnon me hante sans répit. Les images de sa mort défilent en boucle dans mon esprit épuisé, ainsi que des flashs de nos furtifs instants de bonheurs, enfuis à jamais.
Je suis en enfer…
Mes pas m’ont menée au bord du précipice, d’où s’élève un vent glacé. Je baisse les yeux vers le vide, et une étrange ivresse me saisit. Ma vue se brouille de nouveau et les visions se bousculent de plus belle. Un baiser de sang… J’ai mal, tellement mal… Je sens le sol s’effriter dangereusement sous mon poids, mais ça n’a plus d’importance. C’est même une libération. Je ferme les yeux et souris. Je vais sauter, je serai enfin en paix… Le sol se dérobe…
Un cri me réveille brutalement de cette transe bienfaitrice, et une poigne de fer me saisit par les épaules et la taille, afin de m’arracher au vide. Je me sens entraînée énergiquement vers l’arrière et m’écroule avec mon sauveur, soulevant un nuage de poussière brune autour de nous. L’homme se dégage pour se redresser sur les avants bras, tandis que je roule sur le côté. J'entreprends de me relever, mais il se jette sur moi, attrapant mes poignets et me plaquant au sol pour m’immobiliser. Je croise le regard éperdu d’Herlock, qui me dévisage, à bout de souffle. Son vernis d’impassibilité vient de voler en éclat.

— Emeraldia m’a dit que vous étiez partie seule…
J'essaie de me redresser, mais il me déséquilibre et use de tout son poids pour m’empêcher de bouger.
— Laissez-moi, Capitaine !
Je tente de me débattre, mais il me plaque de nouveau au sol avec brutalité. Je suis désespérée et en colère. Il est beaucoup plus fort que moi. Je le maudis…
— Vous avez dit que je pourrais quitter l’Arcadia quand je le désirai ! fais-je, dans un accès de rage.
— Pas comme ça ! Vous n’en avez pas le droit !
Le rugissement de sa voix se perd dans le sifflement des rafales.
— Pourquoi ? Qu‘est-ce que cela change ? fais-je, dans un gémissement pathétique. Je cesse de me débattre, vaincue, épuisée. Mes derniers mots paraissent pourtant raviver sa colère.
— Mais vous ne comprenez donc pas ?! crie-t-il en empoignant mes épaules, comme pour m’enfoncer plus encore dans le sable crissant. Nous avons besoin de vous !
Il m’oblige à le regarder, et quelque chose se modifie brusquement dans son expression.Un silence tendu se perd dans le bruissement de feuilles des grands arbres séculaires, qui semblent nous contempler.
— J’AI besoin de vous, parvient-il enfin à murmurer. Il n’y a plus dans son regard qu’une immense douleur, mêlée d’espoir. Ses mots me font l’effet d ‘un électrochoc, et je suis envahie de frissons.Une incontrôlable émotion me submerge.. Il m’autorise alors à me redresser, son regard verrouillé au mien, et nous nous observons sans un mot, haletants…
Il m’attire brusquement contre lui et je me laisse faire, me blottis dans ses bras en m'abandonnant aux larmes qui m’envahissent. Je me sens soudain à l’abri contre sa poitrine, apaisée par les battements de son cœur, grisée par l’odeur de sa peau et de ses longs cheveux, qui frôlent mes tempes et mes joues. Je voudrais, en cet instant, ne jamais quitter la forteresse imprenable de ses bras… Nous restons enlacés, au milieu des morsures tranchantes du vent, et je retrouve enfin mon calme. Il s’écarte doucement, comme s’il craignait de briser le lien fragile qui s’est tissé.
— Il faut rejoindre l’Arcadia au plus vite. Les charges d’Alfred ne vont pas tarder à exploser. Nous avons embarqué tous les prisonniers valides. Il se relève et me tend la main. Nous maîtrisons la situation, car l’équipage d’Emeraldia nous a prêté main-forte, mais il ne fait pas bon traîner dans les parages.
Il m’octroie l’une de ses armes et m’indique le chemin à suivre. Mon bras me fait souffrir, mais je lui emboîte le pas, et nous atteignons le vaisseau sans trop de heurts. Alfred pousse un cri de joie en nous apercevant
— Dépêchez-vous ! Tout va sauter dans quatre minutes ! crie-t-il. Nous courons vers le pont, après avoir abattu quelques soldats rescapés, qui tentent de nous barrer la route. Celui-ci se referme sur nous, et nous rejoignons sans attendre nos postes de pilotage. Les moteurs puissants de l’Arcadia nous propulsent à plusieurs milliers de kilomètres de la planète, en moins de trois minutes. Un bruit sourd, suivi de plusieurs explosions, fait trembler la coque du vaisseau et un violent rai de lumière nous indique soudain que le feu de joie a commencé, sous les cris de victoire et de jubilation de l’équipage. Je constate du coin de l’œil que les rescapés du laboratoire de la mort ne sont guère nombreux. Une dizaine tout au plus, et en piteux état. Aucun des enfants que j’ai croisés dans cet enfer n’a survécu…
Le visage d’Emeraldia apparaît bientôt sur l’écran de contrôle principal. Elle salue l’équipage d’un geste formel et s’adresse aussitôt à Alfred.
— Je voulais te remercier, bien que tu sois une incorrigible tête de mule, dit-elle avec un sourire affectueux. Cependant, ne t’avise plus jamais de mettre une balise sur mon bâtiment, ajoute-t-elle, en lui présentant un petit objet métallique, qui a visiblement été arraché sans plus de précautions. Ou je jure de te la faire avaler ! plaisante-t-elle, avant de poser un regard grave sur moi. Heureuse de vous retrouver parmi nous, commandant. Je vous dois toujours une vie, ne l’oubliez pas. J’ai demandé à vos hommes de rapatrier le corps de votre ami. Je pense que cela vous sera salutaire.
J’esquisse un signe de tête reconnaissant, et elle me sourit . Son expression semble vouloir me dire qu’elle sait, qu’elle comprend, et qu’elle m’alloue un soutien total… Et soudain, je réalise pourquoi cette femme exceptionnelle refuse de combattre pour sa planète. Je saisis à quel point elle se sent différente des habitants de la terre… elle est passée elle aussi de l’autre côté, et l’on ne revient jamais indemne de ce genre de voyage. Elle n’accorde son amitié qu’à ceux qui ont traversé un jour cette frontière, au-delà du désespoir et de la raison…
— Capitaine Herlock, je salue votre intervention et vous prie d’accepter mes hommages, ajoute-elle, avant de couper la communication. Le Capitaine enclenche le pilotage automatique.
— Nous allons rejoindre l’oasis. Je crois que nous avons tous besoin de repos, et les réserves d’eau sont quasiment épuisées, annonce-t-il à l’équipage, qui accueille la nouvelle avec enthousiasme. Je m’empresse pour ma part de retrouver mes quartiers et de me jeter sous une douche presque glacée, comme si cela pouvait effacer de mon esprit toutes les horreurs accumulées ces dernières heures. J’enroule une serviette autour de mon bras blessé, incapable de trouver le courage d’aller jusqu’à l’infirmerie, et m’effondre dans un sommeil de plomb dépourvu de rêves…
le vaisseau en compagnie d’une dizaine d’hommes, il y a de cela plus de dix heures, et n’a depuis donné aucun signe de vie. Les contacts radio ont été coupés depuis deux heures et ils ont pour mission de quitter la planète sans leur capitaine lorsque 24 heures seront écoulées. Je souris. Décidément, c’est un mode de fonctionnement récurrent parmi les corsaires.
Alfred engouffre les charges électromagnétiques dans un petit sac à dos militaire et boucle son ceinturon bardé de munitions. Je suis son exemple et nous entamons la route à pied, après avoir refusé avec véhémence l’aide des hommes d’équipage, inquiets pour leur capitaine. Alfred préfère pénétrer dans les lieux en toute discrétion.
Nous atteignons vingt minutes plus tard un imposant mur de béton, couronné de barbelés électrifiés. Après avoir vérifié qu’aucune patrouille ne croise à proximité, Alfred lance un grappin automatique qui vient se ficher à quelques mètres du sol dans un bruit sourd.
Il entreprend l’escalade avec une étonnante agilité et une fois au sommet, jette une épaisse couverture de caoutchouc en travers des barbelés. Il se glisse habilement dessus, en prenant grand soin de ne pas frôler les fils meurtriers. Je le suis, au milieu du claquement sec et des étincelles électriques qui jaillissent çà et là, lorsqu’un insecte vient s’écraser sur le réseau de fils tranchants, avec une odeur de brûlé caractéristique. J’atterris enfin sur le sol de terre battue, déjà moite de sueur, et dégaine aussitôt mon arme. Nous rejoignons à pas de loup la petite porte de métal, à l’arrière du bâtiment, repérée sur le plan par Alfred.
Il se saisit d’un petit boîtier électronique qu’il plaque contre la porte, et entame une série de manipulations complexes. Il s’immobilise soudain et me fait un signe de tête. Je recule, tous mes muscles tendus, prête à bondir. Le battant s’entrouvre avec un cliquetis discret et il lui assène un violent coup de pied, tandis que je pose un genou à terre afin de stabiliser mon geste. Je parviens à abattre les trois vigiles avant qu’ils n’aient le temps de dégainer leurs armes. Nous nous engouffrons dans le couloir sans perdre une seconde. Je remarque avec stupéfaction que les gardiens ne sont pas humanoïdes.
— Alfred, enfilons leurs uniformes.
— Bien vu, chère partenaire.
Nous nous changeons en hâte et je relève mes cheveux sous le couvre-chef règlementaire, dissimulant mon cosmogun dans la poche intérieure de mon uniforme.
— Très jolie, ironise Alfred avant de repartir.
Nous débouchons dans le réfectoire comme il l’avait prévu. Seuls deux soldats sont attablés dans un recoin de la pièce, sirotant un alcool bon marché en jouant aux cartes. Ils ne lèvent même pas les yeux lorsque nous passons devant eux. Il en est de même pour les quelques humanoïdes en blouse blanche que nous croisons dans les couloirs suivants. Alfred parvient en outre à poser les précieuses charges qu’il a apportées, après avoir jeté son sac sous une desserte de métal, tandis que je fais le gué.
Le quartier de détention est situé derrière une imposante grille magnétique, gardée par une demi-douzaine de soldats lourdement armés. Les médecins humanoïdes effectuent de nombreux aller-retour avec les cobayes, escortés par des colosses aux mines renfrognées.
La grille s’ouvre soudain sur un homme étrange vêtu d’un long manteau de cuir. De très longs cheveux d’un noir de jais encadrent son visage pâle et émacié. Ses yeux sombres et perçants lui confèrent un air presque animal non dénué d’un certain charme.

Il lève une main gantée et je sens Alfred frémir lorsqu’apparaît à sa suite Emeraldia, les poignets enchaînés par des menottes électroniques.
— Lorsque j’ai été averti de votre petite expédition punitive, je vous avoue ne pas y avoir cru, ironise l’homme en noir à l’intention de sa prisonnière. Elle le toise sans répondre.
— Franchement, vous n’aviez pas mieux à faire que de venir vous perdre dans cet antre de perversions malsaines grouillant d’humanoïdes sadiques et pervers ? renchérit-il sans se soucier des regards mauvais que lui lancent ses subalternes.
— Vous servez les intérêts de ces humanoïdes, que vous semblez tant mépriser, misérable traître, grince-t-elle avec dégoût
— Sachez chère captive, que je ne sers que MES intérêts, c’est un peu votre philosophie également. Pas de grandes causes à défendre, les humains n’en valent pas la peine…Etc.…
Quel dommage que nous soyons ennemis, nous aurions pu si bien nous entendre, dit-il en caressant la joue de la jeune femme qui recule rageusement . Il approche alors son visage tout près du sien en souriant.
— Je suis sûr qu’en d’autres circonstances vous m’auriez apprécié à ma juste valeur.
Je tente d’obliger Alfred à rester dissimulé dans le renfoncement de la porte d’entrée, mais la force que lui procure sa colère me surprend, et je ne peux rien faire lorsqu’il s'élance au milieu des soldats en hurlant.
— Espèce de salopard ! rugit-il en tirant sur l’homme en noir, qui se jette sur le côté. Les soldats dégainent aussitôt leurs armes, et je parviens à en terrasser deux, échappant de justesse à un laser qui vient claquer avec une étincelle contre le mur derrière moi. Je frappe l’humanoïde qui s’approche d’un violent coup de pied, tandis qu’Alfred s’acharne sur l’homme en noir. Emeraldia parvient à saisir une arme tombée au sol et exécute deux autres gardes.
— Alfred ! Laisse-le ! Nous avons besoin d’aide ! hurle-t-elle en se jetant derrière un des corps inertes. L’homme en noir profite de l’hésitation d’Alfred et se précipite dans un couloir adjacent que je n’avais même pas remarqué. J’assomme un garde qui va abattre le petit homme, tandis que celui-ci se charge des deux colosses. En quelques secondes nos ennemis sont neutralisés et un silence brutal retombe dans la pièce, où s’élève une fumée désagréable à l’odeur de chairs brûlées. Emeraldia s’affaire déjà à se débarrasser de ses menottes avec la carte magnétique qu’elle a récupérée sur le cadavre de l'un des colosses.
— Bon sang, mais qu’est-ce que vous faites ici, grogne-t-elle
— Je suppose que ça veut dire « merci », répond Alfred en l’aidant à retirer les menottes.
— Je ne t’ai rien demandé, Alfred, cette affaire ne regarde que moi !
— Tu croyais franchement que j’allais te laisser régler ça seule ?
— Tu es insupportable ! je parie que tu as installé une balise sur le Falcon.
— Je suis désolé, mais j’étais tellement inquiet...
— Mais ce n’est quand même pas possible ! aboie-t-elle, hors d’elle. Je remarque un minuscule voyant clignotant sur le côté de la grille magnétique du quartier cellulaire et mon sang se glace.
— Alfred, Emeraldia, je pense qu’il faudra que vous régliez ça plus tard, dis-je en pointant du doigt le petit témoin lumineux.
— Bon sang, l’alarme silencieuse ! crie Alfred
— Fichons le camp ! renchérit la grande femme rousse. Mais Alfred désactive déjà l’imposante grille magnétique du quartier de détention.
— Pas sans eux.
La jeune femme se contente de lever les yeux au ciel en soupirant et de le suivre à contrecoeur. Je ferme la marche, réalisant seulement qu’une douleur diffuse envahit mon épaule gauche. Je baisse les yeux et grimace en apercevant la plaie sanglante courant le long de mon bras. Un laser a dû me frôler… Je pose une main sur ma blessure, sans grand espoir de faire cesser l’hémorragie, mais je n’ai guère le temps de m’en soucier pour l’instant.
Je frissonne en distinguant les dizaines de paires d’yeux qui nous dévisagent à travers les parois translucides des cellules. Certains malheureux sont bardés d’implants de métal, d’autres, d’une épouvantable maigreur, ne se sont même pas levés. Une sourde clameur s’élève, faite de suppliques et de gémissements. Emeraldia déverrouille sans un mot les portes des cachots au fur et à mesure de notre progression. Des ombres difformes et décharnées nous emboîtent peu à peu le pas. J’ai l’impression de participer à un cortège d’halloween, macabre et de mauvais goût. Un jeune homme d’une trentaine d’années me fixe d’un air absent. Des tuyaux plongent dans sa colonne vertébrale et son cerveau, le reliant à une machine étrange dans un immonde gargouillis. Une fillette est prise de violentes convulsions et s’effondre avant de vomir un sang noirâtre. L’air aseptisé se charge d’une odeur d’éther qui se mêle à celle, plus âcre, de pourriture et de mort. Je faiblis. Ils sont des dizaines à servir de rats de laboratoire dans leurs aquariums hermétiques, à l’éclairage blafard. J’avance à grand-peine dans cette galerie des horreurs, luttant pour ne pas céder à la panique, mes traumatismes se bousculant pour refaire surface.
À ma droite, une femme baigne dans son sang. Elle ne reverra jamais la lumière du jour.
Elle vient d’accoucher. Son enfant qui gît entre ses jambes ne bouge plus. Un deuxième visage parait se former à l’arrière de son crâne et sa colonne difforme ne lui aurait certainement jamais permis de se tenir debout. La mère ne réagit plus, son visage couvert de sang. Il me semble qu’elle a désespérément tenté de se détacher du fruit de ses entrailles.
Une abominable odeur de chairs, mêlée de fluides corporels et de pourriture me saisit à la gorge, et le bruit des pas claudicants ou traînant dans mon dos me donnent la chair de poule… Nous atteignons le bout du couloir, lorsque le claquement des bottes nous parvient.
— Par ici ! crie Alfred en nous désignant une vaste allée sur notre droite. Nous le suivons, mais les cyborgs dont nous a parlé Emeraldia nous bloquent le passage. Je suis devenue depuis longtemps une semeuse de morts professionnelle, et c’est avec une terrible efficacité et aucun état d’âme que je dissémine les cadavres le long de notre chemin.
Mais je suis stoppée net dans ma course par une apparition improbable. Le cyborg qui me fait face ne m’est pas inconnu, et seules les armes redoutables greffées dans le prolongement de ses avant-bras trahissent son appartenance. Mes pensées s’entrechoquent, mes sens se troublent. L’illogique de la situation me panique. Ma main se met à trembler et je baisse mon cosmogun, abasourdie. Les mots se tordent au fond de ma gorge et je parviens à peine à articuler.
— Kyle…
Je n’ai plus prononcé ton prénom depuis ta mort. Ça ne peut pas être toi, c’est inconcevable ! Tu n’es qu’une pièce du jeu morbide de nos ennemis qui t’ont arraché à ton tombeau ! Mon dieu non… pas toi… pas ça ! Je recule, désorientée, perdue, et trébuche sur l’un des nombreux cadavres jonchant le sol. Je ne peux détacher mon regard de son visage que je connais si bien… Le sang de ma blessure parsème le sol de taches pourpres et ceci semble l’exciter.Tel un prédateur en chasse, il bondit dans ma direction avec un horrible hurlement. Son regard vide qui me fixe me soulève le cœur.
— Kyle ! Kyle… je t’en prie, c’est moi, Ayana…
Il fait un nouveau pas en avant, levant un bras menaçant et m’oblige à enjamber le cadavre pour pouvoir continuer de reculer. Son beau visage transfiguré par la haine me donne envie de pleurer.
— Kyle, souviens-toi de moi… souviens-toi de nous !
Il s’immobilise quelques secondes. Je tremble si fort que mes dents s’entrechoquent
douloureusement. Je me noie dans ses yeux morts qui me traversent. Je sens que je perds pied. Les murs vacillent, le sol se dérobe...
À quelques mètres de l’Arcadia, nous apercevons Mime qui se précipite à notre rencontre. Elle semble très affectée.
— Alfred ! C’est terrible ! Je viens de déchiffrer le plan de vol du vaisseau d’Emeraldia, comme tu me l’avais demandé.Tu… tu avais raison, elle se dirige droit sur Zamora !
— Bon sang ! Un malheur n’arrive jamais seul, comme le disaient nos ancêtres, gémit-il. Je dépose le petit garçon et lui fais signe de suivre les siens, avant de me retourner vers Alfred.
— Que se passe-t-il ?
— Le siège de Microteck Society se trouve sur Zamora. J’ai bien peur que les intentions d’Emeraldia soient claires. Seulement, les laboratoires sont sous contrôle humanoïde et les bâtiments sont hautement sécurisés, protégés par une armada de pointe. Elle n’a aucune chance de s’en sortir seule, glapit-il en se précipitant vers ses quartiers. Je le suis jusque dans sa chambre en tentant de le calmer, mais il ne m’écoute plus. Sans se soucier de ma présence, il saisit une petite valise de métal et y jette en vrac quelques vêtements, des rations de survie, et un tas d’outils étranges. Je pose une main sur son avant-bras pour arrêter son geste et l’oblige à me regarder.
— Alfred, je vous en prie…
Il se dégage maladroitement et reprend le remplissage hétéroclite de la petite valise.
— Je ne peux pas l’abandonner, dit-il sans m’accorder un regard. Ne me le demandez même pas, c’est absolument inutile.
Je reste immobile, déchirée entre le désir de le suivre et mon devoir à bord de ce bâtiment. Mais mon hésitation est de courte durée.
— Très bien, alors je vous accompagne.
— Non ! gronde-t-il en se redressant, les poings sur les hanches.
— Vous ne pouvez pas quitter le vaisseau maintenant, Herlock a besoin de vous ! Il empoigne sa veste élimée.
— Je conçois que ce ne soit pas le meilleur moment, mais vous savez comme moi que personne ne peut rien pour lui. Il s’est déjà barricadé avec sa douleur et ne laissera entrer personne. Seul le temps pourra peut-être atténuer ce qu’il ressent.
— C’est vrai, mais il aurai bien besoin du soutien de ses hommes.
— Alors, restez Alfred, vous êtes le seul qu’il laissera lui venir en aide, et vous le savez. Mes derniers mots le coupent net dans son élan. Il me dévisage fixement, je le sens flancher.
— Je ne peux pas, se ravise-t-il. Je ne peux pas abandonner Emeraldia.
— Et moi je ne peux pas vous laisser partir seul. Il boucle sa valise et me jette un regard vaincu.
— Très bien, mais le capitaine n’appréciera pas.
— Ne me dites pas que vous aviez l’intention de le prévenir de votre décision. Il ne nous laissera jamais partir seul, se sentira contraint de venir en aide à Emeraldia, et je ne pense pas qu'il soit actuellement en mesure de combattre. Il sourit, amusé et embarrassé.
— Allons chercher vos affaires, le temps presse.
Je me dirige vers la porte lorsqu’un bruit suspect m’alerte.
Je l’ouvre vivement, et n’ai que le temps d’apercevoir une ombre furtive disparaître au fond du couloir.
— Quelqu’un nous écoutait, constate rageusement Alfred.
— Il n’y a plus une minute à perdre, dis-je en prenant la direction de mes quartiers.
Une demi-heure plus tard, Alfred entame les manœuvres de décollage, et nous sommes propulsés à travers l’espace à bord d’un appareil que le petit homme a choisi pour sa grande maniabilité et sa vitesse remarquable. Malgré tout, il nous faudra plusieurs heures pour atteindre la planète Zamora. Je me cale au fond de mon siège et observe mon compagnon. L’angoisse se lit sur son visage, habituellement si serein. Il a sorti les plans détaillés des laboratoires humanoïdes et semble décidé à les apprendre par cœur.
— Comment avez-vous eu ces plans ?
— Oh ! Grâce à un ami. Un très bon ami qui a travaillé à l’élaboration des cellules de détention des cobayes. Je vous rassure, il ne collaborait que parce que ses enfants étaient détenus en otages.
— C’est affreux… les a-t-il retrouvés ?
— Lorsque son travail fut achevé, ils l’ont éliminé, ainsi que ses deux filles. Autrefois, il y a de cela quelques milliers d'années, les pharaons faisaient de même avec les architectes de leurs tombeaux. Mon ami se doutait bien que la parole des humanoïdes n’avait que peu de valeur, mais qu’aurait-il pu faire ? Je ne sais que répondre. Il m’a confié ces plans quelques jours avant son exécution, à toutes fins utiles, a-t-il dit. Pour détruire le fruit de l’intérieur…
— Avez-vous trouvé la faille ?
— Peut-être, murmure-t-il en plissant les yeux.
La navette file à travers les étoiles à une vitesse proche de celle de la lumière. J’abandonne Alfred à son étude et m’installe confortablement, reculant le siège pour allonger mes jambes.
Je ferme les yeux, mais les images de carnage envahissent mon esprit avec une violence désagréable. Je soupire et me redresse. Le voyage va être long…
— Je crois savoir comment nous allons entrer, chuchote soudain le petit homme. Il faudra désactiver cette porte-ci, à l’arrière. Je dois pouvoir y arriver sans trop de problèmes. Mais ils ont certainement posté des vigiles derrière.
— Combien seront-ils d’après vous ?
— Pas plus de deux, je pense. Il s’agit d’un accès secondaire menant à la déchetterie.
— Bien, dans ce cas je crois pouvoir les neutraliser, dis-je d’un ton assuré. Le petit homme a un sourire amusé et entreprend de m’expliquer tous les détails.
— Le couloir que nous emprunterons alors mène directement au réfectoire. Il faudra attendre qu’il soit désert bien entendu. Ensuite nous bifurquerons sur la droite afin de rejoindre le quartier des détenus. Il n’y aura qu’à suivre ce couloir-ci, dit-il en pointant du doigt la carte détaillée du site. Par contre, nous allons avoir du mal à ne pas nous faire repérer.
— Alfred ? Il relève la tête et me jette un regard complice. Qu’allons-nous trouver là-bas ?
— Je n’en ai aucune idée. Mais, à mon avis, il faut nous attendre au pire…Ces laboratoires ont obtenu l’aval du gouvernement de l’union terrestre pour approfondir l’étude de soi-disant traitements révolutionnaires sur les criminels qui engorgent les cellules de la station pénitentiaire. Or, vous savez comme moi comme il est de nos jours aisé de condamner n’importe quel gêneur potentiel. De plus, Emeraldia nous a décrit le but réel de leurs expérimentations… Il soupire, semble harassé de fatigue.
— Vous ne pensez pas qu'ils soient des malfaiteurs, n'est-ce pas ? vous comptez libérer les prisonniers ? Il me fixe d’un air grave.
— Je pense que nous devons emmener ceux qui seront capables de nous suivre. Ensuite, j’installerai ces petites merveilles au pied du générateur principal.
Il aligne sur le tableau de bord une dizaine de petites bombes ultras puissantes, au design travaillé. Les lignes épurées camouflent un concentré de technologies de pointe au service de la destruction.
— Dès que nous aurons retrouvé Emeraldia et libéré les détenus, j’enclencherai le compte à rebours. Nous disposerons de vingt minutes pour quitter les lieux. Un bref silence s’installe. Je suis sûr que nous pouvons réussir, renchérit-il, devant mon expression perplexe.
Je laisse mon regard divaguer à travers l’obscurité balayée de traînées blanches lumineuses.
Curieusement, la perspective de ce qui nous attend m’électrise agréablement. Encore une fois, je vais pouvoir me jeter à corps perdu dans le danger et l’action. Encore une fois, je vais pouvoir me doper, grâce à l’inévitable adrénaline qui va se distiller par à-coup dans mes vaisseaux et irradier mon cerveau. Encore une fois, je vais pouvoir m’abandonner à mon instinct, sans chercher à réfléchir ou à analyser la portée de mes actes… Encore une fois…
Mon compagnon a soigneusement replié la précieuse carte et s’est enfoncé dans son siège, décidé à prendre un peu de repos avant la bataille. Incapable de l’imiter, je décide d’entreprendre le nettoyage minutieux de mes armes. Les démonter et les remonter soigneusement m'a toujours procuré un calme et une sérénité inespérés...






