Vendredi 9 novembre 2007

J’aperçois enfin avec un pincement au cœur notre petite planète bleue, qui ressemble à cette distance à ce qu’elle était autrefois, lorsque l’atmosphère n’était pas encore saturée de radiations et que des milliers d’espèces prospéraient à travers des continents alors indépendants les uns des autres. Aujourd’hui, le nombre des terriens est tellement restreint qu’il ne subsiste qu’une seule caste dirigeante, qui déploie sa sournoise tyrannie sur le globe dans son intégralité. Caste qui fut d’ailleurs à l’origine de la parfaite perdition de notre monde, quand ils parvinrent après des siècles d’infiltration de leurs membres au sein des postes clefs gouvernementaux, à faire accéder au pouvoir leurs élites. Ils saisirent leur chance lorsque le réchauffement climatique de la planète entraina de tels bouleversements démographiques que les famines et les exodes s'accélérèrent, déclenchant des guerres civiles et des catastrophes sanitaires un peu partout. Ils édifièrent ce qu’ils appelèrent « le nouvel ordre », et installèrent Stalker à la tête du pouvoir, détruisant des décennies de démocraties pour exercer un total contrôle sur les peuples sous prétexte d'unification. L'invasion humanoïde ne fit que précipiter une fin annoncée du monde tel qu'il existait alors. Les quartiers généraux de la défense mondiale sont le centre névralgique de ce tout puissant gouvernement, car de leur surveillance dépend maintenant la pérennisation de l’ignoble supercherie menée de main de maître depuis la fin de l'occupation humanoïde, il y a aujourd'hui presque treize ans… J’imagine qu’il ne doit pas être aisé de saborder leurs installations et me demande si nous ne courons pas à notre perte.

 



Les moteurs du grand vaisseau ont été coupés, nous plongeant dans un silence inhabituel, seulement parasité par la ventilation discrète des ordinateurs. Herlock s’est posté à la barre, l’œil rivé sur l’écran de communication ainsi que la majorité de l’équipage qui s’est réuni sur le pont. Je me demande pourquoi Syrus ne nous a pas rejoints en un tel moment… Le visage renfrogné de Ramis apparaît enfin sur le moniteur tandis que chacun retient son souffle. Il est concentré et semble avoir laissé de côté son ironie et ses sarcasmes déplacés.
— Dans exactement cinq minutes et quarante-deux secondes, vous pourrez amorcer la descente. Les capteurs atmosphériques ainsi que les radars seront coupés pendant vingt minutes. Nous ne pouvons pas faire mieux sans que cela se remarque. Je sais que c’est juste, mais…
— Ce sera suffisant, assure Herlock d’un ton ferme.
— Bien, j’espère que vous avez raison, capitaine. J’ai envoyé un plan détaillé de trajectoire à Alfred, qui vous mènera jusqu’aux sous-sols de la tour de l’Est. L’Arcadia y sera à l’abri le temps que les réparations soient effectuées. Il existe un passage donnant directement accès aux appartements des deux derniers étages qui sont la propriété de monsieur Zon. Il les met à votre disposition.
Une lueur incrédule traverse le regard d’Herlock et je remarque ses mains qui se contractent sur la barre.
— Il n’y a aucun piège, capitaine, ajoute Ramis qui semble également s'en être aperçu.
— Pourquoi donc tant de soudaine mansuétude à notre égard ?
— Allez savoir, peut-être espère-t-il rendre le monde meilleur…
La mélancolie qui surnage dans le regard de Ramis me rappelle presque le jeune homme qu’il était autrefois et comme s’il devinait mes sentiments, il pose les yeux sur moi avec un sourire doux, virtuellement bienveillant.
— Bienvenue sur Terre, Ayana. Bienvenue à tous et bonne chance pour votre descente, murmure-t-il dans un souffle avant de couper la communication.
— Je veux voir tout le monde à son poste immédiatement ! Préparez-vous à la descente ! Clame Herlock en déverrouillant la barre d‘un mouvement précis et énergique.
— Key, mettez les moteurs principaux en marche, puissance maximum ! Inclinaison 48 degrés. Commandant, à mon signal : mise à feu des réacteurs annexes et fermeture de tous les sas. Envoyez le plan de trajectoire de Ramis, passez-moi en manuel et programmez la procédure de sécurité.
Les secondes semblent être des heures d’attente, durant lesquelles chacun est absorbé par la lecture attentive du compte à rebours qui défile sur l’écran de contrôle. Jamais une suite de chiffres ne m’a paru aussi menaçante. Je retiens mon souffle comme le reste de l’équipage, tandis que le zéro me nargue soudain de toute sa hauteur démesurée.
— En avant ! Accrochez-vous, ça va secouer ! Vocifère le capitaine en tournant la barre afin d’obtenir l’inclinaison idéale que lui indique Alfred pour pénétrer dans l’atmosphère. Aussitôt, les énormes réacteurs crachent une puissance extraordinaire, nous plaquant contre les sièges et faisant dangereusement craquer l’ossature de métal déjà fort endommagée. La proue descend brusquement de plusieurs degrés, me donnant l’impression d’être entraînée dans une chute d’une dizaine de mètres. Je serre les dents, le cœur au bord des lèvres, m’efforçant de ne pas quitter Herlock des yeux, en attente de son signal. Il empoigne fermement la barre afin de garder son équilibre et fixe le tableau de bord sans se soucier des tremblements violents qui ébranlent la coque.
— Maintenant ! Hurle-t-il en pointant un doigt dans ma direction.
J’abaisse la manette de mise à feu et une nouvelle accélération vient de nouveau m’écraser violemment contre le siège. Il me semble qu’un poids phénoménal s’étale sur mon visage et mon torse, m‘empêchant de respirer. J’aperçois d’immenses flammes rouges qui lèchent les vastes hublots, signe que nous venons de pénétrer dans l’atmosphère terrestre à une vitesse beaucoup trop élevée. La coque se met à vibrer de plus belle et le gémissement des turbines poussées à l’extrême me transperce les tympans, mais je m’efforce de garder les yeux ouverts sur notre destination qui se rapproche chaque seconde. Je ne tarde pas d’ailleurs à distinguer les cimes de grandes falaises grises noyées de poussière.
— Coupez les moteurs annexes, commandant, et passez en mode furtif. Key, inversez la puissance des réacteurs principaux, ordonne le capitaine.
L’arrêt soudain de nos propulseurs nous projette vers l’avant, mais ne ralentit pas suffisamment le bâtiment qui vient frôler dangereusement la crête de la montagne aux arêtes menaçantes. Herlock dévie habilement le cap à l’aide de la barre tandis que nous retenons notre souffle, sa délicate manoeuvre nous permet de poursuivre notre trajectoire qui se stabilise enfin. L’inclinaison du vaisseau se normalise et Herlock enclenche le pilotage automatique afin de descendre les marches et de s’approcher des hublots.
— Nous allons maintenant savoir à quoi nous en tenir, Ramis, souffle-t-il entre ses dents.
Au même instant, une énorme trappe de métal couverte de sable s’entrouvre lentement sous nos pieds et nous invite à nous engouffrer dans les entrailles de la Terre.



C'est avec soulagement que je constate qu'aucun comité d’accueil ne nous attend aux portes de l’Arcadia. Herlock a refusé à ses hommes l’accès des appartements de Zon, persuadé qu’un guet-apens n’est pas à exclure. Pour ma part, je ne sais que penser. J’ai du mal à comprendre l’attitude de monsieur Zon et sa générosité me semble pour le moins suspecte. Les différentes factions qui peuplent aujourd’hui l’Arcadia ne paraissent pas disposées à accepter les interdictions aussi facilement, mais pour l’heure, une bonne partie des pirates est affairée au recensement minutieux des diverses avaries et détériorations qui sillonnent la coque et les circuits électroniques. Je recule afin de mieux jauger de l’ampleur des dégâts et suis tétanisée par la phénoménale trace de griffe, qui semble avoir traversé l'alliage sécurisé aussi aisément que du beurre. Les trois éraflures béantes témoignent de la puissance démesurée de cette menace qui se rapproche inexorablement, s’étalant sur toute la longueur du vaisseau dans un dessin implacable. Les abords des plaies ne sont plus qu’un amas informe de tôle en fusion qui s’est brusquement refroidi, abandonnant de longues traînées bouillonnantes sur les flancs endommagés de l’appareil.
— Bon sang, il y en a pour des jours de boulot… murmure Syrus dans mon dos, en découvrant l’étendue des dégâts. Je me retourne vers lui et une fois encore son visage d’une autre époque me déstabilise. Pour la première fois, son expression paisible se teinte d’une gravité effrayante.
— Je n’ai jamais rien croisé de tel… et j’ai pourtant vu tant de choses, murmure-t-il. La voix colérique de Stelly qui résonne à l’extrémité de l’entrepôt me fait sursauter.
— Quoi ? Mais il est hors de question que je végète dans ces sous-sols moisis pendant des semaines alors que là-haut nous attend tout le confort que l’on peut souhaiter ! Herlock agrippe son bras et l’oblige à se diriger vers le pont de l'Arcadia. 
— Lâche-moi ! Rugit-elle.
Je décide d’intervenir lorsqu’ils arrivent à ma hauteur, mais une fureur glacée transfigure les traits du capitaine, qui ne semble plus vouloir écouter qui que ce soit. Il resserre douloureusement son étreinte sur le bras de la jeune fille sans desserrer les dents tandis qu’elle se débat en vain. Je m’engouffre sur le pont à leur suite, talonnée par Syrus. Herlock fait volte-face.
— Dites-lui de me lâcher ! Il me fait mal ! Gémit Stelly en se tortillant sous la poigne implacable d'Herlock. Il la libère enfin avec un mouvement de lassitude et je décèle une souffrance éperdue au fond de son âme, devant toute l’étendue de son impuissance.
— Regardez ce qu’il m’a fait ! Insiste Stelly en indiquant son biceps rougi par la pression des doigts.
— Assez, Stelly ! Bon sang, mais que cherches-tu à la fin ? Tu crois que c’est pour te contrarier que l’on t’interdit l’accès des appartements de Zon ? Dis-je. Elle esquisse un sourire grimaçant empreint de dégoût.
— Non, bien sûr, c’est pour me protéger… vous devriez peut-être m’enchaîner nuit et jour pour être sûrs que je ne risque rien. Il existe là-haut tout le luxe et le confort imaginable, tout ça nous est offert sur un plateau, et je devrais moisir des semaines durant dans cet infâme entrepôt parce que vous êtes tous paranoïaques ? J’en ai assez de subir les névroses de tout le monde ici ! Crache-t-elle avec rancoeur. Quelque chose me frappe soudain de plein fouet.
— Comment sais-tu à quoi ressemblent ces appartements ? Un bref silence d’hésitation au cours duquel son expression perd un peu de son assurance.
— Je l’imagine, c’est tout. Peut-être que je me trompe, mais ça m’étonnerait. D’après ce que j’ai pu apprendre, monsieur Zon est quelqu’un de raffiné, non ? Cette fois, j’en suis certaine, elle ne nous dit pas tout.
— Capitaine, je pourrais accompagner Stelly, si vous le désirez, suggère Syrus. Elle lui jette un regard méprisant dont il ne se soucie guère.
— Et bien, voilà, ton chien de garde me propose ses services. Comme ça, tout le monde est content, n'est-ce pas ?
Herlock la dévisage en silence et tout en lui s’est de nouveau refermé. Impossible de discerner la moindre émotion dans ses traits impassibles et sévères. Il se tourne enfin vers Syrus et lui indique son consentement d’un signe de tête. La jeune femme se redresse avec un air hautain, convaincue d’avoir gagné une bataille et un sourire triomphant vient éclairer son visage.
— Je vais chercher quelques affaires, je vous rejoins sur le pont dans cinq minutes Syrus, dit-elle avant de s’éclipser.
— Prenez une dizaine d’hommes et fouillez chaque recoin de ces appartements. Ne la laissez seule à aucun moment.
— Bien, capitaine. Vous n’avez aucun souci à vous faire.
— Je le sais, Syrus, répond Herlock avec un sourire discret et entendu au grand gaillard roux qui entreprend déjà de réunir ses compagnons. Je le regarde songeusement s’éloigner, presque envieuse de l’étrange complicité qui semble unir les deux amis.
— Je ne t’ai jamais vu accorder ainsi ta confiance à quelqu’un d’autre qu’Alfred, dis-je dans un murmure distrait, tandis qu’il enveloppe mes épaules d’un bras affectueux.
— Syrus a traversé tant de choses que nous ne connaîtrons jamais… Mais son âme est pure et son sens de l’honneur sans égal.
L’image du sourire confiant et paisible affiché par le colosse roux s’impose de nouveau à moi et achève de me convaincre qu’un lourd secret entoure cet étrange personnage. Mon instinct me souffle également qu’il serait prêt à donner sa vie pour protéger celle d’Herlock, mais quelle peut bien être la raison de cette respectueuse dévotion ?

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