L’Arcadia est plongé dans un calme et une pénombre somnolente lorsque je remonte à bord. Mes pas résonnent dans les corridors désertés, au rythme de mes
questionnements silencieux. Je ne peux me résoudre à quitter des yeux le petit cercle noir qui illumine de sa clarté discrète mon chemin solitaire. Comment un objet d'apparence si anodine est-il
capable de recéler en ces instants une telle vitale importance ? J’aperçois soudain une silhouette frêle qui se dessine sur le mur qui me fait face. Elle s’immobilise aussitôt. Instinctivement,
ma main se pose sur la crosse de mon arme tandis que je m’approche pour découvrir l’expression craintive de notre prisonnier humanoïde, qui lève vers moi ses inquiétants yeux d’insecte en se
tassant dans l’obscurité. Je le dévisage en silence, déroutée par son attitude, alors qu’il esquisse un rictus embarrassé.
— Je ne supportais plus d’être cloitré entre les murs de ma cabine, j’avais vraiment besoin de marcher un peu, de voir autre chose. Je sais que je ne devrais pas, mais…
— Vous êtes libre de divaguer à votre guise tant que vous ne tentez pas d’accéder aux centres vitaux du bâtiment. Ne craignez rien, je ne vous ferai aucun mal.
Il m’accorde un faible sourire et semble se détendre quelque peu.
— Je crains que malheureusement vos compagnons ne soient pas aussi tolérants que vous, murmure-t-il en me désignant discrètement le côté de sa mâchoire orné d’un impressionnant hématome.
— Il est vrai que la tolérance et le respect ne sont pas le plus bel apanage de mes semblables.
— Je pense que je pourrais vous affirmer la même chose en ce qui concerne mon peuple. Mais, je suis heureux de constater que vous sembliez indifférente à …
— Ne vous méprenez pas. J’éprouve un profond mépris pour votre civilisation colonisatrice et barbare. Je ne vois pas l’intérêt de frapper un ennemi déjà à terre, voilà tout.
Il s’accorde un instant de réflexion avant de me tendre une main amicale, tandis que je réalise que je n’ai pas plus de considération pour mon peuple que pour le sien.
— Mon nom est Andrak. Je suis heureux de vous connaître et vous remercie pour votre hospitalité et votre franc-parler.
J’accepte de serrer sa main à la texture glacée et lisse avec une légère incrédulité. Il semble très touché par mon geste et me gratifie d’un sourire entendu. Il me fait comprendre par un signe
de tête qu’il souhaite se retirer et je le regarde s’éloigner d’un air songeur. Je m’aperçois alors que je suis à quelques mètres de l’imposante porte des quartiers du capitaine et une sourde
angoisse accélère les battements de mon coeur. Il va bien falloir que je lui explique les motivations de monsieur Zon, je vais devoir lui parler du pacte morbide qu’il nous propose. Connaissant
la haine sans borne qu’ils se vouent, comment appréhender la réaction d’Herlock ? Me voici devant le sas, indécise. Le petit voyant clignotant qui surplombe le battant m’indique qu’il est
présent, mais ma main hésite. Je décide de cesser de réfléchir et frappe. Un interminable silence… Finalement dans un bruit de soufflet le sas s’ouvre. Il a certainement utilisé le visualisateur
pour savoir qui se permettait de le déranger en cette heure avancée. Mes yeux balaient la pièce plongée dans la semi-pénombre et je le découvre installé derrière son vaste bureau, réchauffant un
verre d’alcool entre ses doigts. Son regard suit le moindre de mes mouvements tandis que je m’approche en silence. Il me fait signe de m’asseoir face à lui dans un antique fauteuil et je suis
enivrée par l’odeur animale et douce du cuir qui crisse discrètement sous mon poids.

— Qu’exige-t-il ? Murmure-t-il sans détour comme si cette question l’obsédait depuis des siècles. Je sens son regard attentif posé sur moi et réalise qu’il a
immédiatement remarqué le petit bracelet qui scintille autour de mon poignet. Un interminable silence s’ensuit que je souffre de briser. Je relève les yeux vers lui et l’intensité de son
regard me donne le vertige.
— Il veut se joindre à nous. Il dit connaitre la chose qui a tué nos hommes. Il prétend être en mesure de nous apporter son aide.
L’expression impavide d’Herlock me glace, car je sais maintenant la déchiffrer et un long frisson me traverse. Il se lève vivement et fait le tour de la table afin de s’approcher de moi. Il
saisit mon poignet droit et serre le cercle de métal entre ses doigts.
— Comment as-tu pu croire un seul instant que j’accepterais de le laisser monter à bord ? Grince-t-il d’une voix vacillante.
— Ce bracelet contrôle celui qui plonge au cœur de ses veines. Il me suffit d’un geste pour le condamner.
Une lueur incrédule teintée d'incompréhension traverse son regard qui reste rivé au mien un long moment, m'interdisant toute retraite. Je suis assaillie par la désagréable sensation qu'il tente
de lire dans mes pensées, cherchant au fond de mes yeux quelque chose qui m'échappe. Il libère enfin mon poignet, se redresse pour se diriger vers les immenses vitres
sécurisées aveuglées par la pénombre glacée de l'entrepôt. Un nouveau silence pesant s’instaure entre nous qu’il brise d’un murmure à l’étrange intonation.
— Ainsi, il a lié sa vie à la tienne ?
Que répondre à cela. Toute la signification de ces quelques mots me frappe en plein visage et je ne sais quel sens donner à ce pacte inhabituel qui, je dois bien le reconnaitre, m'unit désormais
à son plus fervent ennemi.
— Il a mis sa vie entre mes mains dans le seul but de gagner notre confiance.
Il se retourne dans ma direction avec un sourire énigmatique tandis qu’il pose sur moi un regard adouci.
— Tu le penses sincère, n’est-ce pas ?
— Mon instinct me pousse à croire qu’il m’a dit la vérité au sujet de cette menace. Je considère sincèrement que nous risquons d’avoir besoin de ses connaissances et de son aide.
— Zon a toujours possédé un don de persuasion hors du commun, ironise-t-il en s’approchant afin de saisir son verre de bourbon, qu’il savoure en silence avant de reprendre.
— Je suis certain que ton intuition est fiable. Je te laisse lui signifier mon agrément.
Un immense soulagement mêlé de culpabilité m’envahit. Je l’observe un instant, mais il se retourne de nouveau vers les imposants hublots et son regard se perd dans le vague comme chaque fois
qu’il explore les contrées tourmentées de ses souvenirs. Je me lève dans un froissement de cuir et m’approche doucement. Il me tend son verre et je goute le breuvage puissant dont le parfum boisé
me réchauffe agréablement la gorge. Nous restons ainsi immobiles, dans le silence des immenses entrepôts désertés dont les limites se diluent dans l'obscurité.
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J'avertis dès le lendemain monsieur Zon qu'il est convoqué à bord, afin d'effectuer les vérifications nécessaires de son bracelet. Il accepte sans rechigner de se
livrer à ces investigations, qu'il considère comme tout à fait logiques selon ses dires. Je tressaille lorsque la porte s’ouvre sur l’homme aux longs cheveux d’ébène. Il esquisse un sourire
narquois et triomphant en posant le pied sur le vaisseau que je l’ai jadis aidé à fuir. Son regard balaie d’un air amusé la foule qui l’accueille avec méfiance et se pose finalement sur moi. Son
expression se modifie et quelque chose d’indéfinissable traverse ses yeux sombres, qui me fait hésiter entre l'inquiétude et la perplexité.
— Tiens ! Herlock n’est pas là ? Quel manque d’hospitalité tout de même ! Grince-t-il en levant une main dans un geste ample et tournoyant. Je souris. Il est toujours aussi
théâtral.
— Il ne désire pas vous croiser pour l’instant. Il ne voudrait pas vous tuer… par mégarde, dis-je en employant le même ton cynique qu’il affectionne tant. Un immense sourire
éclaire alors son visage tandis qu’il saisit une de mes mains pour y poser ses lèvres, dans une révérence désuète et déplacée. Je retire vivement mes doigts, incapable de ne pas lui rendre un
sourire amusé.
— Assez, monsieur Zon. Nous avons à faire.
Il se redresse de toute sa haute stature et plonge un regard étrange au fond du mien. Je suis soudain fascinée par le charisme dangereux qui émane de sa présence. Sa beauté asiatique semble
d'ailleurs faire l'unanimité auprès de mes quelques rares comparses féminines, à en juger par leurs murmures enthousiastes.

Il parait s'amuser grandement de la situation et entame une discrète révérence en direction d'un petit attroupement de jeunes femmes qui s'est rapproché. Leurs
minauderies soudaines et leurs rires étouffés me hérissent.
— Qu'est-ce que c'est que ce guignol ? Grogne soudain un gros homme à l'haleine aigre. Bien entendu, Zon se dirige immédiatement dans sa direction d'un pas leste. Il approche son visage tout près
du pirate quelque peu éméché, tandis que déjà la foule se recule instinctivement.
— Le manque de politesse est semble-t-il un maitre mot ici. Il va falloir remédier à cela, ne pensez-vous pas ? Murmure-t-il avec une grimace de dégout. L'homme n'a pas le temps de répondre, sa
face soudain plaquée contre le mur, une dague contre la carotide.
— Monsieur Zon ! Cessez cela sur-le-champ, dis-je rageusement. Est-ce donc là votre manière de
prouver que nous pouvons vous faire confiance ? Il hésite un instant puis finit par lâcher le gros homme, qui recule en titubant.
—
Veuillez me pardonner, mon commandant, j’ai toujours eu beaucoup de mal à accepter le manque de respect et de bienséance des… pirates, dit-il avec une humilité disproportionnée en me décochant
son plus beau sourire avec un regard entendu. Je m’apprête à répondre, mais la voix de Key me fait sursauter.
— Suivez-moi, monsieur Zon, je vais vous conduire au poste médical, annonce t’elle froidement en me jetant un regard mauvais. Il toise la jeune femme d'un air moqueur, mais elle s’éloigne
sans attendre, tandis que deux hommes armés indiquent à notre hôte le chemin à suivre.
— Fort aimable à vous, mademoiselle Key. Puis je vous appeler Key ?
— Pas de ça avec moi. Contentez-vous de « lieutenant », cela conviendra très bien, grogne-t-elle tandis qu’il lui emboîte le pas. Il sourit en secouant la tête.
— Ah ! les femmes, vous êtes toujours si rancunières ! Il s'arrête net en apercevant Syrus qui surveille la scène en silence à l'angle du couloir. Un curieux désarroi crispe ses
traits alors qu'il dévisage le grand Viking avec stupeur.
— Je vous connais, souffle-t-il avec émotion. C'était il y a si longtemps, comment est-ce possible ? Je ne comprends pas...
— Vous devez sans doute vous méprendre, l'interrompt brutalement Syrus. Allons, ne faites pas attendre le docteur Villars. Il lui fait signe dans la direction de Key, qui trépigne
d'impatience et Zon s'exécute, non sans jeter quelques regards inquisiteurs au grand homme. Un frisson glacé me traverse soudain. Je frotte mes épaules dans un geste instinctif
et pousse un soupir de fatigue. Que va-t-il advenir maintenant ? Ai-je eu raison de convaincre Helock d’accepter que cet infernal individu se joigne à nous ? Ne suis-je pas une fois de plus
en train de commettre une terrible erreur de jugement ? Je n’apprécie guère cette situation, tout comme je déteste sentir le trouble diffus que déclenche en moi la présence de cet
homme.






