Nous atteignons notre destination dans le petit matin blafard que nous renvoie l’atmosphère de la planète Katoga-Hiatt. Je suis avertie des manœuvres d’approche par l’étrange voix de Mime qui m’extirpe de l’un de mes inévitables et envahissants cauchemars. C’est les paupières encore alourdies de sommeil et l’esprit vaporeux que j’arrive dans la salle de contrôle où s’est abattu un silence accablant, quelques secondes plus tôt.Tous les yeux sont rivés sur les immenses hublots de verre, nous séparant des vestiges carbonisés d’une petite ville, dévastée par Dieu sait quelle catastrophe. Key a porté une main à sa bouche pour ne pas crier et Mime secoue la tête dans un mouvement de négation résignée. Alfred ne peut cacher sa stupeur et s’éponge nerveusement le front. Seul Herlock conserve un calme impassible, le regard inflexible et les bras croisés. Il brise finalement le silence en s’exprimant sur le ton sec et désincarné qu’il utilise lorsqu’il désire une réaction rapide et sans discussion de l’équipage.
— Amarrez l’Arcadia et tenez-vous prêt à ouvrir le sas. Key et Ramis avec moi. Alfred, prépare les détecteurs de radiations et les scanners.
— Je vous accompagne, capitaine, dis-je sans vraiment attendre de réponse.
— Très bien, allons-y. Vérifiez tous vos armes et restez sur vos gardes. Je n’ai aucune idée de ce que nous allons trouver là-bas.
Il descend les marches, tandis qu’une vague de cliquetis métalliques s’élève autour de lui lorsque nous lui emboîtons le pas. Je ferme la marche, en enclenchant le chargeur de l’arme la plus légère et maniable de mon artillerie.
L’atmosphère de la petite ville est chargée de cendres noires et collantes. La plupart des bâtiments ne sont plus que ruine, et le sang de dizaines de cadavres plus ou moins décomposés se mêle à la boue inondant les ruelles accidentées. De nombreux arbres sans doute centenaires ont été déracinés, ce qui donne une idée de la violence des évènements qui nous ont précédés de peu. Nous avons affaire à des puissances qui nous dépassent.
Key ne peut réprimer un cri en apercevant le corps d’un tout jeune enfant à demi décapité par un laser. Il n’a guère plus de deux ans… Ramis s’approche de la jeune femme et enveloppe ses épaules de son bras valide, dans un geste protecteur. Seul le capitaine semble hermétique à tout ce qui l’entoure, sachant exactement où il va, nous entraînant rapidement à sa suite à travers les petites ruelles aux dessins complexes, qui autrefois étaient certainement dotées d’un très beau cachet. Il stoppe sa marche tandis que se dessine un nouveau croisement.
— Séparez-vous et tentez de trouver des survivants. N’oubliez pas les caves, car la ville en est truffée et les scanners thermiques n’iront pas forcément jusque-là, ordonne-t-il sans se retourner. Je vous retrouve ici dans trois heures. Soyez très prudents et restez en contact radio permanent.
Chacun s’exécute immédiatement, et sans un mot de plus, il poursuit son chemin. Je demeure sur place, indécise…
— Capitaine ? Il se retourne vers moi. Ses traits sont tendus et une sourde angoisse émane de tout son être. Permettez-moi de…
— Accordé.
Je suis heureuse qu’il m’autorise à l’accompagner sans bien savoir pourquoi. Au bout de quelques minutes, nous atteignons une porte, ravagée par les explosions. Il hésite quelques secondes, puis se faufile entre les planches calcinées pour entrer. Je n’ose pas le suivre, soudain terrifiée à l’idée de ce que je vais découvrir. Mais le bruit sourd d’une chute me fait sursauter, m’oblige à empoigner mon arme avant de me glisser à l’intérieur de la maison en ruine. Mon regard balaie rapidement la scène de dévastation qui s’offre à moi et je ne peux réprimer les tremblements incontrôlés qui m’envahissent. Herlock me tourne le dos, agenouillé devant le corps inerte de la femme aux cheveux argentés. Ses vêtements en lambeaux découvrent son ventre ouvert et sanglant tandis que ses yeux révulsés fixent le plafond dans une expression d’horreur figée. Son visage si clair, si doux, est couvert de plaies profondes. Elle gît sur le dos, au pied du lit où est ligotée la jeune femme aperçue sur l’enregistrement vidéo.
D’atroces fils barbelés entaillent impitoyablement ses poignets. Je ne peux détacher mon regard de son visage tuméfié, qui a dû être fort plaisant. Sa bouche fragile s’ouvre sur une langue bleuie et un filet de sang noir coule le long de son cou tendu, couvert de traces de strangulations. Ses longues jambes fines sont écartées dans une pose obscène et son bas ventre meurtri ne laisse aucun doute quant aux outrages abjects qu’elle a dû subir avant de mourir, ou peut-être après… Une grande flaque de sang poisseux envahit presque entièrement le lit et le sol où s‘éparpillent les objets domestiques dont la présence parait soudain incongrue. Il semble que les corps aient été mis en scène par un esprit malade, et cette mise en scène macabre sonne comme un avertissement.
Je recule en trébuchant, nauséeuse et choquée. La tête me tourne, et l’odeur de sang et de décomposition me sont subitement insoutenables. Un long moment s’ensuit, sans que je sois capable de la moindre réaction. J'observe d'un oeil hagard le capitaine, en train de détacher les poignets de la jeune femme. La manipulation délicate de ces corps inertes et mutilés achève de me dégoûter. Je m’écarte précipitamment de la porte et cours dehors pour aller vomir.
Encore étourdie, je repère une petite fontaine s’écoulant au milieu d’une place tout près. Je m’y agenouille et plonge mes mains dans l’eau glacée, m’asperge abondamment le visage. Je reste ainsi penchée sur le miroir inconstant de l’eau souillée, haletante et tremblante, durant d’interminables minutes. Puis, ne voyant pas réapparaître le Capitaine, j’arrache du fond de mes entrailles un reste de courage, et franchis de nouveau le seuil de la petite maison ravagée.
Herlock a installé les corps côte à côte afin de les recouvrir d’un drap qui déjà commence à se tacher inexorablement de pourpre. Je le cherche du regard et finis par l’apercevoir dans un coin reculé de la pièce. Il est assis face à une petite table branlante, et se tient la tête entre les mains. Ses longs cheveux dissimulent son visage, mais je parviens à distinguer dans la pénombre ses larmes, qui viennent s’écraser sur le bois vermoulu, dans un silence presque irréel. L’émotion se mêlant à l’embarras, je m’approche de lui doucement et le cœur battant, pose une main sur son épaule. C’est avec un étonnement mutique que je le laisse entourer ma taille de ses bras puissants, son visage se perdant contre mon cœur. Il est des instants qui semblent s’affranchir de toute réalité. Je l’enlace tendrement comme si ce geste était une évidence, une logique naturelle et instinctive guidant mes mains. Nous restons ainsi immobiles de longues minutes. Je perçois les spasmes de ses sanglots muets et le parfum de ses cheveux. Cette brusque intimité me fait frissonner. Le temps parait s’étirer dans le silence étrange de ce tombeau et je ne désire qu’une chose en cet instant : alléger sa souffrance… et je réalise toute l’étendue de mon impuissance…

— Allons-nous-en, murmure-t-il enfin d’une voix brisée, en s’écartant de moi. Il se relève rapidement, souhaitant sans doute effacer au plus vite les empreintes de cet instant de défaillance. Je jette un dernier regard aux draps ensanglantés dessinant les corps presque encore tièdes de celles qui ont été sa famille et la nausée me reprend. Je m’empresse de quitter la chambre mortuaire.
Le chemin du retour ne résonne que du claquement régulier des talons de nos bottes, ainsi que du crissement omniprésent de nos armes. Chacun perdu dans un tourbillon de pensées incohérentes et maussades… Mon esprit se focalise sur le regard empli de terreur de la jeune femme et je frotte mon visage, comme si ce simple geste parviendrait à me libérer des images atroces qui dansent devant mes yeux.
Nous rejoignons Alfred qui me jette un regard plein d’appréhension et j’esquisse un signe de tête négatif en laissant parler mon regard. Le petit homme parait désemparé quelques secondes puis entreprend malgré tout de faire son rapport au capitaine.
— Nous avons trouvé une dizaine de survivants, dont trois enfants. Key et Ramis sont avec eux. Ils seront là d’ici quelques minutes, le temps de rassembler quelques affaires. Aucun signe de radioactivité sur le site.
— Très bien. Attendez-les ici avec Ayana, répond Herlock sans rien laisser transparaître. Et envoyez une équipe pour rapatrier les dépouilles de la maison 541, dans la zone 27.
— À vos ordres, capitaine, fait Alfred en le dévisageant. Herlock fait volte-face et s’éloigne en direction de l’Arcadia sans plus d’explications. Aussitôt, Alfred perd sa fragile contenance.
— Dites-moi que ce n’est pas vrai ! Ils ne sont pas…
— Ils sont tous morts, Alfred, dis-je d’une voix blanche. Il blêmit et s’éponge le front. Il regarde son ami s’éloigner dans la brume poussiéreuse aux entêtantes effluves de mort…
— Je crois… qu’il va mal.
Ramis et Key ne tardent pas à nous rejoindre, escortant une poignée d’hommes et de femmes aux yeux hagards, leurs corps amaigris couverts de plaies et d’ecchymoses.Un petit garçon au visage obscurcit de crasse lève vers moi des yeux rougis de fatigue et de larmes. Il a peut-être trois ou quatre ans, et étreint dans ses petits bras les lambeaux de ce qui a dû être une peluche douce et colorée. Ses cheveux noircis et hirsutes lui donnent l’aspect d’un petit épouvantail, et mon cœur se serre lorsqu’il me tend sa petite main d’un geste maladroit. Je le prends dans mes bras et indique la direction à suivre au petit groupe, qui m’emboîte le pas.
— Amarrez l’Arcadia et tenez-vous prêt à ouvrir le sas. Key et Ramis avec moi. Alfred, prépare les détecteurs de radiations et les scanners.
— Je vous accompagne, capitaine, dis-je sans vraiment attendre de réponse.
— Très bien, allons-y. Vérifiez tous vos armes et restez sur vos gardes. Je n’ai aucune idée de ce que nous allons trouver là-bas.
Il descend les marches, tandis qu’une vague de cliquetis métalliques s’élève autour de lui lorsque nous lui emboîtons le pas. Je ferme la marche, en enclenchant le chargeur de l’arme la plus légère et maniable de mon artillerie.
L’atmosphère de la petite ville est chargée de cendres noires et collantes. La plupart des bâtiments ne sont plus que ruine, et le sang de dizaines de cadavres plus ou moins décomposés se mêle à la boue inondant les ruelles accidentées. De nombreux arbres sans doute centenaires ont été déracinés, ce qui donne une idée de la violence des évènements qui nous ont précédés de peu. Nous avons affaire à des puissances qui nous dépassent.
Key ne peut réprimer un cri en apercevant le corps d’un tout jeune enfant à demi décapité par un laser. Il n’a guère plus de deux ans… Ramis s’approche de la jeune femme et enveloppe ses épaules de son bras valide, dans un geste protecteur. Seul le capitaine semble hermétique à tout ce qui l’entoure, sachant exactement où il va, nous entraînant rapidement à sa suite à travers les petites ruelles aux dessins complexes, qui autrefois étaient certainement dotées d’un très beau cachet. Il stoppe sa marche tandis que se dessine un nouveau croisement.
— Séparez-vous et tentez de trouver des survivants. N’oubliez pas les caves, car la ville en est truffée et les scanners thermiques n’iront pas forcément jusque-là, ordonne-t-il sans se retourner. Je vous retrouve ici dans trois heures. Soyez très prudents et restez en contact radio permanent.
Chacun s’exécute immédiatement, et sans un mot de plus, il poursuit son chemin. Je demeure sur place, indécise…
— Capitaine ? Il se retourne vers moi. Ses traits sont tendus et une sourde angoisse émane de tout son être. Permettez-moi de…
— Accordé.
Je suis heureuse qu’il m’autorise à l’accompagner sans bien savoir pourquoi. Au bout de quelques minutes, nous atteignons une porte, ravagée par les explosions. Il hésite quelques secondes, puis se faufile entre les planches calcinées pour entrer. Je n’ose pas le suivre, soudain terrifiée à l’idée de ce que je vais découvrir. Mais le bruit sourd d’une chute me fait sursauter, m’oblige à empoigner mon arme avant de me glisser à l’intérieur de la maison en ruine. Mon regard balaie rapidement la scène de dévastation qui s’offre à moi et je ne peux réprimer les tremblements incontrôlés qui m’envahissent. Herlock me tourne le dos, agenouillé devant le corps inerte de la femme aux cheveux argentés. Ses vêtements en lambeaux découvrent son ventre ouvert et sanglant tandis que ses yeux révulsés fixent le plafond dans une expression d’horreur figée. Son visage si clair, si doux, est couvert de plaies profondes. Elle gît sur le dos, au pied du lit où est ligotée la jeune femme aperçue sur l’enregistrement vidéo.
D’atroces fils barbelés entaillent impitoyablement ses poignets. Je ne peux détacher mon regard de son visage tuméfié, qui a dû être fort plaisant. Sa bouche fragile s’ouvre sur une langue bleuie et un filet de sang noir coule le long de son cou tendu, couvert de traces de strangulations. Ses longues jambes fines sont écartées dans une pose obscène et son bas ventre meurtri ne laisse aucun doute quant aux outrages abjects qu’elle a dû subir avant de mourir, ou peut-être après… Une grande flaque de sang poisseux envahit presque entièrement le lit et le sol où s‘éparpillent les objets domestiques dont la présence parait soudain incongrue. Il semble que les corps aient été mis en scène par un esprit malade, et cette mise en scène macabre sonne comme un avertissement.
Je recule en trébuchant, nauséeuse et choquée. La tête me tourne, et l’odeur de sang et de décomposition me sont subitement insoutenables. Un long moment s’ensuit, sans que je sois capable de la moindre réaction. J'observe d'un oeil hagard le capitaine, en train de détacher les poignets de la jeune femme. La manipulation délicate de ces corps inertes et mutilés achève de me dégoûter. Je m’écarte précipitamment de la porte et cours dehors pour aller vomir.
Encore étourdie, je repère une petite fontaine s’écoulant au milieu d’une place tout près. Je m’y agenouille et plonge mes mains dans l’eau glacée, m’asperge abondamment le visage. Je reste ainsi penchée sur le miroir inconstant de l’eau souillée, haletante et tremblante, durant d’interminables minutes. Puis, ne voyant pas réapparaître le Capitaine, j’arrache du fond de mes entrailles un reste de courage, et franchis de nouveau le seuil de la petite maison ravagée.
Herlock a installé les corps côte à côte afin de les recouvrir d’un drap qui déjà commence à se tacher inexorablement de pourpre. Je le cherche du regard et finis par l’apercevoir dans un coin reculé de la pièce. Il est assis face à une petite table branlante, et se tient la tête entre les mains. Ses longs cheveux dissimulent son visage, mais je parviens à distinguer dans la pénombre ses larmes, qui viennent s’écraser sur le bois vermoulu, dans un silence presque irréel. L’émotion se mêlant à l’embarras, je m’approche de lui doucement et le cœur battant, pose une main sur son épaule. C’est avec un étonnement mutique que je le laisse entourer ma taille de ses bras puissants, son visage se perdant contre mon cœur. Il est des instants qui semblent s’affranchir de toute réalité. Je l’enlace tendrement comme si ce geste était une évidence, une logique naturelle et instinctive guidant mes mains. Nous restons ainsi immobiles de longues minutes. Je perçois les spasmes de ses sanglots muets et le parfum de ses cheveux. Cette brusque intimité me fait frissonner. Le temps parait s’étirer dans le silence étrange de ce tombeau et je ne désire qu’une chose en cet instant : alléger sa souffrance… et je réalise toute l’étendue de mon impuissance…

— Allons-nous-en, murmure-t-il enfin d’une voix brisée, en s’écartant de moi. Il se relève rapidement, souhaitant sans doute effacer au plus vite les empreintes de cet instant de défaillance. Je jette un dernier regard aux draps ensanglantés dessinant les corps presque encore tièdes de celles qui ont été sa famille et la nausée me reprend. Je m’empresse de quitter la chambre mortuaire.
Le chemin du retour ne résonne que du claquement régulier des talons de nos bottes, ainsi que du crissement omniprésent de nos armes. Chacun perdu dans un tourbillon de pensées incohérentes et maussades… Mon esprit se focalise sur le regard empli de terreur de la jeune femme et je frotte mon visage, comme si ce simple geste parviendrait à me libérer des images atroces qui dansent devant mes yeux.
Nous rejoignons Alfred qui me jette un regard plein d’appréhension et j’esquisse un signe de tête négatif en laissant parler mon regard. Le petit homme parait désemparé quelques secondes puis entreprend malgré tout de faire son rapport au capitaine.
— Nous avons trouvé une dizaine de survivants, dont trois enfants. Key et Ramis sont avec eux. Ils seront là d’ici quelques minutes, le temps de rassembler quelques affaires. Aucun signe de radioactivité sur le site.
— Très bien. Attendez-les ici avec Ayana, répond Herlock sans rien laisser transparaître. Et envoyez une équipe pour rapatrier les dépouilles de la maison 541, dans la zone 27.
— À vos ordres, capitaine, fait Alfred en le dévisageant. Herlock fait volte-face et s’éloigne en direction de l’Arcadia sans plus d’explications. Aussitôt, Alfred perd sa fragile contenance.
— Dites-moi que ce n’est pas vrai ! Ils ne sont pas…
— Ils sont tous morts, Alfred, dis-je d’une voix blanche. Il blêmit et s’éponge le front. Il regarde son ami s’éloigner dans la brume poussiéreuse aux entêtantes effluves de mort…
— Je crois… qu’il va mal.
Ramis et Key ne tardent pas à nous rejoindre, escortant une poignée d’hommes et de femmes aux yeux hagards, leurs corps amaigris couverts de plaies et d’ecchymoses.Un petit garçon au visage obscurcit de crasse lève vers moi des yeux rougis de fatigue et de larmes. Il a peut-être trois ou quatre ans, et étreint dans ses petits bras les lambeaux de ce qui a dû être une peluche douce et colorée. Ses cheveux noircis et hirsutes lui donnent l’aspect d’un petit épouvantail, et mon cœur se serre lorsqu’il me tend sa petite main d’un geste maladroit. Je le prends dans mes bras et indique la direction à suivre au petit groupe, qui m’emboîte le pas.
par Linka
publié dans :
Roman : Tome 1






