Les composés électroniques et les matériaux rares entreposés dans les sous-sols, sans doute à notre intention, facilitent grandement l’avancement des réparations du grand vaisseau et je ne peux empêcher d’affluer un sentiment de reconnaissance envers Ramis et monsieur Zon. Le jeune chasseur de prime nous a annoncé sa visite et malgré la réticence du capitaine, une certaine fébrilité s’empare de moi à l’idée de le revoir enfin. Herlock a réuni les membres de l'équipage initial de l'Arcadia au bas du pont, refusant de laisser monter notre ancien coéquipier à bord, et le docteur Villars fait les cent pas en jetant des coups d’oeil anxieux à l'imposant sas blindé de l’entrepôt. Key l’observe avec une exaspération grandissante tandis que les grands yeux dorés de Mime se perdent dans le vide. La porte se soulève enfin et je frémis en voyant le capitaine dégainer son cosmogun et déverrouiller la sécurité.
Une silhouette massive nous fait face dans la semi-pénombre, un Watsup dans chaque main, car Ramis semble avoir retrouvé l’usage de son bras disparu. Une tension presque palpable surnage dans le petit groupe alors qu’il fait quelques pas en avant dans un étrange cliquetis métallique. Son visage apparaît bientôt à la lumière et je suis tétanisée par son expression dure et sauvage. Son regard se verrouille immédiatement à celui du capitaine et les deux hommes se toisent en silence durant une éternité, puis chacun décide enfin de rengainer son arme. Villars se précipite alors vers le jeune garçon et l’enlace chaleureusement, les yeux emplis de larmes.
— Fils ! Je suis si heureux de te revoir !
Ce dernier fronce les sourcils et se laisse embrasser avec une émotion mal dissimulée, avant de s’écarter un peu rudement. Je remarque avec étonnement qu’un sourire ému éclaire le visage de Key et il semble s’en apercevoir au même moment.
— Bon, je sais, j’ai manqué de correction à ton égard, Key. Mais c’est de l’histoire ancienne maintenant, d’accord ? Pour toute réponse, la jeune femme fait quelques pas et l’étreint avec une certaine brusquerie.
— Tu as beau être un sacré fumier, je dois avouer que tu m’as manqué, fait-elle.
Il adresse un signe de tête respectueux à Mime qui le lui rend en silence et pose enfin les yeux sur moi.
— Je ne pensais pas vous revoir un jour à bord de ce bâtiment, commandant.
— Je n'imaginais pas quant à moi te croiser dans de telles circonstances et avec ce statut qui est le tien. Une lueur troublée voile son regard sombre, mais la voix d’Herlock le ramène aussitôt à la réalité.
— Bien. Tu n’es pas ici pour discuter avec tes anciens frères d’armes. J’en suis certain. Alors, dis-nous ce qui t’amène. Que viens-tu chercher en échange de ton aide ?
Un immense sourire s’étend sur les traits fatigués de Ramis.
— Et bien en fait, vous vous trompez, capitaine. Je ne veux rien. Je suis un simple messager. Cependant, il est vrai que tout service a un prix. C'est pourquoi aujourd’hui, je viens vous demander d’accéder à la requête de monsieur Zon. Après tout, c‘est plutôt lui qui s‘est mis en danger pour vous sortir de cette impasse.
Le regard d’Herlock se rembrunit et il fait un pas en avant. Son timbre désincarné ne présage rien de bon.
— J’accepte le duel.
Le rire sarcastique du jeune Ramis me glace le sang.
— Voyez-vous, je crois que monsieur Zon n’a pas en ce moment de prédispositions belliqueuses, bien au contraire. En fait ce qu’il désirerait c’est… une entrevue avec votre commandant en second. Un sourire triomphant déforme ses traits et il pose les mains sur ses hanches dans une posture de vainqueur satisfait. Mon sang n’a fait qu’un tour et j’observe la réaction du capitaine avec appréhension. Je ne me souviens pas l’avoir jamais vu aussi pâle. L'inflexion sèche de sa voix demeure cependant impassible.
— Pas question.
— Capitaine, il ne demande qu’une entrevue, rien de plus. Ce n’est pas cher payer les risques qu’il a été contraint de prendre. En outre, il lui suffirait d’un appel et il serait élevé au rang de héros vis-à-vis de tout le commandement humanoïde en leur servant l’Arcadia sur un plateau.
— C’est une menace ?
— Non. C’est un fait, capitaine.
— Arrêtez !
Je m’interpose entre les deux hommes qui se sont dangereusement rapprochés et pose une main sur la poitrine d'Herlock pour l’obliger à reculer, sans quitter Ramis du regard.
— J’accèderais à la demande de monsieur Zon. Dis-moi simplement où et quand.
— Dans une heure, appartement 467. Herlock attrape mon poignet et m’oblige à lui faire face
— Je ne peux pas te laisser faire ça, siffle-t-il entre ses dents. L’intensité de son regard me tétanise et je suis incapable de répondre.
— Capitaine, vous pensez sincèrement que je demanderais cela au commandant si je la savais en danger ? Je me retourne juste à temps pour déceler la tristesse sans bornes qui surnage dans les yeux du jeune homme.
— Je m’attends à tout, venant de toi, Ramis.
Ces derniers mots paraissent le traverser comme le feraient des poignards acérés et son expression me brise le cœur. Je me dégage de la poigne sévère d'Herlock et saisis ses mains.
— Je viendrais, Ramis. C’est une promesse.

Il semble surpris et soudain mal à l’aise, recule en retirant ses mains avec un sourire étrange.
— Il vous attendra, commandant.
Il fait volte-face et se dirige vers la porte, mais Villars court à ses trousses, un énorme panier bourré de fruits et de légumes entre les bras.
— Emmène ça, mon petit ! Ça te fera le plus grand bien, tu as mauvaise mine.
— Doc, je…
— Ne discute pas, fais-moi plaisir, s’il te plait, prends ça.
Un sourire reconnaissant et attendri adoucit les traits du tueur à gages, qui se laisse étreindre encore une fois par le grand homme barbu, avant de disparaître dans la pénombre. Je tressaille en imaginant tout cet amour et cette haine, ces sentiments et ces rancoeurs mêlées qui s’entrecroisent. Ne risquent-t-ils pas un jour de finalement nous anéantir ?
Pour l’instant, me voici de nouveau sur le devant de la scène, contrainte d’accepter l'invitation de l’un des individus les plus dangereux qu’il m’ait été donné de rencontrer. Herlock a tourné les talons, m’abandonnant à mes décisions et à mes appréhensions, sans doute lassé qu’une fois de plus j'agisse sans tenir compte de son avis. Mais je ne peux en effet me résoudre à penser que Ramis me mettrait sciemment en danger. Je n’arrive pas à le concevoir, même s’il est tellement différent aujourd’hui. Je ne comprends pas la requête de monsieur Zon, mais quelque chose d’insolite se débat au fond de moi, mêlant curiosité, crainte, envie et impatience. Je dois sans doute paraître perdue, immobile au milieu de l’entrepôt déserté, car Mime s’approche de moi et pose une main sur ma joue. L’étrange lueur mordorée nous enveloppe toutes deux et je suis fascinée par la lumière d’une splendeur sans égal qui danse autour de nous. Cela n’était jamais arrivé auparavant… mais je ne suis pas inquiète. Soudain, une sérénité magique submerge mon esprit. Mes muscles se détendent et il me semble presque percevoir un doux parfum de fleur sucrée qui envahit l’atmosphère.
— La plupart des êtres humains sont des créatures magnifiques, car toujours guidées par leurs passions et leurs sentiments. Vous faites partie de ceux-là, tout comme Herlock, Ramis, Zon… apprenez à l’accepter et à lâcher prise… chante sa voix dans mon esprit, tandis que je me noie dans l’éclat mordoré de ses yeux immenses. Elle s’écarte enfin, rompant le charme singulier et semble me sourire, inclinant la tête sur le côté dans une expression bienveillante.
— Comment faites-vous ça ?
— Je ne fais rien, sinon vous dévoiler la beauté cachée de votre âme. Quoiqu‘il arrive bientôt, n’oubliez jamais cette lumière qui brille en chacun de vous.
Elle s’éloigne et gravit doucement le pont afin de rejoindre l’Arcadia, tandis que je cherche un sens à ses étranges révélations…






