Un lourd silence enveloppe chacun de nous, seulement déchiré par les cris stridents des corbeaux qui ne semblent guère apprécier que l’on vienne ainsi troubler leur tranquillité. Herlock salue mon arrivée d’un sourire imperceptible et je me surprends à frissonner de nouveau en croisant son regard. Nous restons ainsi immobiles un long moment, chacun se recueillant en silence face au cercueil de métal et de verre sécurisé, qui laisse transparaître le visage ravagé du défunt. J’en viens à me demander s’il n’aurait pas mieux valu rester fidèles à nos anciens cercueils de bois. Au moins, le spectacle des corps mutilés ne devient pas une obligation…
Mais il est vrai aussi que le cercueil d’Anoki est de l’un de ceux utilisés lors des cérémonies stellaires. Il est censé être projeté à travers l’espace pour divaguer au hasard des galaxies durant l’éternité. Le bois dans ces conditions est une très mauvaise idée. La voix d’Emeraldia m’arrache soudain à mes comparaisons pratiques.
— Nous sommes réunis en ce funeste jour pour accorder un dernier adieu à l’un des nôtres, Anoki, mon petit frère bien-aimé. La plupart d’entre vous ne l’ont jamais connu et ne le connaitront jamais que comme l’abominable chose que les humanoïdes ont fait de lui. Pourtant, j’aimerais que vous tentiez de l’imaginer tel qu’il était pour moi: un jeune homme si doux et gentil, mais aussi plein d’humour et de joie de vivre. Il n’était pas un grand voyageur, car il détestait l’espace. Son immensité et son vide infini le terrifiaient. Plus que tout, il était attaché à la terre et à ses merveilles qu’il disait illimitées. Elle fait une pose et soupire avant de reprendre. Je suis bien consciente qu’il a ôté la vie à plusieurs de vos compagnons, mais je vous supplie de lui accorder votre pardon. Elle accroche son regard douloureux au mien. Il n’a été qu’une victime de plus de cette effroyable et interminable guerre.
Il émane de cette grande femme l’empreinte d’une réelle noblesse. Le vent soulève en vagues souples sa longue chevelure flamboyante tandis que ses mains délicates saisissent une rose pourpre. Elle esquisse un geste discret et les hommes laissent descendre le cercueil dans la fosse. Elle y jette la rose, puis les premières mottes de terre viennent s’abattre avec un bruit sourd sur le cercueil de métal.
— Je t’aime, Anoki.
Chacun décide alors d’entamer lentement le chemin du retour, dans une morosité et une tristesse presque palpables.
La voix chaude d’Emeraldia m‘interpelle :
— Commandant Ayana ?
Elle s’approche de moi et je suis de nouveau troublée par sa haute stature. Elle me fixe longuement sans dire un mot comme si elle tentait de déchiffrer mon âme, ce qui me met mal à l’aise.
— Je vous remercie au nom d’Anoki de l’avoir arraché à l’enfer lorsque je n’en ai pas eu la force.
Je tente de répondre, mais elle m’en empêche et poursuit : je vous dois une vie. Nos destinées sont désormais liées, ce qui me réjouit, car j’ai pu apprécier votre valeur.
Je ne sais quoi dire, submergée par une émotion liée sans doute au respect qu’elle m’inspire.
Elle fait deux pas en arrière et me salue d’un geste militaire que je lui rends sans hésitation, puis se détourne et se dirige vers son bâtiment
— Où comptes-tu aller maintenant ? Hasarde Alfred. Elle lui saisit la main et y dépose un baiser.
— J’ai un compte à régler, dit-elle avant de s’engager sur la passerelle non sans avoir salué le capitaine Herlock d’un geste formel. Je la regarde s’éloigner avec la certitude que nos routes se croiseront de nouveau.
— Je n’aime pas ça, maugrée Alfred en gravissant le pont de l’Arcadia.
Villars m’informe le lendemain que l’opération de Ramis s’est bien déroulée. J’apprends également que les obsèques d’Anoki auront lieu dans le cours de l’après-midi. Ainsi, nous n'emportons pas sa dépouille. Emeraldia a choisi de le laisser sur cette planète étrangère.
Je suis plutôt étonnée par ce parti pris, mais après tout je préfère penser que plus rien de tout ceci ne me concerne. Je décide de rester à l’abri dans mes quartiers, loin du monde.
Il me semble que tout mon courage m’a abandonné à la faveur d’un épuisement permanent.
Je ne retrouve même pas l’énergie de déjeuner en compagnie du reste de l’équipage comme j’en ai pris l’habitude. Je me love au creux de mes draps et passe ainsi plusieurs heures dans une sorte de transe volontaire et bienfaitrice, m’appliquant à ne rien savoir de ce qui advient hors de cette pièce envahie de pénombre. Je n’ai pas envie de réagir, pas envie de bouger, pas envie de faire face… Chacun semble vouloir respecter mon besoin de calme et de solitude, et je leur en suis reconnaissante.
Bientôt pourtant des martèlements amicaux contre ma porte me font sursauter. Je ne tiens pas à les entendre, mais les coups se font insistants. À contrecœur, je me relève et enclenche l’ouverture de la porte. Je découvre Alfred engoncé dans un rutilant uniforme militaire, sans doute hérité de son ancienne collaboration avec la flotte de défense internationale terrestre. La rigueur de sa tenue contraste étrangement avec sa petite taille et son embonpoint, lui conférant une allure de personnage de livre pour enfant. Il me décoche un large et franc sourire comme il sait si bien le faire lorsqu’il désire être convaincant.
— Il est temps de revenir parmi nous.
— Alfred, je…
— Inutile de discuter, vous le savez bien. Je suis plus têtu que vous.
Je souris en réalisant qu’il a certainement raison. Je ne parviens jamais à résister aux injonctions de ce petit homme, bien que la raison à ceci m’échappe totalement. Il s’assied face à moi sur le lit et saisit mes mains tandis que son visage devient plus grave.
— J’ai terminé les réparations de son vaisseau. Emeraldia nous quitte aujourd’hui, mais elle m’a chargé de vous informer qu’elle espérait pouvoir bénéficier de votre présence lors des obsèques de son frère.
Je frissonne. Aurais-je le cran d’affronter le regard de cette femme ? J’ai tué son frère, sa seule famille… et mon animosité passée à son égard me parait si prodigieusement déplacée. Un malaise désagréable me noue la gorge. Je secoue la tête, en proie à une irrépressible envie de fuir.
— Je vous en prie, insiste Alfred. Il va bien falloir que vous reveniez parmi nous, nous avons besoin de vous… Il hésite un instant. Ramis a besoin de vous.
Mon Dieu ! Le jeune Ramis, mutilé… je n’ai aucune envie de croiser son chemin, d’affronter son handicap, et ma couardise me fait soudain horreur. Je lève les yeux vers Alfred.
— Je vous rejoins sur le pont dans quelques minutes. Le visage du petit homme s’éclaire enfin et il me sourit de toutes ses dents.
— Très bien, je vous y attendrai. Les autres ont déjà pris le chemin du cimetière.
— Alfred ?
— oui ?
— N’aura-t-elle pas préféré rapatrier sa dépouille sur terre ?
— Non. Elle se considère libre de toutes attaches, et ne ressent plus qu’un vague mépris pour notre petite planète bleue depuis la capitulation sans réserve du gouvernement.
— Je peux la comprendre, dis-je en soupirant
— Moi aussi. Et même si je ne partage pas son opinion, je respecte son indépendance.
Il quitte la pièce et je réalise encore une fois à quel point j’apprécie ce petit homme excentrique. Il est toujours si plein d’énergie et de bonne humeur ! Rien ne semble capable de le terrasser et tout en lui respire une bonté pure et sans fard.






