Nous déambulons à travers les petites rues animées flanquées de dizaines de minuscules échoppes crasseuses et colorées d’où émanent parfois de fortes et insolites odeurs de nourritures. Le ciel chargé de nuages sombres et menaçants et les grondements lointains accroissent la sensation de moiteur oppressante qui règne sur la petite planète. Ramis ne semble pas importuné par la chaleur et me commente avec ferveur chaque bâtiment, chaque pittoresque officine que nous croisons au hasard de notre route. Notre promenade nous mène devant l’une de ces gargotes et Ramis insiste pour m’offrir une sorte de hot-dog local. Le goût et la consistance ont quelque chose de fort singulier, mais relativement plaisant, quoique très gras, et mon expression perplexe arrache un rire moqueur à mon compagnon.
Nous poursuivons notre visite sur les quais d’un petit village portuaire qui ressemble à s’y méprendre à l’une de ces cartes postales que l’on trouvait autrefois sur terre, fragiles témoins d’une époque de paix et de tranquille simplicité. Je me laisse envahir par la douce mélancolie se dégageant des vieilles pierres humides qui constituent le muret bordant les trottoirs, admirant les éclairs lointains qui zèbrent le ciel alourdi. J’écoute le paisible clapotis de l’eau en contrebas, incapable de me concentrer sur ce que me dit le jeune Ramis qui me pousse dans une petite taverne sans que j’aie le temps de réagir. Il nous commande deux énormes chopes d’un liquide grenat et pétillant. Tout d’abord hésitante, je finis par céder et bois une longue gorgée de l’étrange breuvage en l’écoutant s’enflammer sur ces petits riens qui font le bonheur de la vie, et sa joyeuse insouciance finit par me contaminer. J’oublie quelques instants toute la souffrance accumulée et me laisse aller à tout ce que l’existence peut parfois avoir de léger et de rafraîchissant. Je dois insister pour qu’il ne commande pas une deuxième chope et le traîne gentiment à l’extérieur, désireuse de rejoindre le vaisseau avant que n’éclate l’orage qui se fait de plus en plus menaçant. Il n’est guère coopératif, légèrement grisé par la boisson, et tente de négocier un dernier arrêt dans une sympathique taverne, tandis que je décide d’emprunter un petit raccourci qu’il m’avait indiqué à l’aller. Il capitule non sans effectuer nombres pitreries qui m’arrachent quelques sourires. Peut-être est-ce pourquoi, je n’ai pas vu l’ombre sournoise qui nous avait suivis jusque dans cette ruelle calme et mal éclairée. Peut-être n’aurais-je pas dû choisir ce raccourci. Mon instinct m’a trahie…
Mais je ne veux pas briser la fragile harmonie de ces instants rares par un excès de prudence ou de paranoïa, et j’écoute d’un air amusé l’une de ses irrésistibles anecdotes lorsqu’un épouvantable cri me glace le sang. Une créature aux yeux fous se rue sur nous et le jeune Ramis n’a pas le temps de dégainer son arme. Une lame acérée lui traverse l’épaule et il hurle de douleur avant de s’effondrer à genoux. Je saisis mon épée et pare le coup de la chose qui me fait face. Son visage me déstabilise quelques secondes : mi-homme, mi-machine, ses chairs rougies sont en lambeaux et son regard n’a plus rien d’humain. Les engrenages métalliques qui ravagent sa mâchoire grincent dans un bruit sinistre. La moitié de son crâne est couvert de métal et un filet de bave suinte entre ce qui lui reste de lèvres. Il pousse un cri guttural et me prend d’assaut en levant ce que j’ai pris au départ pour une épée. Il s’agit en fait du prolongement direct de son bras droit, ce qui le rend très leste, pas suffisamment cependant pour que je ne puisse contrer ses offensives. Je parviens assez rapidement à l’acculer contre un mur tandis qu’un puissant coup de tonnerre accompagne un éclair qui déchire le ciel noirci d’un trait de lumière agressive.
Je cherche Ramis du regard et sens la fureur m’envahir en apercevant son corps inerte sur le sol baigné de sang. Une pluie violente vient soudain battre son visage inanimé. Je foudroie du regard mon adversaire recroquevillé à mes pieds.
— Crève, qui que tu sois ! Maudit !
J’abats mon arme, mais sa lame est figée en plein élan dans un choc métallique.

Stupéfaite, je lève les yeux et découvre le visage sévère d’une femme. Ses interminables cheveux auburn s’emmêlent le long de ses épaules frêles et une longue cape noire protège sa silhouette élancée. Une fine cicatrice traverse sa joue, et son regard a l’éclat de la force tranquille des puissants. Je recule, abasourdie, écartant de mes yeux les mèches de mes cheveux déjà trempés de pluie. Cette courte trêve me permet de reprendre quelque peu mon souffle et mes esprits.
— Qu… qui êtes-vous ? dis-je sans attendre de réponse. Qui que vous soyez, écartez-vous de cette chose ! J’avance d’un pas. Mais l’étrangère se grandit en refusant de baisser sa garde.
— Cette chose vient de tuer mon compagnon, fais-je d‘une voix blanche.
— Je ne peux pas vous laisser le tuer.
— Laissez-moi passer !
— Non, insiste-t-elle calmement.
Ce dernier refus me fait perdre le peu de sang-froid qui me reste. Je dégage rageusement mon épée et me jette sur ma rivale. Un incroyable duel s’ensuit : elle pare toutes mes attaques avec une grande adresse sans pour autant paraitre réellement désireuse de m’attaquer. Cela ne fait qu’attiser ma fureur et mes coups redoublent en même temps que les éclairs et le grondement des orages qui semblent m’encourager… Rien n’y fait… Le combat cesse enfin, nous découvrant toutes deux haletantes, à bout de force.
— Je ne peux pas vous laisser le tuer, se contente-t-elle de me répéter dans un souffle.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il est… mon frère, murmure-t-elle avec résignation. Je suis stupéfaite, et mon esprit embrumé de haine ne parvient plus à raisonner. Son ton se fait presque suppliant.
— Je ne suis pas votre ennemie. Il vaudrait mieux nous occuper de ce jeune homme.
Ces derniers mots me font l’effet d’une claque. Je lâche mon arme et baisse les yeux. Le sang de Ramis mêlé de pluie s’écoule en petites rigoles tourmentées sous mes bottes de cuir. Je me détourne et cours m’agenouiller près de mon compagnon inconscient. J’entends dans mon dos l’infâme cliquetis métallique de la créature qui se relève.
— Tenez cette chose à distance ! dis-je avant de soulever le corps inerte du jeune homme déjà tellement pâle ! Je suis si impuissante… Dans un éclair de lucidité, je saisis mon transmetteur et la voix d’Herlock dans le petit appareil m’aide à reprendre mes esprits.
— Capitaine, nous avons été agressés. Ramis est gravement blessé, j’ai besoin d’aide !
Le grondement sourd du tonnerre se perd au sein de l’averse torrentielle, couvrant mes cris
— Donnez-moi votre position.
J’enclenche le signal de repérage avant de laisser tomber le transmetteur sur le sol détrempé. Je prends le jeune Ramis dans mes bras, tentant vainement de le ranimer. Une main se pose sur mon épaule, me faisant tressaillir. Je lève les yeux et une nouvelle vague de colère m’envahit lorsque j’aperçois la créature tranquillement postée derrière la femme qui s’est accroupie près de moi.
— Si Ramis meurt… Je ne parviens pas à terminer ma phrase, les mots s’étranglent dans ma gorge nouée par la rage.
— Comme je vous l’ai déjà dit, je ne suis pas votre ennemie, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour réparer le mal qui a été fait.
Elle me fixe d’un regard impavide et assuré. Elle semble sincère. Elle se redresse finalement et fait quelques pas en direction de la créature qui, à ma plus grande stupeur, parvient à articuler quelques mots horriblement gutturaux.
— Je n’ai rien pu faire, je suis tellement désolé, gémit-il dans un ignoble gargouillis de salive suintante mêlée de chuintements insupportables
— Je le sais, réplique la femme d’un air las et résigné. Je le sais…
Je serre le corps inanimé de Ramis contre moi, tentant désespérément de le réchauffer. Je suis couverte de son sang et la pluie glacée bat de plus belle… Les minutes qui suivent me semblent interminables et c’est avec soulagement que j’accueille le claquement précipité des bottes de plusieurs hommes qui s‘approchent. Herlock et le docteur Villars s’agenouillent immédiatement près de nous et un brancard est rapidement improvisé. Deux grands gaillards prennent en main le rapatriement du blessé, attentifs aux recommandations du médecin et je peux apprécier la surprenante rapidité d’exécution et l’organisation sans faille de l’équipage. Il me parait soudain évident que tous ces hommes sont accoutumés aux situations de crises extrêmes, et cela leur confère une redoutable efficacité.
— Ramenez Ramis sur l’Arcadia. Faites vite ! Il a déjà perdu beaucoup de sang, ordonne le capitaine avant de se retourner vers moi. Il pose une main sur mon avant-bras.
— Vous n’êtes pas blessée ?
— Non, je n’ai rien.
Je récupère mon arme tandis qu’il se tourne vers l’étrangère et esquisse un sourire discret.
— J’aurais préféré vous revoir dans de meilleures circonstances, Emeraldia.
— Je ne peux vous contredire là-dessus, capitaine.
— Que s’est-il passé ? interroge Key qui vient de nous rejoindre, affolée et haletante. Sa question ranime en moi la flamme de la colère.
— Ce qui s’est passé ? Ce qui s’est passé ! Mais demandez-lui donc ce qui s’est passé !
Je désigne l’étrangère d’une main tremblante et elle recule vers la créature qui s’est tapie en silence contre le mur. Elle amorce un geste protecteur qui m‘exaspère.
— Demandez-lui pourquoi cette chose infecte s’est jetée sur nous sans aucune raison ! Demandez-lui pourquoi elle refuse de me laisser achever ce monstre répugnant et meurtrier !
Je fais un pas en avant vers l’étrangère qui recule de nouveau, mais Herlock m’ordonne d’un geste sans équivoque de rester à distance. Ceci achève de me mettre hors de moi.
— Écartez-vous de cette chose, capitaine !
Je dégaine de nouveau mon arme, mais il s’interpose, saisit mon poignet et m’immobilise.
— Lâchez-moi ! rugis-je en me débattant.

Mais il resserre encore son étreinte jusqu’à ce que la douleur m’oblige à faiblir.
— Ça suffit, articule-t-il fermement en me fixant d’un regard sombre.
— Il a tué Ramis, fais-je d’une voix vacillante.
— Je vous crois, commandant. Il approche son visage du mien. Mais nous règlerons cela à bord de l’Arcadia. Vous êtes d’accord, Emeraldia ? ajoute-t-il sans me quitter du regard.
— Entendu, capitaine, l’entends-je acquiescer
— D’accord, commandant Ayana ? Il resserre encore la pression sur mon poignet. Un immense désespoir s’empare de moi, mêlé de colère et de révolte.
— D’accord, fais-je, résignée. Il me libère aussitôt et fait volte-face vers ses hommes.
— Saisissez cette… chose et repliez-vous immédiatement.
Deux d’entre eux empoignent la créature qui n’oppose aucune résistance et le groupe emboîte sans tarder les pas du capitaine. Je ferme la marche sous la pluie impitoyable, les yeux rivés au sol luisant et irrégulier, haïssant l’univers entier…






