Vendredi 5 octobre 2007

Syrus vient de nous rejoindre dans les quartiers d’isolation du niveau cinq. Je suis un instant fascinée par sa stature massive et ses longs cheveux rougeoyants en boucles soyeuses qui dégringolent le long de son dos. J’ai la fugace sensation que se tient devant moi un guerrier viking d’un autre temps. Une lueur d’angoisse traverse son regard d'acier lorsqu’il aperçoit derrière nous la chose frémissante qui palpite doucement à l’intérieur de la cellule, mais il ne laisse rien transparaître et esquisse un rapide salut militaire en direction d'Herlock, qui l’accueille d’un signe de tête.



— Vous m’avez fait demander, capitaine ? 
— C’est exact, Syrus. Je vais avoir besoin de l'avis objectif et impartial des meilleurs d’entre vous afin de trouver une issue à ce qui se passe ici.
Key est assise dans un coin de la pièce, et observe en silence chaque nouvel arrivant qu'Herlock a convoqué. Mime, de son côté, semble positivement fascinée par la créature et a posé une main sur la vitre sans un mot, auréolée d’une mystérieuse lumière dorée dont les pulsations étranges me mettent mal à l’aise. Je jette un regard furtif à Villars, qui a plaqué une compresse à la forte odeur d’Arnican sur sa blessure et me demande pourquoi en l’état actuel de ses connaissances, il s’acharne encore à vouloir utiliser ces antiques remèdes terriens, plusieurs fois séculaires
— Il n’existe rien de mieux que les plantes de notre bonne vieille terre, murmure-t-il à mon intention, comme s’il avait lu sur mon visage le fond de mes pensées. Je lui souris. Sa présence et ses préceptes d’autrefois me réconfortent agréablement au sein cet univers qui se délabre chaque jour un peu plus. Je jette un regard furtif aux aquariums sinistres où la dizaine de rescapés attend son verdict en silence. Ils semblent mal en point. L’un d’eux s’écroule soudain en gémissant. Les autres s’écartent d’un bond et se plaquent au mur, saisis d’effroi.
— Ça recommence, capitaine ! Hurle un jeune homme, en se ruant contre la vitre.
— Faites quelque chose ! renchérit son compagnon d'infortune.
Nous nous dévisageons longuement les uns les autres, parfaitement incapables de réagir, jusqu’à ce qu’Herlock brise enfin le silence accablant, entrecoupé des halètements douloureux du mourant et des reptations infâmes de la créature.
— Je souhaiterais obtenir votre accord unanime à propos de la résolution que je viens de prendre en cet instant critique. 
Syrus fronce les sourcils en caressant d’un geste machinal sa longue moustache effilée, tandis que chacun d’entre nous appréhende la suite.
— Syrus, étant mon porte-parole auprès des diverses factions de ce bâtiment, vous serez contraint de justifier à l'égard des troupes du pénible devoir que je me vois dans l’obligation d'accomplir en ce jour.
— Je m'acquitterais de cette tâche, capitaine. D’autant que je ne conçois pas qu'un autre choix puisse s'offrir à nous, si nous souhaitons préserver au mieux la sécurité de cet équipage, répond-il en tournant la tête vers les deux cellules encore intactes. Je réalise soudain où il veut en venir et croise instinctivement mes doigts devant mon nez et mes lèvres, camouflant pudiquement mon expression effarée. L’un des « contaminés » vient de comprendre en même temps que moi.
— Quoi ? Mais vous ne pouvez pas faire ça, capitaine ! Le doc va trouver un remède, hein doc ? Je veux pas mourir ! supplie-t-il.
Mime pose une main près de son visage à travers le carreau, et plonge son regard sans pupilles au fond du sien. Il me semble que la vaporeuse lueur dorée s’intensifie.
— Il n’y a pas de second choix, car voici le seul moyen de garder votre âme dans cette dimension… murmure-t-elle avec un calme et une douceur qui paraissent apaiser miraculeusement le jeune homme. Un deuxième « contaminé », se relève du fond de la chambre et s’approche de la vitre.
— Elle a raison, mes amis. Nous n’avons aucune autre échappatoire. Personnellement, je préfère décider de ma mort. Il est hors de question que je succombe de cette... manière, dit-il en désignant la cellule voisine.
— Mais je n’ai que vingt ans ! gémit un frêle garçon dont le teint aux reflets bleuâtres me donne la chair de poule.
— Tais-toi ! Lui assène un petit homme grasseyant en se relevant.
— Tu n’as pas compris ? Nous n’avons pas le choix ! Tu veux finir comme cette chose, tu tiens à sentir ta carcasse qui se déchiquette , te fondre à ce cauchemar ? 
— N… non, répond la voix brisée du jeune garçon.
Un hurlement de douleur me fait sursauter.
— Il faut agir vite, capitaine ! Ça ne va plus tarder maintenant ! fait le premier homme.
Herlock les contemple en silence, et je sais qu’en cet instant il maudit son impuissance. Il se retourne vers nous et la tension dans sa voix est palpable.
— Quelqu’un condamne-t-il cette décision ?
Personne ne répond, et les yeux se baissent dans une acceptation résignée de l’inéluctable.
— Bien.
Villars se lève et fouille dans un tiroir, en extrait une petite boite métallique frappée d’une tête de mort, qu’il tend d’une main tremblante au capitaine. Il farfouille ensuite sous la table et déclenche l'ouverture d'un compartiment secret, duquel il sort une bouteille de whisky, breuvage symbolique de notre terre natale, aujourd'hui devenu une denrée rare et des plus précieuse. Il la contemple d’un air songeur avant de la présenter à Herlock avec un haussement d’épaules embarrassé.
— C’est du 150 ans d’âge, je la gardais pour une grande occasion. Je pense que c’en est une… 
Herlock la saisit, impassible.
— Désactivez la porte, ordonne-t-il d’un ton sec.
— Reculez tous, ajoute Syrus, en portant une main sur la crosse de son arme, prêt à en faire usage au moindre mouvement suspect des condamnés. Villars pianote un code, et le sas se déverrouille. Il enfonce un levier qui ouvre les parois de verre dans un souffle. La créature dans son bocal adjacent semble réagir à ce mouvement et palpite de plus belle.
— Restez contre le mur, insiste Syrus.
Les prisonniers s’exécutent sans rechigner et Herlock entre. L’un d’eux tend une main vers la boite, saisissant la bouteille de l’autre.
— Allez les gars, faites pas cette tronche, ce soir c’est la fête ! On boit aux frais du capitaine !
Il ouvre le petit coffret et après une brève hésitation, s’empare d'un cachet, qu’il avale en hâte avec une grande rasade d’alcool.
— Et ! T’enfiles pas tout le whisky hein ! Plaisante un autre homme, en suivant le mouvement.
Un cri nous glace soudain le sang. Le malheureux garçon recroquevillé à terre se tord de douleur. Mais le capitaine saisit son cosmogun, vise sa tête et fait feu à bout portant sans aucun état d'âme. La cervelle éclabousse les murs et ne reste plus de son visage qu’un trou sanguinolent. Le corps est pris de spasmes, ce qui l’incite à tirer de nouveau. Cette fois, plus rien. Il rengaine son arme et récupère la boite et la bouteille.
Le même manège se déroule dans la seconde cellule, avant que ne se ferment définitivement les portes. Les hommes se sont alignés devant la vitre et saluent d’un geste formel l’assemblée qui leur fait face. Nous leur rendons leur salut dans un silence tendu. Déjà agréablement étourdis par la substance meurtrière, ils décident de s’installer avec une paisible résignation sur les couchettes bordant les murs blancs de leur tombeau.
— Je vais faire sécuriser la zone en niveau quatre, capitaine, souffle Syrus avant de quitter la pièce. Villars et Key ne tardent pas à lui emboiter le pas, tandis que nous restons figés face à ces vies en train de s'éteindre à jamais avec une humilité désarmante. Mime s’approche et pose une main sur mon épaule. Ce contact m’apaise sans que j'en saisisse la raison. Il me semble qu’elle ne ressent aucune peine, aucune peur, et qu’elle me transmet en silence cette paix qui l’anime.
— Ils vont s’endormir dans une douce euphorie, c’est tellement mieux ainsi, me murmure-t-elle, d’une voix indéfinissable. Je ferme les yeux, me laissant envahir par une étrange sensation d’immatérialité, surprise par l'engourdissement soudain de tous mes muscles, puis la regarde quitter les lieux, perplexe. Il n’y a plus un bruit, excepté le frémissement glauque de la créature qui parait attendre tranquillement son heure. L'action du poison est foudroyante. Déjà, la respiration des hommes est plus lente. Celle de l’un d’eux s’est arrêtée. Le capitaine semble incapable de détacher son regard de ses compagnons mourants. Je pose doucement ma main sur son avant-bras, ce qui le fait sursauter.
— Ils n’étaient certes pas de parfaits coéquipiers, mais ils ne méritaient pas de mourir ainsi, murmure-t-il



Il me regarde comme s’il venait de s’éveiller d’un cauchemar. Je devine qu’il s’en veut, je sais qu’il déteste se sentir si impuissant, mais que peut-on contre l’enfer ?

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