Vendredi 27 octobre 2006
La voix du docteur Villars retentit soudain à travers le petit émetteur incrusté dans le col de ma tunique : Ramis a enfin repris conscience. Je me précipite vers l’infirmerie sans perdre une seconde, le cœur battant.

Le jeune homme m’accueille avec un fragile sourire et pose sur moi des yeux vitreux. Il me fait signe de m’asseoir à son chevet et je réalise qu’il est en proie à une fièvre dévorante. L’odeur si caractéristique des bâtiments hospitaliers me saisit à la gorge et me replonge dans l’enfer brumeux de mes souvenirs :

Nous avons été trahis.
Sans doute l’œuvre de l’un de mes collègues croisés au hasard d’un couloir. J’avais observé depuis quelque temps déjà combien la peur et la privation pouvaient entraîner de viles réactions chez mes semblables. Les soldats se répandirent dans la salle de quarantaine où je t’avais caché. Je perdis tout contrôle de la situation, ma vie bascula en quelques secondes dans l‘enfer inconnu des camps d‘extermination où l‘on nous emmenait sans ménagement.

Mes malchanceux compagnons de cellule, combien d’entre vous ai-je vu passer la porte de notre cachot humide et crasseux sans jamais revenir ? Chaque fois que la lourde clef retentissait dans la serrure, mon sang se glaçait, et tous mes sens aux aguets, j’attendais avec angoisse que le rituel commence.
Ils faisaient froidement l’appel de ceux qui allaient servir leurs abominables expériences et je priais en tremblant pour ne pas entendre mon nom. Après chaque appel, un soulagement honteux m’envahissait et je touchais du doigt ce que pouvait être la sensation d’exister réellement. Je compris combien chaque minute qu’il m’était accordé de vivre était précieuse, je sus que je m’accrocherais à cette vie misérable quel qu’en soit le prix, quitte à abandonner les autres si une échappatoire m’était offerte. Rien de bien noble dans tout cela…juste une peur panique de mourir…
Souvent, d’abominables hurlements nous parvenaient tandis qu’une forte odeur de produits médicaux se répandait à travers les couloirs. Certains malheureux étaient de nouveau jetés parmi nous et force était de constater les mutilations et les cicatrices profondes longeant leur colonne vertébrale. Ils n’étaient pour la plupart plus capables de parler ni de raisonner. Nous n’étions plus que des rats de laboratoires anonymes parqués dans leur cage dans l’attente des supplices inconnus qu’ils nous infligeraient selon leur bon vouloir. Cette insoutenable loterie se renouvelait chaque matin, scellant chaque fois l’inexorable destin d’un innocent qui avait fait l’erreur de résister à l’occupant. Je crois que je serais devenue folle sans toi… sans le courage et la rage de vivre que tu avais pour nous deux, sans ta main serrant la mienne et tes mots apaisants m’empêchant de sombrer. Kyle… j’ai tant de mal à oublier…

La voix brisée du jeune Ramis m’arrache brusquement à mes visions tourmentées.
— Le docteur Villars m’a tout expliqué… je, je ne veux pas mourir ! 
Chacune de ses inspirations semble le faire souffrir et la fièvre l’épuise. Je pose une main sur son front brûlant et approche mon visage du sien.
— Tu ne mourras pas, je ne te le permets pas.
Il a un rire étranglé qui le fait grimacer de douleur.
— J’aurais dû vous écouter, je regrette.
— Ne t’inquiète pas de cela.
— Laissez-moi parler, je vous en prie ! hoquette-t-il dans un spasme. Je sens ma gorge se nouer.
— Si je dois mourir, je voudrais que vous sachiez comme j‘admire ce que vous faites…, depuis longtemps, comme je vous…
Une nouvelle vague de souffrance déforme ses traits et je sens mon cœur se noyer tandis qu’il m’enlace de son bras valide.
— Oh Ramis, je suis tellement désolée !
— Faut pas, j’aurais jamais pu vous serrer dans mes bras sans ça, plaisante-t-il avant d’être saisi d’un nouveau spasme. Impuissante, je l'étreins contre moi et pose sur ses lèvres un baiser d’une infinie tendresse. Ceci parait l’apaiser quelque peu et il ferme les yeux. Je voudrais tant pouvoir changer le cours des choses, pourquoi sommes-nous contraints de subir ainsi notre destin ! Je ne supporte plus la sensation omniprésente de mon ineffable impuissance.

— Il faut que je l’opère immédiatement. Chaque instant est vital dorénavant, m’assène soudain le docteur Villars en faisant irruption dans la salle.
— Bien sûr, fais-je machinalement sans quitter le jeune homme des yeux. Puis je m’écarte doucement, tandis qu’une soudaine effervescence envahit la pièce. Le médecin égrène des ordres complexes à ses deux jeunes assistants qui installent un réseau impressionnant d’appareils et de tubes divers autour du blessé. Je déserte rapidement les lieux, impressionnée, meurtrie, perturbée au point d’avoir des difficultés à retrouver mon chemin…
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