Vendredi 26 octobre 2007

— C’est absolument hors de question, docteur Villars ! Gronde le capitaine.
Le médecin a décidé de ne pas lâcher prise et revient à la charge avec une assurance mêlée de colère qui me surprend. Je remarque du coin de l’œil l’étrange Syrus qui observe la scène en silence, adossé contre le mur, ses bras puissants croisés contre sa poitrine. Son expression attentive et calme me laisse perplexe. Cet homme à la carrure et à la stature impressionnante semble toujours empreint d’une douceur et d’un calme serein.


 

Son visage volontaire encadré de boucles rousses dégage quelque chose de rassurant et sa présence quasi permanente dans l’ombre d’Herlock m’intrigue, mais je suis arrachée à mes considérations par le ton brutal de Villars.
— Capitaine, Ramis est le seul qui puisse avoir accès aux systèmes de surveillance spatiale de la Terre. Sa carte de l’union lui permet de rentrer presque partout où il le désire. De plus, nos derniers alliés se sont fait exécuter il y a de cela plusieurs années. Comment diable voulez-vous que nous traversions les défenses terrestres sans sa collaboration ?
— Je ne demanderai pas l’aide d’un traître qui s’est vendu à l’union terrestre, insiste Herlock
— Bon sang, capitaine ! Vos rancoeurs personnelles risquent de coûter la vie de tout votre équipage, est-ce que vous en êtes conscient ?
Herlock blêmit et ses mâchoires se crispent tandis qu’il foudroie le docteur d’un regard noir.
— Il ne s’agit pas ici de rancœur personnelle, monsieur Villars. Vous me demandez de mettre la vie de mon équipage entre les mains d’un traître.
— Et bien soit, capitaine. Vous ne lui faites pas confiance, c'est votre droit, mais avons-nous vraiment le choix ? Herlock s’apprête à répondre, mais Syrus exécute un pas en avant et prend la parole.
— Je pense qu’il est dans le vrai, capitaine. Nous ne sommes pas en mesure de refuser l’aide de Ramis. Les défenses terrestres sont beaucoup trop puissantes pour pouvoir tenter une traversée en force. Il serait en effet salutaire que quelqu’un puisse brouiller les radars de surveillance durant quelques heures, qui que soit-ce... quelqu’un. S'il réside sur Terre, cela signifie qu'il existe certainement des relations ou des accords particuliers entre le gouvernement du Nouvel Ordre et la guilde des commerçants.
Le capitaine observe le grand homme roux, stupéfait. Un long silence tendu s’insinue entre les trois individus qui tentent de se comprendre.
— Admettons que vous ayez raison tous les deux : pour quels motifs à votre avis Ramis accepterait-il de nous aider ? Une lueur d'espoir illumine le regard de Villars qui fait un pas en avant.
— Il ne pourra jamais me refuser ce petit service. Je me charge de le convaincre. D'autant que la menace est à nos portes et je pense que personne ne peut décemment ignorer ce qui se passe dans la nébuleuse de Razokan. Nous n’arriverons à rien si nous ne faisons pas solidairement front à cette… chose qui se rapproche des univers habités.
— Très bien. Vous avez mon aval pour contacter Ramis. Mais je tiens à entendre ses réponses, nous assène finalement Herlock à contrecœur. Villars lui décoche un sourire reconnaissant avant de s’éclipser, tandis que je me demande qui est vraiment Syrus pour parvenir à rallier le capitaine à son avis si aisément. Il me semble qu’une aura de mystère s’épaissit autour de l'imposant Viking qui, à l’évidence, dispose de l’absolue confiance d'Herlock.
— Si Ramis tente de nous trahir, abattez-le, murmure-t-il froidement à l'attention de son premier lieutenant.
— À vos ordres, capitaine. 
Les deux hommes échangent un regard lourd de secrets et de connivence, puis le grand Viking quitte la pièce. Herlock se retourne vers moi et je suis incapable de prononcer le moindre mot, abasourdie par ce que je viens d’entendre. Il fronce les sourcils et se dirige vers la porte.
— Comment peux-tu ordonner une telle chose ? Qu’a bien pu faire Ramis pour que tu parles ainsi de sa mise à mort sans aucune hésitation ? Dis-je.
— Il a tiré à bout portant et sans justification sur l’un de mes meilleurs hommes, entre autres choses. Je pense que cela justifie certaines décisions. Il n’attend aucune réponse et s’apprête à quitter les lieux, mais j’agrippe son avant-bras et le contrains à me faire face. Contre toute attente, il reprend aussitôt la parole, comme s’il se défaisait d’un trop pesant fardeau.
— J’ai sans doute fait souffrir Ramis, tout comme Stelly. Chacun a imaginé trouver en moi leur père défunt. Mais je ne suis pas un père. Je ne le serai certainement jamais. J’ai tenté de les protéger au mieux, mais je n’ai pas su leur offrir ce qu’ils escomptaient de moi. Je suis coupable de leur perdition, c’est incontestable. Cependant, je suis le capitaine de ce bâtiment et je ne peux accepter de laisser Ramis mettre en danger la vie des presque deux cents hommes qui vivent ici sous mon commandement et par conséquent ma responsabilité.
Je me rends soudain compte du poids phénoménal qui pèse sur ses épaules depuis tant d’années. Je comprends alors les raisons de son énigmatique silence, de son cœur clos sous une muraille si souvent infranchissable, de son âme écorchée s’interdisant la moindre défaillance. Jamais il n’a pu lâcher prise comme je l’ai fait pendant huit longues années. Jamais il n’a été en mesure d'agir dans son unique intérêt, sacrifiant son existence au service de toutes ces âmes qui s’en remettent à ce qu‘il est, qui se reposent sur son ineffable résilience et son courage. Toutes ces vies entre ses mains, quelle titanesque responsabilité… et l’amour égaré de ces enfants malmenés par la guerre pour lesquels il demeure le dernier point de repère dans cet univers chaotique. Derrière sa façade glaciale se débat une âme dont l’empathie démesurée conditionne toute la destinée. Je sens déferler en moi une émotion indicible et une nouvelle vague de culpabilité me terrasse, lorsque je réalise combien ma fuite éperdue l'a sans doute blessé, malgré son apparente indéfectible force.
— Tu n’es pas responsable de ce qu’est devenu Ramis. La guerre et la fatalité le sont. Tu ne peux rien contre le temps qui fait de Stelly une adolescente meurtrie. Tu ne peux rien contre la destinée de chacun d’entre nous, tu n’es pas Dieu, fais-je dans un murmure.
Il esquisse un sourire triste et reconnaissant, mais je décèle une étrange incrédulité au fond de son regard.
— Allons voir ce que Ramis va nous répondre, dit-il.




Lorsque nous arrivons sur le pont, les codes de l’immense écran de communication instantané sont déjà verrouillés sur le flux interspatial du jeune Ramis.
— Nous l’avons averti, capitaine. Il devrait se connecter d’un instant à l’autre, affirme Villars en caressant distraitement sa barbe, comme chaque fois qu’il est trop nerveux. Une tension pour ainsi dire palpable semble d’ailleurs surnager au sein de l’assistance restreinte en attente de l’image de notre ancien coéquipier devenu paria. Herlock a choisi de rester en retrait, les bras croisés et le regard sombre. Je sursaute lorsque le voyant vert se met à clignoter, une fraction de seconde avant que n’apparaisse le visage de notre compagnon. J’ai presque du mal à le reconnaître tant il a changé. Ses traits si fins se sont durcis et ses joues sont curieusement émaciées. Ses grands yeux brun autrefois si pétillant de vie reflètent une méfiance et une colère difficilement contenue.



Ses cheveux coupés très courts accentuent la puissance de ses mâchoires et sa carrure massive n’a plus rien à voir avec celle du fragile novice que j’ai quitté il y a huit ans. Un curieux entrelacs de métal remplace son bras perdu naguère et son sourire grimaçant me fait froid dans le dos.
— Et bien, quel comité d’accueil ! Si je m’attendais à ça, grince-t-il avec une désagréable ironie. Son regard croise le mien et il semble déstabilisé un instant, mais se reprend aussitôt.
— Mais ça alors, c’est une véritable réunion de famille ! En quel honneur ? Ça fait pourtant des siècles que…
— Ramis, nous avons besoin de ton aide, l'interrompt Villars. À ces mots, le jeune homme hausse les sourcils dans une expression exagérément surprise.
— Besoin de moi ? Qui a besoin de moi ? Je ne suis qu’un abominable traître tout juste bon à collaborer avec la guilde des pourris. Ne me dites pas que vous aviez oublié, hein… 
— Assez, Ramis, siffle Herlock en avançant vers l’écran.
— Assez ? Assez ? J’ose espérer que vous plaisantez, capitaine. Sachez que plus personne ne m'assène d’ordres à présent. Je ne vous permets pas non plus de m’en donner, je ne suis plus votre subordonné, est-ce clair ?
— C’est vrai que tes nouveaux amis ne t'administrent certainement pas d’ordres. Ils t’indiquent juste quel innocent tu dois abattre. 
— Arrêtez ! Je vous en prie, dis-je en m’approchant à mon tour du grand écran. Ramis, nous vous avons contactés, car l’Arcadia est gravement endommagé et nous devons absolument nous poser sur terre, du seul fait que nous avons besoin de composants très spécifiques. Nous avons pensé que…
— Qu'en fonction de mon statut, je pourrais sans doute vous aider à pénétrer l’atmosphère sans vous faire repérer. Il jette un regard empli d’une colère amusée au docteur Villars, qui lui accorde un sourire complice avant d’ajouter.
— Je ne sais pas jusqu’où ta carte peut mener, mais nous supposons que l'union terrestre a signé des accords avec le Nouvel Ordre. Il faudrait que tu puisses désactiver les radars de surveillance des quartiers généraux quelques heures, sans que personne s’en rende compte.
— Ben, voyons. Rien que ça ! Vous voulez que je pénètre l'état-major de la sécurité mondiale…
— Est-ce que c’est possible ? Insiste le médecin.
— Ah ! Docteur Villars, malgré toute votre science vous êtes parfois si naïf. Je vous rappelle que la terre fait partie des planètes indépendantes. Le Nouvel Ordre de Stalker n'a rien à voir avec l'U.T. Il n'existe aucun accord, uniquement un pacte de non-agression qui me permet de subsister en ces lieux sans être dévoré vif par ces cannibales obèses, elle me sert d’immunité, c’est tout. Je n’ai accès à rien sur les mondes autonomes.
Une vague de découragement traverse l’assemblée, mais un sourire narquois s’élargit sur le visage de Ramis, qui semble se délecter de sa furtive position de supériorité.
— Par contre, je suis revenu vivre sur terre pour travailler en collaboration avec quelqu'un qui possède des entrées très privilégiées ici. Je pense qu’il ne me refuserait pas ce petit service.
— De qui s’agit-il ? Demande Villars, dubitatif. Le jeune homme éclate d’un rire désagréable avant de dévisager Herlock avec un sourire plein de défiance machiavélique.
— C’est un vieil ami à vous, capitaine. Je sens que ça va vous plaire…
— Tu n‘es qu‘un gamin sans cervelle, Ramis, grogne Herlock avec un mépris non dissimulé.
— Ramis, cesse tes railleries et dis-nous si tu es en mesure de nous venir en aide, ajoute Villars avec une impatience agacée.
— Très bien. J'accepte de vous aider. Dites à Alfred qu’il sécurise minutieusement cette communication et qu’il reste connecté. D’après les paramètres que j’ai affichés sur mon écran, vous n’êtes plus qu’à quelques heures d’ici. Il faut donc faire vite. Je vous tiens au courant de la démarche à suivre dès que je serai parvenu à contacter monsieur Zon. À ces mots, mon cœur bondit dans ma poitrine et le visage d’Herlock devient livide, ce qui bien entendu déclenche chez Ramis un rire jubilatoire des plus crispants.
— Je constate que tes fréquentations ne se sont guère améliorées, murmure le capitaine avec un timbre tout à coup las et fatigué.
— Vous êtes bien placé pour me conseiller sur mes relations hein, capitaine ? 
— Collaborer avec ce salopard… tu es vraiment un moins que rien, Ramis, crache Key avec dégoût. Il la toise avec nonchalance avant de répondre.
— Peut-être, mais le moins que rien va vous sortir une sacrée épine du pied, ma jolie, alors à ta place, je surveillerai mon langage. En plus, ça ne te convient pas du tout.
— Bon, ça suffit comme ça. Nous allons exécuter ce que nous demande Ramis. Nous n’avons aucune autre solution de toute façon. Nos rancoeurs respectives et personnelles n’ont rien à faire dans cette opération. Je ne veux plus rien entendre qui s’y rapporte, dis-je d’un ton sec. C’est la première fois depuis mon retour que j’endosse mon rôle de commandant et cela parait fortement déplaire à Key, qui me dévisage, les mains sur les hanches.
— Curieux comme l’identité de notre nouvel allié providentiel ne semble pas vous déranger, grince-t-elle dans ma direction.
— Assez ! Le commandant vient de vous donner un ordre et vous êtes priée de vous y conformer. Nous nous passerons de vos commentaires, Key, intervient Herlock.
— Alors, quelques problèmes d’autorité, capitaine ? Raille Ramis
— Contente-toi de faire ce que tu as dit et contacte-nous quand tu seras prêt, répond froidement Herlock avant de couper la communication.

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