— C’est absolument hors de question, docteur Villars ! Gronde le capitaine.
Le médecin a décidé de ne pas lâcher prise et revient à la charge avec une assurance mêlée de colère qui me surprend. Je remarque du coin de l’œil l’étrange Syrus qui observe la scène en silence, adossé contre le mur, ses bras puissants croisés contre sa poitrine. Son expression attentive et calme me laisse perplexe. Cet homme à la carrure et à la stature impressionnante semble toujours empreint d’une douceur et d’un calme serein.

Son visage volontaire encadré de boucles rousses dégage quelque chose de rassurant et sa présence quasi permanente dans l’ombre d’Herlock m’intrigue, mais je suis arrachée à mes considérations par le ton brutal de Villars.
— Capitaine, Ramis est le seul qui puisse avoir accès aux systèmes de surveillance spatiale de la Terre. Sa carte de l’union lui permet de rentrer presque partout où il le désire. De plus, nos derniers alliés se sont fait exécuter il y a de cela plusieurs années. Comment diable voulez-vous que nous traversions les défenses terrestres sans sa collaboration ?
— Je ne demanderai pas l’aide d’un traître qui s’est vendu à l’union terrestre, insiste Herlock
— Bon sang, capitaine ! Vos rancoeurs personnelles risquent de coûter la vie de tout votre équipage, est-ce que vous en êtes conscient ?
Herlock blêmit et ses mâchoires se crispent tandis qu’il foudroie le docteur d’un regard noir.
— Il ne s’agit pas ici de rancœur personnelle, monsieur Villars. Vous me demandez de mettre la vie de mon équipage entre les mains d’un traître.
— Et bien soit, capitaine. Vous ne lui faites pas confiance, c'est votre droit, mais avons-nous vraiment le choix ? Herlock s’apprête à répondre, mais Syrus exécute un pas en avant et prend la parole.
— Je pense qu’il est dans le vrai, capitaine. Nous ne sommes pas en mesure de refuser l’aide de Ramis. Les défenses terrestres sont beaucoup trop puissantes pour pouvoir tenter une traversée en force. Il serait en effet salutaire que quelqu’un puisse brouiller les radars de surveillance durant quelques heures, qui que soit-ce... quelqu’un. S'il réside sur Terre, cela signifie qu'il existe certainement des relations ou des accords particuliers entre le gouvernement du Nouvel Ordre et la guilde des commerçants.
Le capitaine observe le grand homme roux, stupéfait. Un long silence tendu s’insinue entre les trois individus qui tentent de se comprendre.
— Admettons que vous ayez raison tous les deux : pour quels motifs à votre avis Ramis accepterait-il de nous aider ? Une lueur d'espoir illumine le regard de Villars qui fait un pas en avant.
— Il ne pourra jamais me refuser ce petit service. Je me charge de le convaincre. D'autant que la menace est à nos portes et je pense que personne ne peut décemment ignorer ce qui se passe dans la nébuleuse de Razokan. Nous n’arriverons à rien si nous ne faisons pas solidairement front à cette… chose qui se rapproche des univers habités.
— Très bien. Vous avez mon aval pour contacter Ramis. Mais je tiens à entendre ses réponses, nous assène finalement Herlock à contrecœur. Villars lui décoche un sourire reconnaissant avant de s’éclipser, tandis que je me demande qui est vraiment Syrus pour parvenir à rallier le capitaine à son avis si aisément. Il me semble qu’une aura de mystère s’épaissit autour de l'imposant Viking qui, à l’évidence, dispose de l’absolue confiance d'Herlock.
— Si Ramis tente de nous trahir, abattez-le, murmure-t-il froidement à l'attention de son premier lieutenant.
— À vos ordres, capitaine.
Les deux hommes échangent un regard lourd de secrets et de connivence, puis le grand Viking quitte la pièce. Herlock se retourne vers moi et je suis incapable de prononcer le moindre mot, abasourdie par ce que je viens d’entendre. Il fronce les sourcils et se dirige vers la porte.
— Comment peux-tu ordonner une telle chose ? Qu’a bien pu faire Ramis pour que tu parles ainsi de sa mise à mort sans aucune hésitation ? Dis-je.
— Il a tiré à bout portant et sans justification sur l’un de mes meilleurs hommes, entre autres choses. Je pense que cela justifie certaines décisions. Il n’attend aucune réponse et s’apprête à quitter les lieux, mais j’agrippe son avant-bras et le contrains à me faire face. Contre toute attente, il reprend aussitôt la parole, comme s’il se défaisait d’un trop pesant fardeau.
— J’ai sans doute fait souffrir Ramis, tout comme Stelly. Chacun a imaginé trouver en moi leur père défunt. Mais je ne suis pas un père. Je ne le serai certainement jamais. J’ai tenté de les protéger au mieux, mais je n’ai pas su leur offrir ce qu’ils escomptaient de moi. Je suis coupable de leur perdition, c’est incontestable. Cependant, je suis le capitaine de ce bâtiment et je ne peux accepter de laisser Ramis mettre en danger la vie des presque deux cents hommes qui vivent ici sous mon commandement et par conséquent ma responsabilité.
Je me rends soudain compte du poids phénoménal qui pèse sur ses épaules depuis tant d’années. Je comprends alors les raisons de son énigmatique silence, de son cœur clos sous une muraille si souvent infranchissable, de son âme écorchée s’interdisant la moindre défaillance. Jamais il n’a pu lâcher prise comme je l’ai fait pendant huit longues années. Jamais il n’a été en mesure d'agir dans son unique intérêt, sacrifiant son existence au service de toutes ces âmes qui s’en remettent à ce qu‘il est, qui se reposent sur son ineffable résilience et son courage. Toutes ces vies entre ses mains, quelle titanesque responsabilité… et l’amour égaré de ces enfants malmenés par la guerre pour lesquels il demeure le dernier point de repère dans cet univers chaotique. Derrière sa façade glaciale se débat une âme dont l’empathie démesurée conditionne toute la destinée. Je sens déferler en moi une émotion indicible et une nouvelle vague de culpabilité me terrasse, lorsque je réalise combien ma fuite éperdue l'a sans doute blessé, malgré son apparente indéfectible force.
— Tu n’es pas responsable de ce qu’est devenu Ramis. La guerre et la fatalité le sont. Tu ne peux rien contre le temps qui fait de Stelly une adolescente meurtrie. Tu ne peux rien contre la destinée de chacun d’entre nous, tu n’es pas Dieu, fais-je dans un murmure.
Il esquisse un sourire triste et reconnaissant, mais je décèle une étrange incrédulité au fond de son regard.
— Allons voir ce que Ramis va nous répondre, dit-il.
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Lorsque nous arrivons sur le pont, les codes de l’immense écran de communication instantané sont déjà verrouillés sur le flux interspatial du jeune Ramis.
— Nous l’avons averti, capitaine. Il devrait se connecter d’un instant à l’autre, affirme Villars en caressant distraitement sa barbe, comme chaque fois qu’il est trop nerveux. Une tension pour ainsi dire palpable semble d’ailleurs surnager au sein de l’assistance restreinte en attente de l’image de notre ancien coéquipier devenu paria. Herlock a choisi de rester en retrait, les bras croisés et le regard sombre. Je sursaute lorsque le voyant vert se met à clignoter, une fraction de seconde avant que n’apparaisse le visage de notre compagnon. J’ai presque du mal à le reconnaître tant il a changé. Ses traits si fins se sont durcis et ses joues sont curieusement émaciées. Ses grands yeux brun autrefois si pétillant de vie reflètent une méfiance et une colère difficilement contenue.

Ses cheveux coupés très courts accentuent la puissance de ses mâchoires et sa carrure massive n’a plus rien à voir avec celle du fragile novice que j’ai quitté il y a huit ans. Un curieux entrelacs de métal remplace son bras perdu naguère et son sourire grimaçant me fait froid dans le dos.
— Et bien, quel comité d’accueil ! Si je m’attendais à ça, grince-t-il avec une désagréable ironie. Son regard croise le mien et il semble déstabilisé un instant, mais se reprend aussitôt.
— Mais ça alors, c’est une véritable réunion de famille ! En quel honneur ? Ça fait pourtant des siècles que…
— Ramis, nous avons besoin de ton aide, l'interrompt Villars. À ces mots, le jeune homme hausse les sourcils dans une expression exagérément surprise.
— Besoin de moi ? Qui a besoin de moi ? Je ne suis qu’un abominable traître tout juste bon à collaborer avec la guilde des pourris. Ne me dites pas que vous aviez oublié, hein…
— Assez, Ramis, siffle Herlock en avançant vers l’écran.
— Assez ? Assez ? J’ose espérer que vous plaisantez, capitaine. Sachez que plus personne ne m'assène d’ordres à présent. Je ne vous permets pas non plus de m’en donner, je ne suis plus votre subordonné, est-ce clair ?
— C’est vrai que tes nouveaux amis ne t'administrent certainement pas d’ordres. Ils t’indiquent juste quel innocent tu dois abattre.
— Arrêtez ! Je vous en prie, dis-je en m’approchant à mon tour du grand écran. Ramis, nous vous avons contactés, car l’Arcadia est gravement endommagé et nous devons absolument nous poser sur terre, du seul fait que nous avons besoin de composants très spécifiques. Nous avons pensé que…
— Qu'en fonction de mon statut, je pourrais sans doute vous aider à pénétrer l’atmosphère sans vous faire repérer. Il jette un regard empli d’une colère amusée au docteur Villars, qui lui accorde un sourire complice avant d’ajouter.
— Je ne sais pas jusqu’où ta carte peut mener, mais nous supposons que l'union terrestre a signé des accords avec le Nouvel Ordre. Il faudrait que tu puisses désactiver les radars de surveillance des quartiers généraux quelques heures, sans que personne s’en rende compte.
— Ben, voyons. Rien que ça ! Vous voulez que je pénètre l'état-major de la sécurité mondiale…
— Est-ce que c’est possible ? Insiste le médecin.
— Ah ! Docteur Villars, malgré toute votre science vous êtes parfois si naïf. Je vous rappelle que la terre fait partie des planètes indépendantes. Le Nouvel Ordre de Stalker n'a rien à voir avec l'U.T. Il n'existe aucun accord, uniquement un pacte de non-agression qui me permet de subsister en ces lieux sans être dévoré vif par ces cannibales obèses, elle me sert d’immunité, c’est tout. Je n’ai accès à rien sur les mondes autonomes.
Une vague de découragement traverse l’assemblée, mais un sourire narquois s’élargit sur le visage de Ramis, qui semble se délecter de sa furtive position de supériorité.
— Par contre, je suis revenu vivre sur terre pour travailler en collaboration avec quelqu'un qui possède des entrées très privilégiées ici. Je pense qu’il ne me refuserait pas ce petit service.
— De qui s’agit-il ? Demande Villars, dubitatif. Le jeune homme éclate d’un rire désagréable avant de dévisager Herlock avec un sourire plein de défiance machiavélique.
— C’est un vieil ami à vous, capitaine. Je sens que ça va vous plaire…
— Tu n‘es qu‘un gamin sans cervelle, Ramis, grogne Herlock avec un mépris non dissimulé.
— Ramis, cesse tes railleries et dis-nous si tu es en mesure de nous venir en aide, ajoute Villars avec une impatience agacée.
— Très bien. J'accepte de vous aider. Dites à Alfred qu’il sécurise minutieusement cette communication et qu’il reste connecté. D’après les paramètres que j’ai affichés sur mon écran, vous n’êtes plus qu’à quelques heures d’ici. Il faut donc faire vite. Je vous tiens au courant de la démarche à suivre dès que je serai parvenu à contacter monsieur Zon. À ces mots, mon cœur bondit dans ma poitrine et le visage d’Herlock devient livide, ce qui bien entendu déclenche chez Ramis un rire jubilatoire des plus crispants.
— Je constate que tes fréquentations ne se sont guère améliorées, murmure le capitaine avec un timbre tout à coup las et fatigué.
— Vous êtes bien placé pour me conseiller sur mes relations hein, capitaine ?
— Collaborer avec ce salopard… tu es vraiment un moins que rien, Ramis, crache Key avec dégoût. Il la toise avec nonchalance avant de répondre.
— Peut-être, mais le moins que rien va vous sortir une sacrée épine du pied, ma jolie, alors à ta place, je surveillerai mon langage. En plus, ça ne te convient pas du tout.
— Bon, ça suffit comme ça. Nous allons exécuter ce que nous demande Ramis. Nous n’avons aucune autre solution de toute façon. Nos rancoeurs respectives et personnelles n’ont rien à faire dans cette opération. Je ne veux plus rien entendre qui s’y rapporte, dis-je d’un ton sec. C’est la première fois depuis mon retour que j’endosse mon rôle de commandant et cela parait fortement déplaire à Key, qui me dévisage, les mains sur les hanches.
— Curieux comme l’identité de notre nouvel allié providentiel ne semble pas vous déranger, grince-t-elle dans ma direction.
— Assez ! Le commandant vient de vous donner un ordre et vous êtes priée de vous y conformer. Nous nous passerons de vos commentaires, Key, intervient Herlock.
— Alors, quelques problèmes d’autorité, capitaine ? Raille Ramis
— Contente-toi de faire ce que tu as dit et contacte-nous quand tu seras prêt, répond froidement Herlock avant de couper la communication.
J’accompagne Villars au poste médical, décidément incapable de me résoudre à me retrouver livrée à moi-même au sein de ce bâtiment, frappé d’une sourde menace qui se tient tranquillement tapie dans les quartiers d’isolations, en attente de la moindre faille pour envahir les corridors et nous entraîner dans son sillage de mort et de chaos. Nous découvrons notre prisonnier assis sur le rebord de son matelas, portant à ses lèvres d’une main chancelante un bol de liquide bouillant qui parait le réconforter. Herlock est installé dans un angle de la chambre, caressant d’un geste distrait son menton, un oeil soucieux posé sur le convalescent. Il accueille notre arrivée en se redressant, tandis que l’humanoïde lève un regard déroutant dans notre direction. Difficile de deviner ses émotions au travers du miroir déformé de ses six pupilles noires. Il me parait cependant dénué de toute agressivité ou rancœur, et il me semble déceler une certaine reconnaissance sur les traits de son visage aux reflets argentés.
— Comment vous sentez-vous ? Demande Villars en saisissant le bras de notre étrange hôte
— Je vais mieux, je vous remercie de votre intervention. Je suis juste un peu étourdi encore, car vous m’avez injecté une trop forte dose.
— Vous m’en voyez désolé, mais je ne connais que fort mal l’organisme humanoïde. De plus, je n’ai aucune idée de ce qui vous est arrivé.
— Oh ! Vous n’avez pas d’inquiétude à vous faire à ce sujet, je suis accoutumé à mon état. Je souffre d’une insuffisance métabolique qui déclenche l’équivalent des attaques d’épilepsie chez vous si je suis victime d’une trop violente émotion sans avoir de Piradoxine à portée de main…
— Vous êtes en train de nous dire que votre crise était due à une maladie récurrente et n’a aucun rapport avec ce qui s’est passé sur votre bâtiment ? Intervient Herlock.
— En effet, je suis atteint d'Aricrosi. À l'instant où… ce cauchemar a envahi le vaisseau, j’ai senti que j’allais m’effondrer, je me suis alors précipité vers le poste médical dans l'intention de pratiquer l’injection du remède, mais il était trop tard. Les spasmes ont commencé à m’assaillir lorsque j’ai franchi le seuil de l’infirmerie, pourchassé par les miens qui… oh bon sang !
Il baisse la tête, incapable de poursuivre et se remet à trembler. Je m’approche afin de poser une main apaisante sur son épaule tandis qu’il étouffe un gémissement de désespoir.
— Je suis quand même parvenu à ramper jusqu’au placard où vous m’avez trouvé, ensuite j’ai entendu ces bruits atroces et ces hurlements…
— Calmez-vous, tout cela est terminé, vous êtes en sécurité maintenant, dis-je
— Vous ne comprenez pas… personne n’est en sécurité !
Herlock se lève dans un mouvement agacé et pose sur l’humanoïde un regard mêlé de mépris et de froide haine.
— Que pouvez-vous nous apprendre au sujet de cette chose qui a détruit votre bâtiment ? Comment se fait-il que vous ayez survécu ? Demande-t-il fermement.
— Je n'en sais rien, capitaine Herlock… ce que j’ai vu dépasse toute logique et tout raisonnement. Je ne comprends pas pourquoi je suis encore en vie, j'ai perdu connaissance et me suis éveillé dans cette armoire, je n'ai jamais osé en franchir le seuil jusqu'a ce que vous débarquiez avec votre équipage. Mes compagnons se sont métamorphosés, les os craquaient et transperçaient leur peau et puis… ils se sont fondus au vaisseau, c’est le chaos qui a envahi les couloirs. Les ténèbres, les abîmes, le mal absolu !
Il tremble si fort que son bol lui échappe des mains et se brise avec un bruit de céramique. Je fixe le liquide sombre qui s’étale lentement entre les joints du carrelage blanc tandis qu’un frisson glacé parcourt ma nuque. Herlock a froncé les sourcils et je devine toute la colère que lui inspire le représentant de ce peuple qu’il combat sans relâche depuis si longtemps.
— Tout cela ressemble étrangement à ce qui s’est passé dans le couloir 37, capitaine, intervient Villars. À ces mots, l’humanoïde se relève d’un bond, et son visage grisâtre vire au blanc laiteux.
— Oh ! Vous l’avez ramené avec vous ! Vous avez ramené le chaos avec vous ! Hurle-t-il en attrapant sa tête à deux mains.
— Assez ! Gronde Herlock en s'avançant d'un pas. Le rescapé lui jette un regard terrifié et se rassied maladroitement.
— Qu’allez-vous faire de moi ? Gémit-il comme s’il venait soudain de réaliser qu’il se trouve dans une situation critique, prisonnier du plus ardent et du plus dangereux détracteur de la politique colonisatrice de son peuple. Herlock toise l’humanoïde en poussant un soupir las.
— Je vais te laisser vivre pour l’instant. Villars, implantez-lui un bracelet de contention et installez-le dans le quartier des officiers, près de ma cabine. J'estime qu'il y sera plus en sécurité.
— Bien, capitaine.
— Quant à toi, considère cela comme une liberté surveillée, bien que je te déconseille de traîner dans les couloirs, je pense que ta présence ne sera guère appréciée par ici. Le bracelet est programmé de manière à t’interdire l’accès des centres vitaux du vaisseau. Si jamais tu tentes de passer le sas de la salle des machines, de l’armurerie, du local technique ou de la salle des réacteurs, tes veines ne seront plus qu'acide avant que tu n’aies eu le temps de respirer.
Le docteur saisit le bras du prisonnier et à l’aide d’une étrange tenaille lui enserre le poignet. L’humanoïde pousse un cri de douleur mêlé de surprise et découvre le petit cercle de métal irisé de points de lumières. L’une d’elles clignote au rythme d’un cœur qui bat et ses reflets verts indiquent sans doute le bon fonctionnement du matériel. Villars éponge précautionneusement avec une compresse stérile le sang qui s’écoule de la blessure du poignet dans lequel plonge une fine sonde métallique. Je remarque que le douloureux bracelet a été scellé à chaud par la tenaille, empêchant toute tentative de retrait de l’objet. Villars applique un rayon cautérisant sur la plaie qui se referme proprement autour de la canule. Rebutée par l’aspect barbare de ce procédé, je dois cependant admettre qu’il est l’unique moyen de préserver notre sécurité à tous.
— Appelez Mime afin qu’elle le mène à sa cabine, fait Herlock en se dirigeant vers la porte. Et assurez-vous qu’il dispose de Piradoxine. Ayana, accompagnez-moi sur le pont. Syrus et Key nous y attendent. Il faut que nous mettions en place une stratégie de traversée des défenses terrestres.
— Capitaine ? Demande le médecin.
— Qu’y a-t-il, Villars ?
— Et bien, voilà… je pense connaître quelqu’un qui pourrait nous aider à nous poser sur terre. Je vous rejoins dans quelques minutes pour vous exposer mon idée, dit-il en nettoyant méticuleusement ses instruments.
— Entendu, docteur Villars. Je vous attends sur le pont.
Il s’écarte du sas afin de m’inviter à le précéder et je m’exécute aussitôt. Nous traversons les corridors sans prononcer un mot et je me rends soudain compte que le claquement rapide et volontaire de sa démarche à mes côtés possède quelque chose de rassurant.

Je lève les yeux dans sa direction et sans savoir pourquoi les battements de mon cœur s’accélèrent. Son expression d’une sévérité glaciale ne laisse rien transparaître de l’angoisse qui s’est emparée de chacun d’entre nous à l’approche de notre destination imminente. Il s’aperçoit subitement que je le dévisage et m’arrête net à quelques pas du poste de commandement, pose une main sur mon poignet tandis que ses traits s’adoucissent imperceptiblement.
— Je n’ai même pas pris le temps de savoir comment tu te sentais, murmure-t-il en caressant ma joue du bout des doigts. Je baisse les yeux, troublée par cette prévenance qui ne lui est pas coutumière, puis souris et me noie dans son regard attentif.
— Je vais bien, dis-je dans un souffle. Je crois que la peur me tenaille, mais je ne peux pas affirmer que ce soit une sensation nouvelle. Je survivrai.
Il me rend un léger sourire tandis qu’une violente flamme irradie soudain mon ventre et le creux de mes reins. Désir de sa bouche contre la mienne, de la chaleur de son corps et de ses mains, soif d’oubli, de fuite éperdue entre ses bras qui me préserveront de toutes les horreurs, de toutes ces souffrances, de toute cette terreur…
Je me laisse emporter par les battements désordonnés de mon cœur et l’enlace. Je sens ses bras qui se referment autour de ma taille et ferme les yeux. Je perçois dans son baiser le brasier qui s’est brusquement éveillé en lui et plonge dans une parfaite inconscience de tout ce qui nous entoure. Plus rien d’autre n’existe que lui… Mais un immense désespoir s’empare alors de moi qu’il semble déchiffrer immédiatement. Il saisit mon visage entre ses mains et m’oblige à le regarder, tandis que je pose les miennes sur ses avant-bras. Je n’arrive pas à exprimer ni même à comprendre réellement ce que je ressens.
— Nous allons nous en sortir, je te le jure, chuchote-t-il d’une voix tendue. Je tente d’échapper à son regard, mais il ne cède pas, et une larme vient rouler sur ma joue.
— J’ai tellement peur, dis-je faiblement. Tellement peur de souffrir de nouveau, tellement peur de te perdre…
Son expression me bouleverse tandis qu’il approche son visage si près du mien que son souffle vient caresser mes lèvres.
— Je suis avec toi à présent : tu ne me perdras pas et nous sortirons de ce cauchemar ensemble. Je ne permettrai plus jamais que nous soyons séparés. Je t’en fais le serment…
— Oh, Herlock, je sais que tu es sincère, mais que peux-tu faire contre cette menace qui déjà est à nos portes ?
— Je peux tout, si tu es à mes côtés… murmure-t-il avec un sourire rassurant, avant de me serrer contre lui. Une émotion pure et douloureuse me submerge, qui se transforme progressivement en une paix intérieure salvatrice, tandis que je m’applique à croire en ses paroles sans y trouver de failles et me blottis contre son cœur, espérant que cet instant se fige à jamais dans le temps.

Son expression renfrognée et pensive me dissuade de tenter de l’approcher et je rejoins Villars à l’infirmerie, redoutant de me retrouver seule à bord du bâtiment infecté. Le grand homme m’accueille avec un sourire reconnaissant, comme si ma présence le réconfortait. L’énorme bosse sur sa tempe a un peu désenflé, substituée par une palette de couleurs évoluant du jaune au violacé intense.
— Comment va votre blessure, docteur ?
— Je ferai avec.
— Bon sang, il n’a pas eu la main légère, dis-je dans un souffle en considérant de plus près la marque douloureuse.
— Le capitaine ne fait jamais les choses à moitié, ironise-t-il avec une pointe de rancœur, avant de se détourner vers la grande table couverte de microscopes et d’instruments complexes. J’observe un instant ses gestes minutieux et précis, tandis qu’il s’applique à déposer une goutte de sang sur une petite plaquette de verre.
— Je peux faire quelque chose pour vous, commandant ?
— Oh, et bien… en fait, non. Je voulais juste savoir comment vous vous sentiez...
À ces mots, il s'écarte du microscope afin de se retourner vers moi, avec un sourire compréhensif.
— Vous êtes anxieuse et je peux le comprendre. Je redoute moi aussi notre prochaine escale. Venez, allons nous aérer un peu.
Je quitte la pièce à sa suite et nous arrivons bientôt devant un sas flanqué d'un panneau d'interdiction. Villars pose sa main sur le capteur d'empreinte et les portes s'ouvrent sur une salle amplement éclairée par des néons au spectre proche de celui du soleil terrien. Des dizaines de plantes et de fleurs multicolores envahissent le sol et les étagères. Leur teinte verte tranche vivement avec la couleur grisâtre des murs de métal, qui se succèdent sans fin à travers tout le vaisseau. Une douce chaleur s’élève du plancher et l’humidité est presque palpable.
— J’ai mis au point cette petite structure il y a deux ans avec l’accord du capitaine, m’annonce Villars avec un sourire radieux. Certes, cela ne vaut pas les belles forêts de l’Oasis, néanmoins c'est une petite jungle emplie de mille trésors. Sur votre droite, là-bas, ce sont des rangs de tomates. Il me désigne avec fierté ses plants de légumes aux noms qui me sont inconnus et aux couleurs appétissantes. Et là, des courgettes, des carottes, des pommes de terre, ici, des fraises, et là des salades… ne trouvez-vous pas cela extraordinaire ?
Je suis stupéfaite. Je ne pensais pas que d’authentiques denrées terriennes puissent encore exister, tous les spécimens de fruits et légumes des planètes colonisées étant des modèles hybrides aux formes standardisées et à la teinte blanche spécifique, témoignant de leur rendement amélioré et de leur appartenance à la guilde des commerçants. Je suis émerveillée par les coloris éclatants qui par leurs seules beautés semblent m’appeler à la cueillette. Je fais quelques mètres et tombe en admiration devant un arbre parsemé de minuscules pompons jaunes, dégageant une odeur à nulle autre pareille, dans lequel dansent quelques dizaines de petites abeilles.
— Eh oui, il y a même des insectes, n’est-ce pas formidable ? Et regardez, voici ma pharmacie personnelle, lance joyeusement le docteur en balayant d’un geste de vastes supports de cultures couverts d’herbes aromatiques en tout genre et de plantes inconnues.
Devant mon silence, il arrache une feuille argentée d’un court bosquet et la brandit triomphalement sous mon nez.
— Sentez cela, n’est-ce pas un pur délice ? C’est du thym. Là-bas, vous avez du romarin et de la lavande.
Le parfum de la lavande me fait tressaillir, me replongeant dans quelque chose dont je n’arrive pas à me souvenir, c’est juste une sensation étrange de douceur et de volupté…
— C’est magnifique, Villars. Mais comment êtes-vous entré en possession de toutes ces choses ? Il y en a pour une véritable fortune et je suppose que toutes ces espèces sont éteintes depuis longtemps et certainement interdites. Son visage se rembrunit et son expression mélancolique me pousse à regretter ma question.
— C’est Ramis, murmure-t-il en souriant dans le vague. C’est le jeune Ramis qui est parvenu à se procurer tout ça pour moi… Je frémis en imaginant le jeune homme manchot qui fut le dernier à tenter de me retenir à bord.
— Herlock m’a dit que vous étiez parti avec lui. Comment se fait-il que vous soyez revenu, docteur ? Il sourit et me jette amicalement un énorme fruit à la peau rouge et dorée que je rattrape au vol.

— Je suis resté près de Ramis aussi longtemps qu’il a eu besoin de moi. Mais je suis aujourd’hui bien plus efficace ici. Je vais où je suis certain d’être utile… mais goûtez plutôt ceci, et dites-moi si ce n’est pas une expérience extraordinaire.
J’hésite un instant et croque dans la peau fine et brillante. Je suis surprise par l’acidité délicate qui s’adoucit presque aussitôt pour laisser la place à une palette d’arômes sucrés et doux qui glisse sur mon palais.
— C’est fantastique, dis-je dans un souffle, avant de me délecter de nouveau de la petite merveille. Villars esquisse un sourire triste en hochant la tête.
— Ramis se moquait de moi et de mes plantes, mais je me souviens de son expression identique à la vôtre lorsqu’il a pour la première fois découvert le goût de toutes ces choses.
— Savez-vous ce qu’il est devenu aujourd’hui ?
Il pousse un long soupir en se détournant pour entamer la taille nerveuse de quelques brins aromatiques récalcitrants, puis stoppe son geste et murmure sans se retourner.
— Ramis a traversé tant d’épreuves difficiles, vous savez, mais ce n’est pas un mauvais gars. Il a tellement souffert… Je pose une main sur l’épaule du médecin afin qu’il me regarde et suis déroutée par son expression attristée.
— Que s’est-il passé, docteur Villars ? Qu’est-il advenu de Ramis ?
— À l’heure actuelle, il travaille toujours comme chasseur de prime pour la guilde des commerçants, autrement dit : l’union terrestre.
Je suis effarée par ce que je viens d’entendre. Comment ce jeune homme si plein d’idéaux a-t-il pu finir par se rallier à l’U.T, qui exerce une scandaleuse domination sur les mondes colonisés, fixant des règlementations et châtiments contraires aux règles élémentaires de toute liberté individuelle.
— J’imagine ce que vous devez penser, commandant, mais au départ il l’a fait pour moi. Nous avions besoin de subsister lorsque nous avons quitté l’Arcadia et…
— Pourquoi est-il parti ? Je comprends que vous ayez désiré le suivre, mais pour quelle raison a-t-il abandonné le vaisseau ?
Le regard de Villars se rembrunit et il secoue la tête dans un signe de négation affligée.
— Il n'a pas tourné les talons de son plein gré. Il a été proscrit.
— Ramis a été banni ? Mais, docteur, je ne conçois pas qu'Herlock…
— Ramis est allé beaucoup trop loin. Il est devenu impossible pour le capitaine de tolérer plus longtemps son comportement. J'entends sa décision… tout comme je comprends les réactions du jeune Ramis…
Un silence auréolé de mélancolie nous unit soudain, accompagné du doux bourdonnement des insectes.
— Vous ne me direz rien de plus, n’est-ce pas, docteur ?
— Je pense que le capitaine sera plus à même de vous relater les faits, si vous tenez vraiment à connaître la vérité. J'imagine cependant que les sentiments qui lient ces deux hommes sont d’une complexité qui nous dépasse, vous et moi. Allez, ne parlons plus de cela. Finissez donc de déguster ce fruit.
Je lui souris avec une pointe d’émotion au fond du cœur. Comment Herlock a-t-il pu bannir ce jeune garçon fougueux et tout entier dévoué à sa cause ? Que s’est-il réellement passé ? L’expression sévère du docteur ne laisse aucun doute sur le fait qu’il ne désire pas revenir sur le sujet et je décide de ne pas insister.
— Quel est le nom de l‘arbre qui produit de telles merveilles ? Fais-je
— Le malus communis, autrement dit… le pommier.
Tout ce qui se mange est aujourd’hui codifié par numéro, la toute puissante guilde des commerçants jugeant plus pratique et efficace cette nouvelle méthode. Peu à peu, les dénominations pleines de charmes héritées de nos ancêtres sont tombées en désuétude, et de nos jours plus personne ne se souvient de tous ces mots maintenant inutiles. Encore une fois, c’est par le biais des livres interdits que je me rappelle avoir entendu parler de pommiers. Je suis affligée de réaliser à quel point je ne connais rien de ce que fût notre monde avant la Grande Guerre et me surprends à envier Villars qui a traversé plus d’un siècle et accumulé tant de souvenirs et de connaissances. Même si je décidais de me plonger nuit et jour dans les centaines d’ouvrages de la bibliothèque du capitaine, rien ne remplacera jamais son vécu. Rien ne me permettra jamais de sentir l’odeur des blés fraîchement coupés ou des lilas débordants de fleurs printanières. Je ne pourrai jamais marcher au milieu d’un vaste champ de lavande étalant ses brins arrogants sous le cuisant soleil d’été. Jamais je ne pourrai sommeiller au pied d’un figuier croulant de fruits juteux et odorants tout en chassant avec nonchalance les quelques papillons colorés virevoltant en désordre. Toutes ces sensations, tous ces bonheurs d’autrefois, je ne pourrai jamais les imaginer qu’au travers des pages de livres interdits. J'embrasse la démarche passionnée de Villars et lui suis reconnaissante de son désir de partager toutes ces merveilles issues de son histoire. Je comprends également la raison de son attachement pour le jeune Ramis, à qui il a sans doute tenté de transmettre toutes ces choses avant qu’elles ne soient irrémédiablement perdues. Le souffle de l’ouverture du sas me fait sursauter. Stelly semble surprise par ma présence et une fois de plus évite soigneusement de croiser mon regard. Elle passe devant moi et s’adresse à Villars exactement comme si je n’étais pas là, mais la droiture exagérée de sa posture ainsi que ses gestes trop maniérés dénotent de son malaise.
— Toujours perdu au milieu de ta forêt… Herlock te demande à l’infirmerie, doc. Je crois que l’humanoïde a repris connaissance, dit-elle en balayant les alentours d’un oeil gourmand. Elle semble soudain rajeunir d’une dizaine d’années et se met à se balancer d’un pied sur l’autre en inclinant la tête avec une moue boudeuse pleine de charme juvénile, qui se transforme aussitôt en un sourire complice au grand homme qui hausse les sourcils.
— Je veux bien te donner quelques fraises, Stelly, mais ce n’est pas pour en faire profiter le gredin qui te suit partout. Elle sourit de plus belle et l’embrasse bruyamment sur la joue.
— Suis-moi, dit-il d’un air bourru et attendri.
J’observe en silence le manège de cette étrange adolescente qui quelques heures plus tôt avait perdu toute innocence. Je ne sais que penser de son expression mutine et enjôleuse et son petit rire cristallin me hérisse. Elle nous quitte avec un plein panier de fruits multicolores sous le regard bienveillant de Villars, qui tourne la tête dans ma direction avec un haussement d’épaules.
— Je suis incapable de lui résister.
— C’est bien ce que j’ai cru comprendre, dis-je
— Vous semblez soucieuse, commandant.
— C’est que… elle est si différente aujourd’hui.
— Ce n’est plus une enfant, tout simplement.
— Je ne sais pas. Je pense qu’il y a autre chose, docteur Villars. Il gronde au fond d’elle une telle haine.
— J'imagine que c’est le propre de tous les adolescents, Ayana. La vie à bord ne simplifie pas les choses, mais je ne crois pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter. En tout cas en ce qui me concerne, elle sera toujours mon petit ange blond.
— Vous avez sans doute raison, docteur.
Syrus vient de nous rejoindre dans les quartiers d’isolation du niveau cinq. Je suis un instant fascinée par sa stature massive et ses longs cheveux rougeoyants en boucles soyeuses qui dégringolent le long de son dos. J’ai la fugace sensation que se tient devant moi un guerrier viking d’un autre temps. Une lueur d’angoisse traverse son regard d'acier lorsqu’il aperçoit derrière nous la chose frémissante qui palpite doucement à l’intérieur de la cellule, mais il ne laisse rien transparaître et esquisse un rapide salut militaire en direction d'Herlock, qui l’accueille d’un signe de tête.
— Vous m’avez fait demander, capitaine ?
— C’est exact, Syrus. Je vais avoir besoin de l'avis objectif et impartial des meilleurs d’entre vous afin de trouver une issue à ce qui se passe ici.
Key est assise dans un coin de la pièce, et observe en silence chaque nouvel arrivant qu'Herlock a convoqué. Mime, de son côté, semble positivement fascinée par la créature et a posé
une main sur la vitre sans un mot, auréolée d’une mystérieuse lumière dorée dont les pulsations étranges me mettent mal à l’aise. Je jette un regard furtif à Villars, qui a plaqué une compresse à
la forte odeur d’Arnican sur sa blessure et me demande pourquoi en l’état actuel de ses connaissances, il s’acharne encore à vouloir utiliser ces antiques remèdes terriens, plusieurs fois
séculaires
— Il n’existe rien de mieux que les plantes de notre bonne vieille terre, murmure-t-il à mon intention, comme s’il avait lu sur mon visage le fond de mes pensées. Je lui souris. Sa présence
et ses préceptes d’autrefois me réconfortent agréablement au sein cet univers qui se délabre chaque jour un peu plus. Je jette un regard furtif aux aquariums sinistres où la dizaine de
rescapés attend son verdict en silence. Ils semblent mal en point. L’un d’eux s’écroule soudain en gémissant. Les autres s’écartent d’un bond et se plaquent au mur, saisis d’effroi.
— Ça recommence, capitaine ! Hurle un jeune homme, en se ruant contre la vitre.
— Faites quelque chose ! renchérit son compagnon d'infortune.
Nous nous dévisageons longuement les uns les autres, parfaitement incapables de réagir, jusqu’à ce qu’Herlock brise enfin le silence accablant, entrecoupé des halètements douloureux du mourant et
des reptations infâmes de la créature.
— Je souhaiterais obtenir votre accord unanime à propos de la résolution que je viens de prendre en cet instant critique.
Syrus fronce les sourcils en caressant d’un geste machinal sa longue moustache effilée, tandis que chacun d’entre nous appréhende la suite.
— Syrus, étant mon porte-parole auprès des diverses factions de ce bâtiment, vous serez contraint de justifier à l'égard des troupes du pénible devoir que je me vois dans
l’obligation d'accomplir en ce jour.
— Je m'acquitterais de cette tâche, capitaine. D’autant que je ne conçois pas qu'un autre choix puisse s'offrir à nous, si nous souhaitons préserver au mieux la sécurité de cet
équipage, répond-il en tournant la tête vers les deux cellules encore intactes. Je réalise soudain où il veut en venir et croise instinctivement mes doigts devant mon nez et mes lèvres,
camouflant pudiquement mon expression effarée. L’un des « contaminés » vient de comprendre en même temps que moi.
— Quoi ? Mais vous ne pouvez pas faire ça, capitaine ! Le doc va trouver un remède, hein doc ? Je veux pas mourir ! supplie-t-il.
Mime pose une main près de son visage à travers le carreau, et plonge son regard sans pupilles au fond du sien. Il me semble que la vaporeuse lueur dorée s’intensifie.
— Il n’y a pas de second choix, car voici le seul moyen de garder votre âme dans cette dimension… murmure-t-elle avec un calme et une douceur qui paraissent apaiser miraculeusement
le jeune homme. Un deuxième « contaminé », se relève du fond de la chambre et s’approche de la vitre.
— Elle a raison, mes amis. Nous n’avons aucune autre échappatoire. Personnellement, je préfère décider de ma mort. Il est hors de question que je succombe de cette... manière, dit-il en
désignant la cellule voisine.
— Mais je n’ai que vingt ans ! gémit un frêle garçon dont le teint aux reflets bleuâtres me donne la chair de poule.
— Tais-toi ! Lui assène un petit homme grasseyant en se relevant.
— Tu n’as pas compris ? Nous n’avons pas le choix ! Tu veux finir comme cette chose, tu tiens à sentir ta carcasse qui se déchiquette , te fondre à ce
cauchemar ?
— N… non, répond la voix brisée du jeune garçon.
Un hurlement de douleur me fait sursauter.
— Il faut agir vite, capitaine ! Ça ne va plus tarder maintenant ! fait le premier homme.
Herlock les contemple en silence, et je sais qu’en cet instant il maudit son impuissance. Il se retourne vers nous et la tension dans sa voix est palpable.
— Quelqu’un condamne-t-il cette décision ?
Personne ne répond, et les yeux se baissent dans une acceptation résignée de l’inéluctable.
— Bien.
Villars se lève et fouille dans un tiroir, en extrait une petite boite métallique frappée d’une tête de mort, qu’il tend d’une main tremblante au capitaine. Il farfouille ensuite sous la table
et déclenche l'ouverture d'un compartiment secret, duquel il sort une bouteille de whisky, breuvage symbolique de notre terre natale, aujourd'hui devenu une denrée rare
et des plus précieuse. Il la contemple d’un air songeur avant de la présenter à Herlock avec un haussement d’épaules embarrassé.
— C’est du 150 ans d’âge, je la gardais pour une grande occasion. Je pense que c’en est une…
Herlock la saisit, impassible.
— Désactivez la porte, ordonne-t-il d’un ton sec.
— Reculez tous, ajoute Syrus, en portant une main sur la crosse de son arme, prêt à en faire usage au moindre mouvement suspect des condamnés. Villars pianote un code, et
le sas se déverrouille. Il enfonce un levier qui ouvre les parois de verre dans un souffle. La créature dans son bocal adjacent semble réagir à ce mouvement et palpite de plus belle.
— Restez contre le mur, insiste Syrus.
Les prisonniers s’exécutent sans rechigner et Herlock entre. L’un d’eux tend une main vers la boite, saisissant la bouteille de l’autre.
— Allez les gars, faites pas cette tronche, ce soir c’est la fête ! On boit aux frais du capitaine !
Il ouvre le petit coffret et après une brève hésitation, s’empare d'un cachet, qu’il avale en hâte avec une grande rasade d’alcool.
— Et ! T’enfiles pas tout le whisky hein ! Plaisante un autre homme, en suivant le mouvement.
Un cri nous glace soudain le sang. Le malheureux garçon recroquevillé à terre se tord de douleur. Mais le capitaine saisit son cosmogun, vise sa tête et fait feu à bout
portant sans aucun état d'âme. La cervelle éclabousse les murs et ne reste plus de son visage qu’un trou sanguinolent. Le corps est pris de spasmes, ce qui l’incite à tirer de nouveau. Cette
fois, plus rien. Il rengaine son arme et récupère la boite et la bouteille.
Le même manège se déroule dans la seconde cellule, avant que ne se ferment définitivement les portes. Les hommes se sont alignés devant la vitre et saluent d’un geste formel l’assemblée qui leur
fait face. Nous leur rendons leur salut dans un silence tendu. Déjà agréablement étourdis par la substance meurtrière, ils décident de s’installer avec une paisible résignation sur les
couchettes bordant les murs blancs de leur tombeau.
— Je vais faire sécuriser la zone en niveau quatre, capitaine, souffle Syrus avant de quitter la pièce. Villars et Key ne tardent pas à lui emboiter le pas, tandis que nous restons figés face à
ces vies en train de s'éteindre à jamais avec une humilité désarmante. Mime s’approche et pose une main sur mon épaule. Ce contact m’apaise sans que j'en saisisse la raison. Il me semble
qu’elle ne ressent aucune peine, aucune peur, et qu’elle me transmet en silence cette paix qui l’anime.
— Ils vont s’endormir dans une douce euphorie, c’est tellement mieux ainsi, me murmure-t-elle, d’une voix indéfinissable. Je ferme les yeux, me laissant envahir par une étrange sensation
d’immatérialité, surprise par l'engourdissement soudain de tous mes muscles, puis la regarde quitter les lieux, perplexe. Il n’y a plus un bruit, excepté le frémissement glauque de la
créature qui parait attendre tranquillement son heure. L'action du poison est foudroyante. Déjà, la respiration des hommes est plus lente. Celle de l’un d’eux s’est arrêtée. Le capitaine
semble incapable de détacher son regard de ses compagnons mourants. Je pose doucement ma main sur son avant-bras, ce qui le fait sursauter.
— Ils n’étaient certes pas de parfaits coéquipiers, mais ils ne méritaient pas de mourir ainsi, murmure-t-il
Il me regarde comme s’il venait de s’éveiller d’un cauchemar. Je devine qu’il s’en veut, je sais qu’il déteste se sentir si impuissant, mais que peut-on contre l’enfer ?






