Vendredi 27 octobre 2006
La voix du docteur Villars retentit soudain à travers le petit émetteur incrusté dans le col de ma tunique : Ramis a enfin repris conscience. Je me précipite vers l’infirmerie sans perdre une seconde, le cœur battant.

Le jeune homme m’accueille avec un fragile sourire et pose sur moi des yeux vitreux. Il me fait signe de m’asseoir à son chevet et je réalise qu’il est en proie à une fièvre dévorante. L’odeur si caractéristique des bâtiments hospitaliers me saisit à la gorge et me replonge dans l’enfer brumeux de mes souvenirs :

Nous avons été trahis.
Sans doute l’œuvre de l’un de mes collègues croisés au hasard d’un couloir. J’avais observé depuis quelque temps déjà combien la peur et la privation pouvaient entraîner de viles réactions chez mes semblables. Les soldats se répandirent dans la salle de quarantaine où je t’avais caché. Je perdis tout contrôle de la situation, ma vie bascula en quelques secondes dans l‘enfer inconnu des camps d‘extermination où l‘on nous emmenait sans ménagement.

Mes malchanceux compagnons de cellule, combien d’entre vous ai-je vu passer la porte de notre cachot humide et crasseux sans jamais revenir ? Chaque fois que la lourde clef retentissait dans la serrure, mon sang se glaçait, et tous mes sens aux aguets, j’attendais avec angoisse que le rituel commence.
Ils faisaient froidement l’appel de ceux qui allaient servir leurs abominables expériences et je priais en tremblant pour ne pas entendre mon nom. Après chaque appel, un soulagement honteux m’envahissait et je touchais du doigt ce que pouvait être la sensation d’exister réellement. Je compris combien chaque minute qu’il m’était accordé de vivre était précieuse, je sus que je m’accrocherais à cette vie misérable quel qu’en soit le prix, quitte à abandonner les autres si une échappatoire m’était offerte. Rien de bien noble dans tout cela…juste une peur panique de mourir…
Souvent, d’abominables hurlements nous parvenaient tandis qu’une forte odeur de produits médicaux se répandait à travers les couloirs. Certains malheureux étaient de nouveau jetés parmi nous et force était de constater les mutilations et les cicatrices profondes longeant leur colonne vertébrale. Ils n’étaient pour la plupart plus capables de parler ni de raisonner. Nous n’étions plus que des rats de laboratoires anonymes parqués dans leur cage dans l’attente des supplices inconnus qu’ils nous infligeraient selon leur bon vouloir. Cette insoutenable loterie se renouvelait chaque matin, scellant chaque fois l’inexorable destin d’un innocent qui avait fait l’erreur de résister à l’occupant. Je crois que je serais devenue folle sans toi… sans le courage et la rage de vivre que tu avais pour nous deux, sans ta main serrant la mienne et tes mots apaisants m’empêchant de sombrer. Kyle… j’ai tant de mal à oublier…

La voix brisée du jeune Ramis m’arrache brusquement à mes visions tourmentées.
— Le docteur Villars m’a tout expliqué… je, je ne veux pas mourir ! 
Chacune de ses inspirations semble le faire souffrir et la fièvre l’épuise. Je pose une main sur son front brûlant et approche mon visage du sien.
— Tu ne mourras pas, je ne te le permets pas.
Il a un rire étranglé qui le fait grimacer de douleur.
— J’aurais dû vous écouter, je regrette.
— Ne t’inquiète pas de cela.
— Laissez-moi parler, je vous en prie ! hoquette-t-il dans un spasme. Je sens ma gorge se nouer.
— Si je dois mourir, je voudrais que vous sachiez comme j‘admire ce que vous faites…, depuis longtemps, comme je vous…
Une nouvelle vague de souffrance déforme ses traits et je sens mon cœur se noyer tandis qu’il m’enlace de son bras valide.
— Oh Ramis, je suis tellement désolée !
— Faut pas, j’aurais jamais pu vous serrer dans mes bras sans ça, plaisante-t-il avant d’être saisi d’un nouveau spasme. Impuissante, je l'étreins contre moi et pose sur ses lèvres un baiser d’une infinie tendresse. Ceci parait l’apaiser quelque peu et il ferme les yeux. Je voudrais tant pouvoir changer le cours des choses, pourquoi sommes-nous contraints de subir ainsi notre destin ! Je ne supporte plus la sensation omniprésente de mon ineffable impuissance.

— Il faut que je l’opère immédiatement. Chaque instant est vital dorénavant, m’assène soudain le docteur Villars en faisant irruption dans la salle.
— Bien sûr, fais-je machinalement sans quitter le jeune homme des yeux. Puis je m’écarte doucement, tandis qu’une soudaine effervescence envahit la pièce. Le médecin égrène des ordres complexes à ses deux jeunes assistants qui installent un réseau impressionnant d’appareils et de tubes divers autour du blessé. Je déserte rapidement les lieux, impressionnée, meurtrie, perturbée au point d’avoir des difficultés à retrouver mon chemin…
Vendredi 20 octobre 2006

Nos pas nous mènent jusqu’au réfectoire, bruyant et animé à cette heure. J’aperçois la première Herlock partageant sa table avec l’énigmatique Emeraldia, un peu à l’écart du reste de l’équipage. J’observe qu’ils semblent se connaître depuis fort longtemps, ce qui ne m’explique guère le sursis octroyé par le capitaine à la funeste créature. Je me dirige vivement vers leur table, talonnée par Alfred qui appréhende mon ressentiment, mais le capitaine se lève et contre mon attitude en m’invitant d’un geste amical à me joindre à leur repas.
J’hésite un bref instant puis m’exécute, tandis qu’Alfred embrasse chaleureusement la grande femme dont la seule présence me fait frémir. Je tente de lui parler, mais une fois de plus Herlock m’impose le silence d’un geste ferme.
— Je vous en prie, commandant : je sais que vous désirez des réponses et vous êtes en droit de les exiger. C’est pour cette raison que je vous demande de bien vouloir écouter les explications de notre invitée, dit-il en posant une main sur la mienne comme pour m’empêcher de partir. Ce contact inattendu me fait tressaillir.
— S’il vous plait, insiste-t-il.
— Très bien.
Je baisse les yeux sur les plats fumants qu’une petite femme dodue vient de déposer sur la table. Un lourd silence s’enracine tandis que je sens peser sur moi le regard sûr et paisible de la jeune femme aux longs cheveux de feu.
— Si vous saviez à quel point je suis désolée, souffle-t-elle finalement.
Je lève les yeux vers elle et suis saisie par la beauté meurtrie de son visage si pâle. D'interminables mèches rouges tombent en cascade sur ses épaules et le long de ses bras parfaitement dessinés. Son regard sombre a quelque chose de captivant et l’impassibilité de son expression me déconcerte. Il se dégage de cette femme une puissance et une force sereine accentuées par sa taille imposante, qui tranche avec l’intensité difficilement maîtrisée de mes sentiments.
Elle se résout enfin à prendre la parole.
— J’ai perdu mon frère il y a sept ans, quelque temps seulement après la première invasion humanoïde. Ce jour-là, nous avions décidé de rendre un dernier hommage à nos parents décédés quelques mois auparavant sous les feux ennemis, avant de quitter notre petite ville pour rejoindre les groupes déjà naissants de résistants actifs. 
Elle semble revivre les évènements qu’elle me conte et je discerne une grande douleur mêlée de lassitude dans son regard d’ébène. Elle boit une gorgée de vin avant de reprendre son récit.
C’est avec un déchirement terrible que nous laissions la maison qui nous avait vus grandir, abandonnant tout ce qui restait de notre passé, tout ce qui avait fait de nous ce que nous étions alors. Je me rappelle la couleur du ciel crépusculaire, magnifiquement rougeoyant, inondant de rayons de feu doré les petites tombes grisâtres de ce décor immuable…
C’est dans un fracas désordonné qu’ils ont alors surgi de toutes parts, leurs visages d’un gris spectral et leurs yeux tels deux ouvertures sur l’enfer. Terrifiée, j’ai saisi la main de mon frère et nous avons fui au milieu des stèles que nous entendions se désagréger sous le feu des lasers, le petit cimetière bientôt envahi par une odeur de mousse brûlée. Nous avons couru plus vite que si le diable avait été à nos trousses…. Mais Anoki a trébuché, sa main a lâché la mienne.
La jeune femme fait une nouvelle pause, visiblement éprouvée, et le capitaine pose une main compatissante sur son épaule.
— J’ai voulu l’aider, j’ai tenté de le sauver, mais il était trop tard. Ils ont fondu sur lui tandis qu’il hurlait de terreur et je n’ai rien pu faire. J’ai repris ma course effrénée et me suis jetée à l’intérieur d’un caveau familial. La chance a décidé que les planches vermoulues menant à la crypte cèdent sous mon poids, ce qui m’a fait dégringoler quelques mètres plus bas. Cette chute m’a sans doute sauvé la vie… Un sourire amer se dessine sur son visage. Je n’étais guère accoutumée à cette époque à la violence et au meurtre… je ne devinais pas encore toute la force et les ressources que l’instinct de survie allait me permettre de découvrir… C’est pourquoi je ne saurais dire ensuite combien de temps, combien de longues heures je suis restée immobile dans la noirceur de ce trou humide et nauséabond, paralysée de douleur et d’effroi, incapable de calmer le battement anarchique de mon cœur, tétanisée par le froid et l’angoisse… Mais l’aube me trouva ainsi, hagarde et trébuchante, désespérément seule dans l’enceinte du cimetière dévasté. Elle plante alors son regard sombre dans le mien avant de reprendre : je n’ai eu de cesse depuis cette tragique séparation de rechercher mon jeune frère, et je l’ai retrouvé, il y a quelques jours, et arraché au laboratoire Microteck qui est aujourd’hui sous contrôle humanoïde. Et quoi qu’ils aient fait de lui, il demeure Anoki, mon frère.
Ses derniers mots sont étranglés par l’émotion et une larme solitaire glisse le long de sa joue émaciée. Je baisse les yeux, désemparée, puis me ravise.
— Mais il n’a plus rien d’humain ! Il ne reste rien de ce qu’était votre frère.
— Détrompez-vous : souvent son esprit perd le contrôle sur les machines qu’ils ont implantées en lui et il tue aveuglément tous ceux qui croisent son chemin. C’est ce qui est malheureusement advenu dans la ruelle. Mais parfois il refait surface, horrifié par ses actes, et cela le fait tant souffrir… Je pense qu’il s’agit d’un dysfonctionnement du système qu’ils ont mis en place à cette période. Anoki a certainement été l’un des premiers à servir de cobaye aux humanoïdes lorsqu’ils ont commencé à vouloir créer une armée d’hybrides. À l’époque ils pratiquaient leurs expériences uniquement sur des sujets sains, mais le cerveau humain est plus complexe que ce qu’ils sont parvenus à interpréter, et l’annihilation de toute volonté du sujet se révéla incomplète. Cependant, leur esprit obstiné les amena à poursuivre les recherches jusqu’à ce qu’ils découvrent que l’utilisation de sujets fraîchement décédés était bien plus aisée, du fait de l’arrêt de toute fonction cérébrale. J’ai croisé nombre de ces nouveaux hybrides dans les laboratoires de Microteck, et je peux témoigner de leur allégeance aveugle et sans limites envers leurs créateurs… »
— Mon dieu…
J’imagine une armée de cadavres mutilés, cliquetants et hagards. Des hommes, des femmes, peut-être des enfants ? Je n’ai jamais croisé d’hybride jusqu’à ce jour et j’ai du mal à concevoir la réalité de ces êtres contre nature. Pourtant l’un d’eux a bel et bien blessé Ramis…
— Où est-il en ce moment ? hasarde Alfred
— Il a été conduit dans le quartier de détention. Je préfère ne courir aucun risque, répond le capitaine.
— Nous ne vous importunerons pas longtemps. Mon appareil a été endommagé lors de mon intrusion dans le bâtiment de Microteck, mais il sera rapidement remis en état si Alfred accepte de me faire profiter de ses fantastiques compétences, poursuit Emeraldia. Le petit homme ingurgite une grosse bouchée de riz avec enthousiasme.
— Avec grand plaisir !
— Tu es la bienvenue à bord aussi longtemps que tu désireras rester parmi nous. Je veillerai à ce que ton frère soit bien traité, ajoute le capitaine en se levant. Elle suit le mouvement.
— Je te remercie, Herlock.
Je quitte également la table sans un mot, et sans avoir rien pu avaler. Je ne sais plus que penser. Ma colère s’est évaporée, laissant la place à une immense lassitude mêlée de fatigue nerveuse.
— Commandant ? entends-je soudain derrière moi. Je me retourne, surprise par le regard adouci du capitaine.
— Est-ce que vous allez bien ? 
— Toute cette histoire est tellement sordide, et puis tant d’injustices, tant de souffrances… mais je suppose que je devrais être accoutumée à toutes ces horreurs depuis longtemps.
À ma grande surprise, il m'empoigne les épaules et plonge son regard dans le mien, tandis que sa voix se teinte d’une étrange émotion.
— Personne, absolument personne ne pourra jamais s’accoutumer à toutes les atrocités dont nous sommes témoins, et c’est le seul reste d’humanité que nous possédons encore.
Je frémis. Il me parait soudain si fort, si rassurant, que me saisit une furtive envie de me laisser aller à pleurer dans ses bras comme une enfant. Je m’en veux aussitôt de m'abandonner à de si puériles intentions et me contente de reculer en affichant un faible sourire.
— Je vais bien, capitaine, ne vous inquiétez pas pour moi, dis-je avant de m’éloigner vers mes quartiers, tandis qu’Alfred accompagne Emeraldia à bord de son bâtiment.

Vendredi 13 octobre 2006
Lorsque nous arrivons sur le pont de l’Arcadia, Herlock m’attrape par le bras afin de m’éloigner du reste du groupe. Je proteste, désirant accompagner Ramis au bloc, mais il me saisit par les épaules et m’oblige à lui faire face. La ferme inflexion de sa voix me surprend.
— Je veux que vous rejoigniez vos quartiers. Enfilez des vêtements secs et buvez un verre, je pense que cela vous fera du bien.
— Mais je…
— Et je vous saurais gré de cesser de contester mes ordres. Vous êtes ici à bord de mon bâtiment et par conséquent sous mon commandement. Est-ce assez clair ?
Il plonge son regard au fond du mien tandis que j’hésite entre l’acquiescement et la rébellion, et un silence électrisé de tension s’installe entre nous. Je ressens finalement la poigne sur mes épaules se desserrer sensiblement alors qu’il reprend la parole d’un ton qui se veut plus apaisant.
— Ramis est entre de bonnes mains, le docteur Villars est un praticien hors pair. Mais il faut et je tiens à ce que vous retrouviez votre sang-froid avant toute chose.
Il a parfaitement raison et je le sais. Ses derniers mots m’ont brutalement ramenée à la réalité. Je baisse les yeux et me dégage sans animosité.
— Je… vais me retirer.
— Bien, acquiesce-t-il tandis que je m’éloigne.

Arrivée dans mes quartiers je décide de suivre ses conseils. Je me débarrasse de mes vêtements trempés de sang et de boue et enfile un vieux jean ainsi qu’un débardeur noir tout délavé, vestiges de ma vie de civil si lointaine aujourd'hui… J’apprécie en cet instant le geste du capitaine qui a ordonné que soient rapatriés mes maigres effets. Voilà à ce jour tout ce qui reste de ma vie.


Je m’assieds sur le bord de mon lit et fonds en larme. Mon émotion m’a rattrapée et c’est presque avec surprise que je me perds dans un océan de douleur. Je réalise alors que depuis le massacre sur le Dark Oak, je n’ai jamais laissé échapper un sanglot. Tant de mes compagnons ont péri à mes côtés sans que jamais je ne faiblisse. Et même lorsque tu t’es effondré sous mes yeux, Kyle, même ce jour-là, même pour toi, mes yeux sont restés secs…
Un tumulte douloureux de souvenirs et d’émotions chaotiques me submerge sans que je ne puisse plus rien contrôler. Je me surprends à trembler tant la souffrance est violente. Mon souffle se fait difficile tandis que défilent dans mon esprit des milliers d’instants parfois si doux, si beaux, mais toujours éclaboussés de sang et de mort. Je lâche le verre qui tombe avec un claquement sec sur le sol froid et me recroqueville sur moi-même pour échapper à toutes ces horreurs, espérant vainement une salutaire amnésie…

Un bruit sourd contre ma porte. La voix d’Alfred qui me semble soudain si étrangère…
— Allez-vous-en. Je ne veux voir personne.
— S’il vous plait, laissez-moi entrer, insiste la petite voix
Je soupire et enclenche le déverrouillage. J’essuie tant bien que mal mes yeux rougis, mais me sens incapable de regarder le petit homme en face, et enfouis mon visage entre mes bras croisés sur mes genoux. Alfred hésite un instant puis vient s’asseoir à mes côtés sans dire un mot. Après un long moment de silence, il entoure mes épaules d’un bras réconfortant.
Ce contact avec la réalité me rebute.
— Herlock m’a expliqué ce qui s’est passé.
Je suis incapable de répondre, la gorge encore nouée de sanglots, mais sa présence m’apaise quelque peu. Il ramasse le verre tombé au sol et le remplit de nouveau avant de me le tendre.
 Je le saisis et lève enfin les yeux vers lui.
— Je me demandais quand cela arriverait, murmure-t-il en souriant.
— Quoi donc ?
— Et bien, je me demandais quand vous alliez finalement vous décider à réagir comme un être humain.
Je bois une gorgée de vin qui me réchauffe la gorge et fixe le sol taché de rouge. Ma voix est vacillante.
— Parfois la douleur est si forte que… j’ai l’impression de perdre la raison.
— Nous avons presque tous traversé des moments tels que celui-ci. Cette interminable guerre n’a épargné personne. Nous avons tous craqué un jour ou l’autre, il n’y a aucun mal à cela.
Il se sert le verre que je n’ai même pas songé lui proposer. J’esquisse un sourire amer.
— Excepté le capitaine n'est-ce pas ? Lui n’a jamais connu ce genre de faiblesse… 
— Je ne parierais pas là-dessus. Je pense qu’il a plus perdu que nous tous, et ses nuits doivent être tourmentées.
J’essuie mes joues comme le ferait une enfant et bois une nouvelle gorgée du liquide bienfaisant.
— A-t-on des nouvelles de Ramis ? 
— Le Docteur Villars est à ses côtés. Pour l’instant nous ne pouvons être sûrs de rien. 
Je passe une main dans mes cheveux comme pour tenter de remettre mes idées en place.
— Il est inconscient pour le moment, mais aucun organe vital ne semble avoir été atteint, renchérit Alfred
— Dieu merci.
Je réalise alors que je suis soudainement terrifiée à l’idée de me retrouver seule face à mes fantômes et un frisson glacé me traverse. Il faut que je me perde dans l’action afin de les chasser, comme je l’ai toujours fait jusqu’à ce jour.
— Je voudrais le voir. Accompagnez-moi au bloc, Alfred.
— Je ne suis pas sûr que…
— Je vous en prie, je dois savoir !
— Très bien, je vous accompagne. Il se lève et me tend une main amicale.

Mon cœur se serre lorsque je franchis la porte de l’infirmerie. La blessure du jeune Ramis a été pansée, mais déjà une tache sombre s’agrandit à travers les bandages. Son visage paisible me semble plus que jamais empreint de la douceur et de la pureté de l’enfance. Si jeune, si fragile, quelle injustice. Le docteur Villars s’approche du blessé afin de lui faire une injection, ce qui me fait sortir de ma contemplation.
— J’ai été contraint d’effectuer une transfusion, car il avait perdu énormément de sang malgré la rapidité d’intervention de l’équipe. Il est très affaibli, mais ne tardera pas à reprendre connaissance.
— Et sa blessure ? 
L’éloquence du silence qui suit me glace le sang.
— Et bien, hésite-t-il tandis que nous sommes suspendus à ses lèvres.
— Qu’y a-t-il docteur, parlez ! gronde Alfred
— Je… je crains de ne pouvoir sauver son bras. Les ligaments de son épaule ont été sectionnés, mais ce n’est pas le plus grave. Ses chairs sont déjà incroyablement nécrosées sans que je puisse réellement en expliquer la cause. Il s’agit d’une infection inconnue qui gagne du terrain à une vitesse extraordinaire. Si je ne la jugule pas très rapidement.
— Qu’êtes-vous en train de nous dire, docteur ? dis-je, angoissée.
— Ce que je suis en train de vous exposer, c’est que je n’ai pas le temps de faire toutes les analyses nécessaires, car le seul moyen de lui sauver la vie consiste à amputer son bras blessé le plus rapidement possible, afin de stopper l’évolution de cette étrange infection. Chaque minute qui passe nous est dorénavant précieuse. Je suis vraiment désolé, mais je ne vois aucune autre solution. 
Il semble sincèrement affligé. Je ferme les yeux pour tenter de faire taire les violentes émotions que je sens de nouveau affleurer : ainsi, aujourd’hui sera le jour fatal où ce jeune soldat plein de vie va connaître les affres du handicap. Peut-être eût-il mieux valu qu’il soit mort…
— Je lui exposerai la situation dès qu’il reprendra conscience. Cela ne devrait plus être long maintenant. Mais j’ai besoin de son accord. Lui seul peut prendre cette décision, ajoute Villars en caressant nerveusement sa grande barbe broussailleuse.
Quelle décision ? : celle de vivre handicapé toute sa vie plutôt que de mourir en quelques jours sur le lit d’un service hospitalier glacial aux confins d’un univers hostile ? Que déciderais-je à sa place ? Je suis incapable pour l’instant de répondre à cette question…
— Faites-moi appeler dès qu’il reviendra à lui. Je tiens à lui parler, dis-je froidement au grand homme barbu.
— Bien entendu. Son état est en train de se stabiliser. N’ayez crainte, je vous ferai prévenir, me répond-il avec une touchante gentillesse. J’effleure la joue pâle du jeune blessé.
— Merci docteur. Alfred attrape mon avant-bras.
— Allons-y, nous ne ferions qu’embarrasser le docteur si nous restions ici. Suivez-moi, allons plutôt dîner.
— Je n’ai guère d’appétit.
— Je ne veux rien savoir. Allez, suivez, moi vous dis-je. Un bon repas vous remettra d’aplomb. Vous êtes plus pâle qu’un linceul. Je ne vous laisse pas le choix de toute façon, m’assène le petit homme en me traînant à sa suite le long des couloirs métalliques. Je n’ai plus la volonté de lui résister et au fond de moi éprouve une grande reconnaissance envers ce petit personnage si plein d’énergie. Il a deviné ma profonde détresse et a décidé de prendre la situation en main, de me soutenir au moment où j’en ai le plus besoin. Sa présence, son fort tempérament, sa gentillesse contrastant avec son franc-parler me réconfortent profondément. Je découvre en lui un ami sincère et si précieux, et j’en ai tellement besoin ! Je laisse glisser ma main dans la sienne et nous échangeons un regard qui ne nécessite aucune parole…
Vendredi 6 octobre 2006

Nous déambulons à travers les petites rues animées flanquées de dizaines de minuscules échoppes crasseuses et colorées d’où émanent parfois de fortes et insolites odeurs de nourritures. Le ciel chargé de nuages sombres et menaçants et les grondements lointains accroissent la sensation de moiteur oppressante qui règne sur la petite planète. Ramis ne semble pas importuné par la chaleur et me commente avec ferveur chaque bâtiment, chaque pittoresque officine que nous croisons au hasard de notre route. Notre promenade nous mène devant l’une de ces gargotes et Ramis insiste pour m’offrir une sorte de hot-dog local. Le goût et la consistance ont quelque chose de fort singulier, mais relativement plaisant, quoique très gras, et mon expression perplexe arrache un rire moqueur à mon compagnon.

Nous poursuivons notre visite sur les quais d’un petit village portuaire qui ressemble à s’y méprendre à l’une de ces cartes postales que l’on trouvait autrefois sur terre, fragiles témoins d’une époque de paix et de tranquille simplicité. Je me laisse envahir par la douce mélancolie se dégageant des vieilles pierres humides qui constituent le muret bordant les trottoirs, admirant les éclairs lointains qui zèbrent le ciel alourdi. J’écoute le paisible clapotis de l’eau en contrebas, incapable de me concentrer sur ce que me dit le jeune Ramis qui me pousse dans une petite taverne sans que j’aie le temps de réagir. Il nous commande deux énormes chopes d’un liquide grenat et pétillant. Tout d’abord hésitante, je finis par céder et bois une longue gorgée de l’étrange breuvage en l’écoutant s’enflammer sur ces petits riens qui font le bonheur de la vie, et sa joyeuse insouciance finit par me contaminer. J’oublie quelques instants toute la souffrance accumulée et me laisse aller à tout ce que l’existence peut parfois avoir de léger et de rafraîchissant. Je dois insister pour qu’il ne commande pas une deuxième chope et le traîne gentiment à l’extérieur, désireuse de rejoindre le vaisseau avant que n’éclate l’orage qui se fait de plus en plus menaçant. Il n’est guère coopératif, légèrement grisé par la boisson, et tente de négocier un dernier arrêt dans une sympathique taverne, tandis que je décide d’emprunter un petit raccourci qu’il m’avait indiqué à l’aller. Il capitule non sans effectuer nombres pitreries qui m’arrachent quelques sourires. Peut-être est-ce pourquoi, je n’ai pas vu l’ombre sournoise qui nous avait suivis jusque dans cette ruelle calme et mal éclairée. Peut-être n’aurais-je pas dû choisir ce raccourci. Mon instinct m’a trahie…

Mais je ne veux pas briser la fragile harmonie de ces instants rares par un excès de prudence ou de paranoïa, et j’écoute d’un air amusé l’une de ses irrésistibles anecdotes lorsqu’un épouvantable cri me glace le sang. Une créature aux yeux fous se rue sur nous et le jeune Ramis n’a pas le temps de dégainer son arme. Une lame acérée lui traverse l’épaule et il hurle de douleur avant de s’effondrer à genoux. Je saisis mon épée et pare le coup de la chose qui me fait face. Son visage me déstabilise quelques secondes : mi-homme, mi-machine, ses chairs rougies sont en lambeaux et son regard n’a plus rien d’humain. Les engrenages métalliques qui ravagent sa mâchoire grincent dans un bruit sinistre. La moitié de son crâne est couvert de métal et un filet de bave suinte entre ce qui lui reste de lèvres. Il pousse un cri guttural et me prend d’assaut en levant ce que j’ai pris au départ pour une épée. Il s’agit en fait du prolongement direct de son bras droit, ce qui le rend très leste, pas suffisamment cependant pour que je ne puisse contrer ses offensives. Je parviens assez rapidement à l’acculer contre un mur tandis qu’un puissant coup de tonnerre accompagne un éclair qui déchire le ciel noirci d’un trait de lumière agressive.
Je cherche Ramis du regard et sens la fureur m’envahir en apercevant son corps inerte sur le sol baigné de sang. Une pluie violente vient soudain battre son visage inanimé.
Je foudroie du regard mon adversaire recroquevillé à mes pieds.
— Crève, qui que tu sois ! Maudit !
J’abats mon arme, mais sa lame est figée en plein élan dans un choc métallique.



Stupéfaite, je lève les yeux et découvre le visage sévère d’une femme. Ses interminables cheveux auburn s’emmêlent le long de ses épaules frêles et une longue cape noire protège sa silhouette élancée. Une fine cicatrice traverse sa joue, et son regard a l’éclat de la force tranquille des puissants. Je recule, abasourdie, écartant de mes yeux les mèches de mes cheveux déjà trempés de pluie. Cette courte trêve me permet de reprendre quelque peu mon souffle et mes esprits.
— Qu… qui êtes-vous ? dis-je sans attendre de réponse. Q
ui que vous soyez, écartez-vous de cette chose !  J’avance d’un pas. Mais l’étrangère se grandit en refusant de baisser sa garde.
— Cette chose vient de tuer mon compagnon, fais-je d‘une voix blanche.
— Je ne peux pas vous laisser le tuer.
— Laissez-moi passer !
— Non, insiste-t-elle calmement.
Ce dernier refus me fait perdre le peu de sang-froid qui me reste.
Je dégage rageusement mon épée et me jette sur ma rivale. Un incroyable duel s’ensuit : elle pare toutes mes attaques avec une grande adresse sans pour autant paraitre réellement désireuse de m’attaquer. Cela ne fait qu’attiser ma fureur et mes coups redoublent en même temps que les éclairs et le grondement des orages qui semblent m’encourager… Rien n’y fait… Le combat cesse enfin, nous découvrant toutes deux haletantes, à bout de force.
— Je ne peux pas vous laisser le tuer, se contente-t-elle de me répéter dans un souffle.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il est… mon frère, murmure-t-elle avec résignation.
Je suis stupéfaite, et mon esprit embrumé de haine ne parvient plus à raisonner. Son ton se fait presque suppliant.
— Je ne suis pas votre ennemie. Il vaudrait mieux nous occuper de ce jeune homme.
Ces derniers mots me font l’effet d’une claque. Je lâche mon arme et baisse les yeux. Le sang de Ramis mêlé de pluie s’écoule en petites rigoles tourmentées sous mes bottes de cuir.
Je me détourne et cours m’agenouiller près de mon compagnon inconscient. J’entends dans mon dos l’infâme cliquetis métallique de la créature qui se relève.
— Tenez cette chose à distance ! dis-je avant de soulever le corps inerte du jeune homme déjà tellement pâle ! Je suis si impuissante…
Dans un éclair de lucidité, je saisis mon transmetteur et la voix d’Herlock dans le petit appareil m’aide à reprendre mes esprits.
— Capitaine, nous avons été agressés. Ramis est gravement blessé, j’ai besoin d’aide !
Le grondement sourd du tonnerre se perd au sein de l’averse torrentielle, couvrant mes cris
— Donnez-moi votre position.
J’enclenche le signal de repérage avant de laisser tomber le transmetteur sur le sol détrempé. Je prends le jeune Ramis dans mes bras, tentant vainement de le ranimer.
Une main se pose sur mon épaule, me faisant tressaillir. Je lève les yeux et une nouvelle vague de colère m’envahit lorsque j’aperçois la créature tranquillement postée derrière la femme qui s’est accroupie près de moi.
— Si Ramis meurt… Je ne parviens pas à terminer ma phrase, les mots s’étranglent dans ma gorge nouée par la rage.
— Comme je vous l’ai déjà dit, je ne suis pas votre ennemie, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour réparer le mal qui a été fait.
Elle me fixe d’un regard impavide et assuré. Elle semble sincère.
Elle se redresse finalement et fait quelques pas en direction de la créature qui, à ma plus grande stupeur, parvient à articuler quelques mots horriblement gutturaux.
— Je n’ai rien pu faire, je suis tellement désolé, gémit-il dans un ignoble gargouillis de salive suintante mêlée de chuintements insupportables
— Je le sais, réplique la femme d’un air las et résigné.
Je le sais… 

Je serre le corps inanimé de Ramis contre moi, tentant désespérément de le réchauffer. Je suis couverte de son sang et la pluie glacée bat de plus belle… Les minutes qui suivent me semblent interminables et c’est avec soulagement que j’accueille le claquement précipité des bottes de plusieurs hommes qui s‘approchent. Herlock et le docteur Villars s’agenouillent immédiatement près de nous et un brancard est rapidement improvisé. Deux grands gaillards prennent en main le rapatriement du blessé, attentifs aux recommandations du médecin et je peux apprécier la surprenante rapidité d’exécution et l’organisation sans faille de l’équipage. Il me parait soudain évident que tous ces hommes sont accoutumés aux situations de crises extrêmes, et cela leur confère une redoutable efficacité.
— Ramenez Ramis sur l’Arcadia. Faites vite ! Il a déjà perdu beaucoup de sang, ordonne le capitaine avant de se retourner vers moi. Il pose une main sur mon avant-bras.
— Vous n’êtes pas blessée ?
— Non, je n’ai rien.
Je récupère mon arme tandis qu’il se tourne vers l’étrangère et esquisse un sourire discret.
— J’aurais préféré vous revoir dans de meilleures circonstances, Emeraldia.
— Je ne peux vous contredire là-dessus, capitaine.
— Que s’est-il passé ? interroge Key qui vient de nous rejoindre, affolée et haletante.
Sa question ranime en moi la flamme de la colère.
— Ce qui s’est passé ? Ce qui s’est passé ! Mais demandez-lui donc ce qui s’est passé !
Je désigne l’étrangère d’une main tremblante et elle recule vers la créature qui s’est tapie en silence contre le mur.
Elle amorce un geste protecteur qui m‘exaspère.
— Demandez-lui pourquoi cette chose infecte s’est jetée sur nous sans aucune raison ! Demandez-lui pourquoi elle refuse de me laisser achever ce monstre répugnant et meurtrier !
Je fais un pas en avant vers l’étrangère qui recule de nouveau, mais Herlock m’ordonne d’un geste sans équivoque de rester à distance. Ceci achève de me mettre hors de moi.
— Écartez-vous de cette chose, capitaine !
Je dégaine de nouveau mon arme, mais il s’interpose, saisit mon poignet et m’immobilise.
— Lâchez-moi ! rugis-je en me débattant.

 


Mais il resserre encore son étreinte jusqu’à ce que la douleur m’oblige à faiblir.
— Ça suffit, articule-t-il fermement en me fixant d’un regard sombre.
— Il a tué Ramis, fais-je d’une voix vacillante.
— Je vous crois, commandant.
Il approche son visage du mien. Mais nous règlerons cela à bord de l’Arcadia. Vous êtes d’accord, Emeraldia ? ajoute-t-il sans me quitter du regard.
— Entendu, capitaine, l’entends-je acquiescer
— D’accord, commandant Ayana ? 
Il resserre encore la pression sur mon poignet. Un immense désespoir s’empare de moi, mêlé de colère et de révolte.
— D’accord, fais-je, résignée.
Il me libère aussitôt et fait volte-face vers ses hommes.
— Saisissez cette… chose et repliez-vous immédiatement.
Deux d’entre eux empoignent la créature qui n’oppose aucune résistance et le groupe emboîte sans tarder les pas du capitaine.
Je ferme la marche sous la pluie impitoyable, les yeux rivés au sol luisant et irrégulier, haïssant l’univers entier…

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