J’accompagne Villars au poste médical, décidément incapable de me résoudre à me retrouver livrée à moi-même au sein de ce bâtiment, frappé d’une sourde menace qui se tient tranquillement tapie dans les quartiers d’isolations, en attente de la moindre faille pour envahir les corridors et nous entraîner dans son sillage de mort et de chaos. Nous découvrons notre prisonnier assis sur le rebord de son matelas, portant à ses lèvres d’une main chancelante un bol de liquide bouillant qui parait le réconforter. Herlock est installé dans un angle de la chambre, caressant d’un geste distrait son menton, un oeil soucieux posé sur le convalescent. Il accueille notre arrivée en se redressant, tandis que l’humanoïde lève un regard déroutant dans notre direction. Difficile de deviner ses émotions au travers du miroir déformé de ses six pupilles noires. Il me parait cependant dénué de toute agressivité ou rancœur, et il me semble déceler une certaine reconnaissance sur les traits de son visage aux reflets argentés.
— Comment vous sentez-vous ? Demande Villars en saisissant le bras de notre étrange hôte
— Je vais mieux, je vous remercie de votre intervention. Je suis juste un peu étourdi encore, car vous m’avez injecté une trop forte dose.
— Vous m’en voyez désolé, mais je ne connais que fort mal l’organisme humanoïde. De plus, je n’ai aucune idée de ce qui vous est arrivé.
— Oh ! Vous n’avez pas d’inquiétude à vous faire à ce sujet, je suis accoutumé à mon état. Je souffre d’une insuffisance métabolique qui déclenche l’équivalent des attaques d’épilepsie chez vous si je suis victime d’une trop violente émotion sans avoir de Piradoxine à portée de main…
— Vous êtes en train de nous dire que votre crise était due à une maladie récurrente et n’a aucun rapport avec ce qui s’est passé sur votre bâtiment ? Intervient Herlock.
— En effet, je suis atteint d'Aricrosi. À l'instant où… ce cauchemar a envahi le vaisseau, j’ai senti que j’allais m’effondrer, je me suis alors précipité vers le poste médical dans l'intention de pratiquer l’injection du remède, mais il était trop tard. Les spasmes ont commencé à m’assaillir lorsque j’ai franchi le seuil de l’infirmerie, pourchassé par les miens qui… oh bon sang !
Il baisse la tête, incapable de poursuivre et se remet à trembler. Je m’approche afin de poser une main apaisante sur son épaule tandis qu’il étouffe un gémissement de désespoir.
— Je suis quand même parvenu à ramper jusqu’au placard où vous m’avez trouvé, ensuite j’ai entendu ces bruits atroces et ces hurlements…
— Calmez-vous, tout cela est terminé, vous êtes en sécurité maintenant, dis-je
— Vous ne comprenez pas… personne n’est en sécurité !
Herlock se lève dans un mouvement agacé et pose sur l’humanoïde un regard mêlé de mépris et de froide haine.
— Que pouvez-vous nous apprendre au sujet de cette chose qui a détruit votre bâtiment ? Comment se fait-il que vous ayez survécu ? Demande-t-il fermement.
— Je n'en sais rien, capitaine Herlock… ce que j’ai vu dépasse toute logique et tout raisonnement. Je ne comprends pas pourquoi je suis encore en vie, j'ai perdu connaissance et me suis éveillé dans cette armoire, je n'ai jamais osé en franchir le seuil jusqu'a ce que vous débarquiez avec votre équipage. Mes compagnons se sont métamorphosés, les os craquaient et transperçaient leur peau et puis… ils se sont fondus au vaisseau, c’est le chaos qui a envahi les couloirs. Les ténèbres, les abîmes, le mal absolu !
Il tremble si fort que son bol lui échappe des mains et se brise avec un bruit de céramique. Je fixe le liquide sombre qui s’étale lentement entre les joints du carrelage blanc tandis qu’un frisson glacé parcourt ma nuque. Herlock a froncé les sourcils et je devine toute la colère que lui inspire le représentant de ce peuple qu’il combat sans relâche depuis si longtemps.
— Tout cela ressemble étrangement à ce qui s’est passé dans le couloir 37, capitaine, intervient Villars. À ces mots, l’humanoïde se relève d’un bond, et son visage grisâtre vire au blanc laiteux.
— Oh ! Vous l’avez ramené avec vous ! Vous avez ramené le chaos avec vous ! Hurle-t-il en attrapant sa tête à deux mains.
— Assez ! Gronde Herlock en s'avançant d'un pas. Le rescapé lui jette un regard terrifié et se rassied maladroitement.
— Qu’allez-vous faire de moi ? Gémit-il comme s’il venait soudain de réaliser qu’il se trouve dans une situation critique, prisonnier du plus ardent et du plus dangereux détracteur de la politique colonisatrice de son peuple. Herlock toise l’humanoïde en poussant un soupir las.
— Je vais te laisser vivre pour l’instant. Villars, implantez-lui un bracelet de contention et installez-le dans le quartier des officiers, près de ma cabine. J'estime qu'il y sera plus en sécurité.
— Bien, capitaine.
— Quant à toi, considère cela comme une liberté surveillée, bien que je te déconseille de traîner dans les couloirs, je pense que ta présence ne sera guère appréciée par ici. Le bracelet est programmé de manière à t’interdire l’accès des centres vitaux du vaisseau. Si jamais tu tentes de passer le sas de la salle des machines, de l’armurerie, du local technique ou de la salle des réacteurs, tes veines ne seront plus qu'acide avant que tu n’aies eu le temps de respirer.
Le docteur saisit le bras du prisonnier et à l’aide d’une étrange tenaille lui enserre le poignet. L’humanoïde pousse un cri de douleur mêlé de surprise et découvre le petit cercle de métal irisé de points de lumières. L’une d’elles clignote au rythme d’un cœur qui bat et ses reflets verts indiquent sans doute le bon fonctionnement du matériel. Villars éponge précautionneusement avec une compresse stérile le sang qui s’écoule de la blessure du poignet dans lequel plonge une fine sonde métallique. Je remarque que le douloureux bracelet a été scellé à chaud par la tenaille, empêchant toute tentative de retrait de l’objet. Villars applique un rayon cautérisant sur la plaie qui se referme proprement autour de la canule. Rebutée par l’aspect barbare de ce procédé, je dois cependant admettre qu’il est l’unique moyen de préserver notre sécurité à tous.
— Appelez Mime afin qu’elle le mène à sa cabine, fait Herlock en se dirigeant vers la porte. Et assurez-vous qu’il dispose de Piradoxine. Ayana, accompagnez-moi sur le pont. Syrus et Key nous y attendent. Il faut que nous mettions en place une stratégie de traversée des défenses terrestres.
— Capitaine ? Demande le médecin.
— Qu’y a-t-il, Villars ?
— Et bien, voilà… je pense connaître quelqu’un qui pourrait nous aider à nous poser sur terre. Je vous rejoins dans quelques minutes pour vous exposer mon idée, dit-il en nettoyant méticuleusement ses instruments.
— Entendu, docteur Villars. Je vous attends sur le pont.
Il s’écarte du sas afin de m’inviter à le précéder et je m’exécute aussitôt. Nous traversons les corridors sans prononcer un mot et je me rends soudain compte que le claquement rapide et volontaire de sa démarche à mes côtés possède quelque chose de rassurant.

Je lève les yeux dans sa direction et sans savoir pourquoi les battements de mon cœur s’accélèrent. Son expression d’une sévérité glaciale ne laisse rien transparaître de l’angoisse qui s’est emparée de chacun d’entre nous à l’approche de notre destination imminente. Il s’aperçoit subitement que je le dévisage et m’arrête net à quelques pas du poste de commandement, pose une main sur mon poignet tandis que ses traits s’adoucissent imperceptiblement.
— Je n’ai même pas pris le temps de savoir comment tu te sentais, murmure-t-il en caressant ma joue du bout des doigts. Je baisse les yeux, troublée par cette prévenance qui ne lui est pas coutumière, puis souris et me noie dans son regard attentif.
— Je vais bien, dis-je dans un souffle. Je crois que la peur me tenaille, mais je ne peux pas affirmer que ce soit une sensation nouvelle. Je survivrai.
Il me rend un léger sourire tandis qu’une violente flamme irradie soudain mon ventre et le creux de mes reins. Désir de sa bouche contre la mienne, de la chaleur de son corps et de ses mains, soif d’oubli, de fuite éperdue entre ses bras qui me préserveront de toutes les horreurs, de toutes ces souffrances, de toute cette terreur…
Je me laisse emporter par les battements désordonnés de mon cœur et l’enlace. Je sens ses bras qui se referment autour de ma taille et ferme les yeux. Je perçois dans son baiser le brasier qui s’est brusquement éveillé en lui et plonge dans une parfaite inconscience de tout ce qui nous entoure. Plus rien d’autre n’existe que lui… Mais un immense désespoir s’empare alors de moi qu’il semble déchiffrer immédiatement. Il saisit mon visage entre ses mains et m’oblige à le regarder, tandis que je pose les miennes sur ses avant-bras. Je n’arrive pas à exprimer ni même à comprendre réellement ce que je ressens.
— Nous allons nous en sortir, je te le jure, chuchote-t-il d’une voix tendue. Je tente d’échapper à son regard, mais il ne cède pas, et une larme vient rouler sur ma joue.
— J’ai tellement peur, dis-je faiblement. Tellement peur de souffrir de nouveau, tellement peur de te perdre…
Son expression me bouleverse tandis qu’il approche son visage si près du mien que son souffle vient caresser mes lèvres.
— Je suis avec toi à présent : tu ne me perdras pas et nous sortirons de ce cauchemar ensemble. Je ne permettrai plus jamais que nous soyons séparés. Je t’en fais le serment…
— Oh, Herlock, je sais que tu es sincère, mais que peux-tu faire contre cette menace qui déjà est à nos portes ?
— Je peux tout, si tu es à mes côtés… murmure-t-il avec un sourire rassurant, avant de me serrer contre lui. Une émotion pure et douloureuse me submerge, qui se transforme progressivement en une paix intérieure salvatrice, tandis que je m’applique à croire en ses paroles sans y trouver de failles et me blottis contre son cœur, espérant que cet instant se fige à jamais dans le temps.






