Me voilà au banc des accusés, prostrée sur le siège qui a servi à l’interrogatoire de l’humanoïde, quelques heures auparavant. Pourquoi Villars a-t-il jugé bon de
m’injecter cette saleté de calmant ? Pourquoi cet oeil inquiet du capitaine, qui m’observe en silence ?
— Pourquoi ne m’a-t-on pas restitué mon arme ?
Villars jette un regard embarrassé à Herlock, qui lui sourit en guise de réponse.
— Je ne désirais courir aucun risque, et être certain que ce qui est arrivé n’est pas le fruit d’une quelconque contamination, car vous avez été exposée de fort près à cet...
homme, si l'on peut encore le définir en tant que tel.
— Et qu’en est-il ? dis-je, en repoussant la sournoise angoisse qui s’insinue en moi.
Le médecin prend les devants, en m’indiquant que je peux me lever.
— Il n’en est rien. D’après mes premières analyses, ainsi que ce que m’ont confessé les proches des victimes, et à la suite de quelques recoupements personnels, je crois
pouvoir affirmer que les deux malheureux avaient consommé des drogues ramenées du vaisseau humanoïde. Cependant, je n’arrive toujours pas à analyser la teneur de ces produits. Il
semble que leur composition ait été modifiée, leur structure moléculaire s'avère absolument incompréhensible pour l’instant. Mais je travaille là-dessus… En tout cas, pas de soucis
de votre côté, vous êtes en pleine santé, très chère.
— Vous m’en voyez rassurée, docteur, dis-je en me redressant.
Il jette un nouveau regard à Herlock.
— J’aurai besoin de son témoignage, si je veux mettre le plus de chances de notre côté, capitaine.
— Pas maintenant, Villars, laissez-la récupérer un peu.
— Je vais bien, capitaine, si je peux aider Villars, je crois qu’il n’y a pas une minute à perdre.
— Entendu. Je vais tenter de réunir les consommateurs potentiels de ces drogues dans les quartiers de confinement du niveau cinq, afin que vous puissiez pratiquer les analyses nécessaires,
docteur Villars. Il hésite un instant, puis me tend mon arme.
— Commandant Ayana, je voudrai que vous évitiez de rester seule quelque temps.
— Je vous assure que je vais bien, capitaine.
La grimace amusée du docteur Villars interrompt brusquement notre conversation, dont l’accent impersonnel ne semble convaincre que nous…
— Je veillerais sur elle, capitaine.
Herlock lui accorde un sourire reconnaissant avant de s’éclipser.
— Bien évidemment, personne ne me demande mon avis, dis-je au médecin, sur le ton de la plaisanterie. Le grand homme barbu plonge un regard adouci au fond du mien, tandis que
le timbre de sa voix se teinte d'une légère mélancolie.
— Je ne pense pas qu’il souhaite courir le risque de vous perdre une seconde fois…
Je préfère ne pas répondre à son allégation.
— Que désirez-vous savoir, Villars ?
— Avant toute chose, commandant, je voudrais comprendre pourquoi vos analyses ne présentent aucune trace de métabloquant 634. Quand avez-vous reçu votre dernière injection ?
— Je n’avais plus navigué depuis très longtemps, docteur. Je crois que cela date d'une bonne douzaine d’années, j’étais encore sur le Dark Oak à l’époque…
— Vous n'ignorez pas que pour une efficacité optimale les injections doivent être renouvelées tous les dix ans. Le protocole est très clair.
— Oui, je suis au courant, mais voyez-vous, je ne suis pas certaine de vouloir tripler mon espérance de vie, mon ami.
— Quand je pense au nombre de gens qui seraient près à tout pour obtenir ne serait-ce qu'une seule dose ! Soyez raisonnable, je vous prie : vous savez pertinemment que
l'administration régulière de métabloquant 634 est l'unique moyen efficace pour lutter contre l’ostéoporose et la fonte de vos muscles.Sans parler du blocage des cycles de...
Je l'interromps d'un soupir en lui tendant mon avant-bras.
— Très bien, docteur, vous avez gagné, injectez-moi donc ce produit miracle.
Il me rend un sourire complice en ouvrant le petit coffre contenant les ampoules de jouvence, autrefois si controversées et pourtant si convoitées sur terre. L'interdiction et le retrait du
marché de ce sérum aux incroyables propriétés par le gouvernement n'ont fait que donner plus de valeur encore aux précieuses fioles, qui sont devenues une manne fantastique pour
les trafiquants en tout genre. Je ne peux m’empêcher de grimacer au contact de l’aiguille et une interrogation m’obsède soudain.

— Villars, connaissez-vous l’âge réel du capitaine ?
Il applique une petite compresse de tissus à l’endroit de la piqûre et jette la seringue dans un bac de métal.
— Si je le savais, je ne vous le confierais certainement pas commandant. Son passé lui appartient. Libre à vous de lui poser la question.
Je le dévisage avec curiosité, tandis qu’il s’affaire au nettoyage méticuleux de ses instruments.
— Et vous, docteur, quel est votre âge ?
Il referme précautionneusement le coffre avant de se retourner vers moi.
— Personne ne vous a jamais dit que vous étiez trop curieuse ?
Je soutiens son regard et penche la tête sur le côté, tentant de deviner le nombre d’années qui se dissimulent derrière le visage bon enfant d’un homme d’une cinquantaine d’années. Il soupire
avant de répondre.
— J’ai 124 ans. La réponse vous convient-elle, commandant ? Et, non, je ne tiens pas à vous parler de l‘avant-guerre.
Je suis stupéfaite, et pourtant je ne le devrais pas. Je sais pertinemment que le métabloquant 634 est fréquemment utilisé par les équipages, afin de lutter contre les méfaits de la vie
spatiale sur l’organisme humain. J’en fais moi-même usage depuis longtemps, et je suis consciente que mon physique doit avoisiner celui d’une femme de 25 ans, alors que j’en accuse
20 de plus. Cette substance a faussé tous nos points de repère dans le temps, et j’ai parfois encore du mal à réaliser qu’il est impossible de deviner l’âge réel d‘un individu, sinon par le
biais d‘analyses poussées… Quel peut donc être l’âge d’Herlock ? A-t-il connu les années paisibles de l’avant-guerre ? Ai-je vraiment envie de le savoir ? Je n’en suis pas certaine…
Ce n’est que tard dans la nuit que l’équipage est convoqué sur le pont. Le capitaine est installé à la barre, comme il le fait souvent lorsqu'il désire
accorder une solennité sans équivoque à ses propos. La gravité des évènements semble à la mesure de ses traits soucieux et tendus. Je remarque Stelly dans un coin de la pièce, toujours flanquée
de son acolyte aux cheveux gras, qui lui murmure quelque chose à l’oreille. Elle éclate d'un petit rire nerveux qui s’étrangle alors que son regard croise le mien. J’y discerne une tristesse
infinie qui, une fois encore, se transforme en insolite rancœur. La voix d’Herlock s’élève bientôt, et son inflexion sévère me fait frissonner.
— Je ne suis pas en mesure pour l’instant de vous donner une explication sûre et rationnelle quant à ce que nous venons de vivre à bord. L’ordinateur central poursuit ses recherches et ses
recoupements, mais il semblerait qu'actuellement, aucune réponse cohérente ne permette de définir précisément quel est le danger auquel nous devons faire face. Certains membres de l’équipage ont
été placés en isolement, afin de limiter les risques, mais d’après les premiers résultats du docteur Villars, ce qui a tué aujourd’hui ces deux hommes n’est pas un virus. Il s’agirait d’un effet
secondaire lié aux drogues ramenées du vaisseau humanoïde, qui parait être à même de modifier la structure moléculaire d’un individu. Ces produits seront donc réquisitionnés, et je compte
sur votre bon sens et votre intégrité pour collaborer avec Syrus et le docteur Villars, qui sont chargés de récupérer tout matériel suspect.
Une vague de grognements mécontents traverse l’assemblée, aussitôt contrée par le capitaine, qui hausse le ton.
— Il en va de votre survie, de notre survie à tous. De ce fait, aucune trahison ne sera tolérée, et les contrevenants impitoyablement châtiés. J’espère avoir été très clair sur ce
point.
— Limpide, capitaine. Le règlement sera appliqué, répond Syrus, sous les regards hargneux de quelques hommes, dont il ne semble guère se soucier.
— L’autre point dont je voulais vous informer est le suivant : L’Arcadia est très gravement endommagé et certains composants sont impossibles à trouver ailleurs que… sur terre.
À ces mots, mon sang se glace et un long frisson traverse ma colonne. Je ferme les yeux, refusant d’entendre la suite.
— Nous faisons donc route vers notre planète. Ce voyage apparaît des plus périlleux, mais nous n’avons guère le choix : l’oasis ne bénéficie pas d’un laboratoire suffisamment performant, ni
des matériaux adéquats. Je vous demande ipso facto de vous préparer au combat. Nous atteindrons notre destination dans cinquante-trois heures. Vous pouvez disposer. Syrus passera vous
voir individuellement.
La masse des hommes se met en mouvement, accompagné d’un bavardage étouffé, tandis que Stelly semble assommée par la nouvelle. Key me frôle imperceptiblement en passant.
— Ça vous rappellera de bons souvenirs, grince-t-elle, sans s’arrêter.
Je n’ai pas le temps de me soucier de ses états d’âme. Je me précipite vers Herlock, qui se dirige vivement vers les quartiers d’isolement.
— Capitaine, il faut que je vous parle.
— Pas maintenant Ayana, je dois vérifier si…
J’agrippe son avant-bras et le stoppe dans son élan, ce qui l’oblige à se retourner. Il me jette un regard étrange.

— C’est impossible, nous ne pouvons pas regagner la terre, c’est… elle… il n'y a...
— Nous discuterons de cela plus tard, commandant.
Il s’écarte et poursuit son chemin, mais je décide de lui emboiter le pas. Il faut que je lui avoue maintenant, car je n’en aurais plus la force dans quelques minutes. Nous traversons
les couloirs à toute vitesse, j’ai presque la sensation qu’il tente de me fuir, mais il est contraint de s’arrêter devant l’imposant sas du quartier d’isolation.
— Herlock, je t’en prie, tu dois entendre ce que j’ai à te dire…
Il me fait face et son expression embarrassée me déconcerte.
— La terre, elle…
Les mots refusent de faire surface. Comment lui annoncer ce que je n’ai pu lui confesser il y a de cela huit interminables années ? Il pousse un long soupir et relève une mèche de
mes cheveux derrière mon oreille, comme il le fait chaque fois qu’il tente de me faire appréhender quelque chose d’essentiel. Il esquisse un sourire triste et compatissant, avant de
m’avouer dans un murmure.
— Je le sais.
Les battements de mon cœur s’accélèrent et je ne peux dissimuler ma stupeur.
— Et je sais aussi pourquoi tu as choisi de ne rien me dire. Mais je voudrais à l’avenir que tu comprennes une seule chose : je n’ai en aucun cas besoin d’être préservé. J’aspire à
être celui qui te protège, bien que je doute que tu sois en mesure de l‘accepter.
Je baisse les yeux, mortifiée, mais il pose un index sous mon menton, m’obligeant à relever la tête pour le regarder.
— Si tu es ma faiblesse, permets-moi d'être ta force…
Je dois accomplir un terrible effort pour ne pas laisser affleurer une larme d‘émotion. Auprès de lui, je peux lâcher prise, à ses côtés, je peux être celle que je suis sans en payer le
prix, mais encore faut-il que je sois capable d‘être en paix avec moi-même… Je suis incapable de répondre, trop enferrée dans une lutte intérieure contre mes propres démons.
Il esquisse un sourire imperceptible et pose sa main sur le capteur d’empreinte afin de déverrouiller l’entrée des quartiers d'isolation. Un petit voyant vert
clignote et l’imposante porte de métal s’ouvre lentement sur une salle illuminée de néons blafards. Je découvre les cellules de verre qui recouvrent le pan du mur qui me fait face, tandis
que les regards anxieux des « contaminés » convergent dans notre direction. Deux soldats armés montent la garde, malgré l’évidente invulnérabilité de la paroi sécurisée
qui nous sépare de l’espace de quarantaine. La quinzaine d'hommes est répartie en trois groupes à l'intérieur des compartiments hermétiquement clos.
— Capitaine, Aaron se sent mal, il faut faire quelque chose, s’écrie immédiatement l’un des malheureux prisonniers de la cellule de gauche.
— Il a raison, capitaine, regardez-le, vous ne pouvez pas le laisser souffrir comme ça ! renchérit l’un de ses compagnons.
J’aperçois le jeune garçon aux traits asiatiques qui s’est recroquevillé dans un coin de la chambre. Il est couvert de sueur et claque des dents. Son teint bleuté n’annonce rien de
bon. Herlock enclenche son émetteur en s’approchant de la vitre.
— Villars, rejoignez immédiatement le niveau cinq : nous avons une urgence.
Le malade pousse un gémissement lancinant en se tordant de douleur.
— Depuis quand est-il dans cet état ? demande Herlock
— Il s’est effondré il y a vingt minutes, capitaine. Il agonise, il faut le sortir de là, lui répond un jeune garçon aux longs cheveux bruns, qui semble avoir du mal à
respirer.
Je remarque alors les cernes profonds qui encadrent les regards injectés de sang de plusieurs captifs. Le mourant pousse une nouvelle plainte déchirante en se repliant sur lui-même.
Herlock me fait signe de reculer, ainsi qu’aux deux gardiens, et s’approche du sas de la cellule afin d'enclencher la procédure d’ouverture.
— Villars, donnez-moi le code de la chambre de contention numéro un, demande-t-il à travers le petit émetteur. La voix lointaine du docteur grésille, nerveuse et essoufflée
— Négatif, capitaine. Vous ne devez en aucun cas ouvrir cette porte, c’est bien trop risqué.
Un hurlement étouffé par l’épaisseur des cloisons nous parvient, et il me semble déceler le craquement des os. Je fais quelques pas en arrière, jusqu’à sentir le mur contre mon dos,
incapable de quitter le jeune garçon des yeux. Une panique aveugle s’empare des hommes, qui tambourinent désespérément contre les parois inviolables en suppliant qu’on les extirpe de
là.
— Sortez tous d’ici ! ordonne Herlock en pianotant nerveusement sur le tableau de commande de la porte. Les deux gardiens se précipitent dehors sans demander leur reste.
— Nom de Dieu, Villars ! Donnez-moi ce foutu code ! rugit-il.
— Je suis désolé, capitaine, mais il n'en est pas question : cela mettrait tout l’équipage en péril.
— C’est un ordre, docteur Villars ! insiste Herlock, hors de lui, tandis que les cris terrifiés des hommes s’amplifient. Cette fois, j’en suis certaine, j’entends distinctement le
craquement des os qui se disloquent.
— Sors d’ici, Ayana ! m’ordonne-t-il, en dégainant son cosmogun. Il le pointe vers le tableau de commande, mais Villars fait irruption au même moment et fond sur lui, l’empêchant
de toucher sa cible et le déséquilibrant de tout son poids.. Le laser ricoche contre le mur et vient détruire les instruments complexes alignés sur une table à ma droite.
Les cris de terreurs s’entremêlent en une abominable cacophonie et je tente de détacher en vain mon regard du jeune garçon, qui n’est plus qu’un amas de chair sanguinolent. De longs fragments
d’os mouvants grimpent le long des parois de la cellule, claquant contre le verre et transperçant les corps des malheureux horrifiés, qui frappent de plus belle contre les vitres, où
viennent exploser des taches de sang mêlées d’entrailles éparses.
— Lâchez-moi, Villars ! vocifère Herlock, alors que le grand homme à la stature imposante s'efforce de l’empêcher de se relever.
— Ne faites pas ça, capitaine ! Vous allez tous nous faire tuer !
— Je n’abandonnerai pas mes hommes !
Villars est beaucoup plus massif que le capitaine, mais bien moins leste et le coup de crosse qu’il reçoit en pleine tempe a aussitôt raison de lui. Il s’effondre dans un geignement
pathétique, tandis qu’Herlock se précipite de nouveau vers la vitre.
Je réalise soudain que Villars est dans le vrai. L’ignoble créature qui a maintenant envahi toute la cellule n’a laissé aucun survivant, et leurs dépouilles viennent se fondre avec
d’horribles bruits de muscles qui se déchirent à l’entité qui ne cesse de croître. Les rescapés des cellules voisines se sont terrés dans le coin le plus éloigné de la chose, fous de
terreur.
Je parviens enfin à m'arracher du mur et bondis vers Herlock, me jette devant lui en hurlant, faisant barrage de mon corps, adossée à la paroi de verre à travers laquelle je
perçois les immondes reptations de l’amas de chairs informe.
— C’est trop tard !
Il me dévisage, furieux, puis son regard se fixe sur ce qui grouille dans mon dos. Il reprend son souffle et me saisit par les épaules afin de m’éloigner de la vitre. Je vais m’agenouiller près
de Villars, qui s’est péniblement redressé sur les coudes, une main contre sa tempe qui a déjà doublé de volume. Les hommes des cellules voisines n’ont plus la force de hurler, et se sont blottis
les uns contre les autres, hagards et gémissants. Herlock récupère son arme sans cesser de scruter la chose palpitante qui semble tenter de trouver un chemin à travers les
murs hermétiques de sa prison. Il baisse enfin un oeil vers nous et hésite un moment, avant de tendre la main à Villars pour l’aider à se relever.
— Vous n’auriez rien pu faire, capitaine, bredouille d’un ton hésitant le grand homme.
Herlock le dévisage un instant, oscillant entre la vindicte et la gratitude.

— Que va-t-il advenir maintenant, docteur ? murmure-t-il en balayant la pièce du regard, sans réellement escompter de réponse.






